‹ L'Opéra-Comique pendant la Révolution de 1788 à 1801Chapitre 22 sur 38 · MINISTÈRE DE LA POLICE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DE LA POLICE GÉNÉRALE

Extrait de la lettre écrite par le ministre de la police générale aux bureaux centraux, relativement aux spectacles.

Paris, 26 brumaire an VIII.

Dans la succession des partis qui se sont tour à tour disputé le pouvoir, le théâtre a souvent retenti d'insultes gratuites pour les vaincus et de lâches flatteries pour les vainqueurs. Le gouvernement actuel abjure et dédaigne les ressources des factions; il ne veut rien pour elles, et fera tout pour la République. Que tous les Français se rallient à cette volonté, et que les théâtres en secondent l'influence. Que les sentimens de concorde, qiie les maximes de modération et de sagesse, que le langage des passions grandes et généreuses soient seuls consacrés sur la scène. Que rien de ce qui peut diviser les esprits, alimenter les haines, prolonger les souvenirs douloureux, n'y soit toléré. Il est temps eniin qu'il n'y ait plus que des Français dans la République française. Que celui-là soit flétri, qui voudroit provoquer une réaction et oseroit en donner le signal. Les réactions sont le produit de l'injustice et de la foiblesse des gouvernemens. Il ne peut plus en exister parmi nous puisque nous avons un gouvernement fort, ou, ce qui est la même chose, un gouvernement juste.

Fouché.

Mais l'Opéra-Comique n'avait pas été seul à mettre eu scène le Dix-huit Brumaire; plusieurs de ses confrères avaient agi de même, et c'est ainsi qu'on avait vu au Vaudeville la Girouette de Saïnt-Cloud, aux Troubadours la Pèche aux Jacobins ou la Journée de Saint-Cloud, au théâtre Molière le 19 Brumaire, aux Victoires-Nationales la Journée de SainUCloud ou les Projets à vaul'eau. Il est bien évident que chacun de ces théâtres avait reçu du ministre de la police une invitation semblable à celle quïl avait adressée aux sociétaires de Favart. Cependant, lorsqu'au bout de quelques jours il fut certain que la tranquillité était complète, qu'aucune

émotion n'était à craindre, le gouvernement jugea qu'il pouvait se départir de sa rigueur, et laisser un libre cours à la représentation des pièces qu'il avait considérées d'abord comme dangereuses. C'est ce qui motiva cette note publiée par le Journal de Paris du 29 brumaire : — c Le ministre de la police a permis de continuer à jouer les pièces relatives au 18 brumaire. Il a seulement invité les auteurs à en ôter quelques passages propres à enflammer les haines, et ces changemens ont eu lieu (1). » Mais cette note fut elle-même corrigée, une semaine après, par la suivante, qui tranchait définitivement la question, et que publiait encore le Journal de Paris (6 frimaire) : — c On assure que par ordre des consuls toutes les pièces de théâtre relatives à la journée de Saint-Gloud ont été défendues. » A partir de ce jour, en effet, on n'entendit plus parler d'aucune des pièces auxquelles le 18 brumaire avait donné naissance.

L'Opéra-Comique eut encore le temps d'offrir à son public, avant l'expiration de l'année 1799, deux ouvrages lyriques en un acte : le 28 novembre, la Dame voilée, paroles de Ségur jeune, musique de l'incomparable chanteur Bernardo Mengozzi, qui avait fait, quelques années auparavant, les beaux jours de la troupe italienne du théâtre de Monsieur; et, le 7 décembre, te Délire, paroles de Reveroni-Saint-Cyr, musique de Berton. La Dame voilée était une bleuette mignonne, aimable, élégante, à laquelle le public fit un accueil très sympathique, et dont le succès était dû, pour une part, à la musique fine et délicate de Mengozzi, pour l'autre au talent plein de charme, de grâce et de séduction de M me Saint-Aubin, dont la présence était toujours une bonne fortune pour les auteurs

(1) Des allusions au coup d'État, favorables à Bonaparte, se produisaient d'ailleurs chaque soir dans les théâtres Le Journal de Paris, dans «on numéro du 24, rapportait, entre autres, le fait suivant : — « Hier, à la représentation à'Ariodant, au théâtre Favart, lorsque Lurcain dit à son frère qui va combattre le traître : Va, le courage et la vertu triompheront du crime et de l'intrigue, le public a saisi l'allusion aux deux frères à Saint-Cloud; il a fait répéter la phrase et l'a couverte d'applaudissemens ».

l'opêba-comique

et pour leurs ouvrages, en même temps qu'une joie pour les spectateurs. Quant au Délire, c'était un véritable petit drame, dans lequel on avait mis en scène les tortures d'un joueur que sa passion conduit à la folie. L'étrangeté du sujet traité par l'auteur, le génie déployé parle musicien, qui avