‹ L'Opéra-Comique pendant la Révolution de 1788 à 1801Chapitre 21 sur 38 · MŒURS · texte numérisé non relu

MŒURS

Aux entrepreneurs du théâtre de V Opéra-Comique-National.

Le Bureau central vous rappelle, citoyens, que Fanniversaire de la fondation de la République va bientôt se célébrer. Plus d'une fois, il vous a invités à concourir à la solennité des fêtes nationales par la représentation de pièces républicaines, et il a vu avec satisfaction quelques-uns des entrepreneurs des spectacles répondre à cette invitation civique. Si le goût exige que l'on représente sur nos théâtres les chefsd'œuvre dramatiques composés avant la Révolution, quelqu'étrangers qu'ils soient aux idées républicaines, au moins les productions nouvelles devraient-elles porter l'empreinte honorable du républicanisme, inspirer le respect de nos lois et l'amour de nos institutions républicaines. Il semble au contraire que la plupart des auteurs rougissent d'avoir une patrie. C'est chez nos voisins, chez nos ennemis mômes qu'ils placent la scène pour dispenser leurs personnages d'employer des dénominations civiques. S'ils introduisent des militaires, c'est toujours avec le costume étranger; ils paroissent craindre d'exposer aux yeux des spectateurs l'uniforme glorieux

(1) Cette pièce est inédite.

des défenseurs de la République. Vous le savez : les théâtres sont un des plus puissans leviers de l'opinion. Ils sont coupables,les auteurs qui n'osent pas le saisir pour raffermissement du régime républicain, ils sont coupables aussi les entrepreneurs de spectacles qui n'accueillent pas avec intérêt les ouvrages patriotiques qu'on leur présente. Qu'ils ne disent pas que leurs salles seroient désertes s'ils n'y faisoient entendre que les accens de la liberté. N'avons-nous pas vu, à différentes époques de la Révolution, la foule se porter dans les théâtres o\i se jouoient des pièces patriotiques? La foule s'y porteroit encore si les auteurs, les artistes et les entrepreneurs formoient une civique confédération pour [un mot omis] l'esprit public, et lui donner cette énergie qui crée des prodiges, au milieu même des privations et des revers.

Chez un peuple libre, les théâtres doivent être l'école du patriotisme et de la morale républicaine. Vous devrez, les jours de fêtes nationales et les décadis, n'offrir aux républicains que des ouvrages patriotiques. Nous vous en faisons un devoir, et nous espérons que vous vous empresserez de répondre aux intentions de vos magistrats, intentions qui sont celles du gouvernement et de tous les républicains français.

Salut et fraternité,

Les administrateurs,

Milly, Ohampein.

Le Bureau central à ce moment jouissait de son reste. Brumaire se tramait dans l'ombre, le Consulat approchait, et l'un et l'autre étaient appelés à lui créer des loisirs.

En attendant, le théâtre Favart donnait, le 27 septembre, un petit acte intitulé Laure ou V Actrice chez elle, auquel les noms aimés de ses auteurs, Marsollier et d'Alayrac, ne purent valoir même un semblant de succès. Il était plus heureux, le 11 octobre, avec Ariodant 9 superbe drame lyrique dont le génie de Méhul, s'exerçant sur un poème d'Hoffman, avait fait un chefd'œuvre.

Le 8 novembre il offrait encore à son public un ouvrage en trois actes, la Maison du Marais, dû ;ï la collaboration d'Alexandre Duval et de Délia Maria, et cinq jours après, le 13, il se reprenait au vaudeville et à la politique en donnant un petit pamphlet scénique de Sewrin, les Mariniers de Saint-Cloud } dont le titre, sous son appa-

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rence innocente, cachait le ton de combat et les allures satiriques.

Le lendemain même de la représentation de la Maison du Marais, le France changeait de régime politique, Bonaparte faisait son coup d'État, renversait le Directoire, substituait son autorité ;ï la sienne, et c'est pour glorifier le 18 Brumaire et son auteur que Sewrin, presque aussi prompt que lui, trouvait en quatre jours le temps d'écrire, de monter et d'offrir aux spectateurs de Favart le vaudeville intitulé les Mariniers de Saint- Cloud. Mais le gouvernement qui se fondait, soupçonneux et méfiant de sa nature, s'annonçait comme peu endurant, même vis-à-vis des théâtres, et le matin même du jour où devait paraître ce petit ouvage, Fouché, qui avait conservé ses fonctions de ministre de la police et qui voulait sans doute savoir d'avance à quoi s'en tenir sur les opinions qui s'y trouvaient exprimées, expédiait d'urgence aux sociétaires de TOpéra-Comique le poulet suivant (1) :

Paris, le 22 brumaire an 8 de la République une et indivisible.

Le Ministre de la Police générale de la République aux citoyens artistes du Théâtre de V Opéra-Comique national

Je vous prescris, citoïens, de m'envoyer sur le champ le manuscrit de la pièce nouvelle annoncée par votre affiche de ce jour.

Salut et fraternité.

Fouché.

Le ton comminatoire de cette lettre pouvait faire présager une défense immédiate de jouer les Mariniers de Saint- Cloud. La première représentation put avoir lieu cependant. Mais dès le lendemain le ministre interdisait les suivantes, désireux peut-être de voir éviter toute espèce de discussion publique sur l'acte qui venait de s'accomplir, et ne voulant pas, en permettant l'apologie, laisser prise à la critique et donner à celle-ci le prétexte

(1) Cette pièce est inédite.

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de riposter. Au reste, et selon la coutume chère aux gouvernements qui s'établissent par la force, le ministre invoquait hypocritement, comme excuse à la mesure arbitraire qu'il croyait devoir prendre, l'intérêt général, l'apaisement des esprits, les grands sentiments de tolérance et de générosité qui doivent régler les relations réciproques des partis et maintenir entre eux la concorde et la paix. La première lettre de Fouché était sèclie et brutale; celle que voici, et qu'à cette occasion il adressait encore aux artistes de l'Opéra-Comique, peut passer pour un chefd'œuvre d'hypocrisie politique (1) :

Le ministre de la police générale aux administrateurs du théâtre de V Opéra-Comique National, rue Favart.

Paris, le 24 brumaire an VIII de la République une et indivisible.

La révolution du 18 brumaire, citoyens, ne ressemble à aucune de celles qui l'ont précédée : elle n'aura point de réaction ; c'est la résolution du gouvernement. Si les factions persécutent lorsqu'elles obtiennent l'une sur l'autre quelque léger avantage, la République, lorsqu'elle les écrase toutes, triomphe avec générosité.

Une pièce intitulée les Mariniers de Saint-Cloud a été jouée sur votre théâtre : l'intention en est louable sans doute, mais trop de détails rappellent amèrement d'anciens souvenirs u'il faut effacer. Quand toutes les passions doivent se taire evant la loi, quand nous devons immoler au désir de la paix intérieure tous nos ressentiments et que la volonté de le faire est fortement exprimée par le peuple et par ses magistrats, quand ils en donnent le touchant exemple, il n'est permis à personne de contrarier ce vœu. Vous y obéirez, citoyens, et j'augure assez bien de votre patriotisme pour croire que vous ferez, sans que je vous en donne l'ordre, le sacrifice de votre pièce, puisque la tranquillité publique vous l'impose.

Fouché.

Presque en même temps qu'il écrivait cette lettre, Fouché adressait aux bureaux centraux, touchant les théâtres de Paris, des instructions spéciales qui généra-

(4) Celle-ci fut publiée par le Journal de Paris et par lé Moniteur dans leur numéro du 25 brumaire.

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lisaient leg idées ainsi exprimées par lui et dans lesquelles il faisait étalage k des mêmes principes. C'est encore le Journal de Paris qui publia le fragment suivant de ce document :

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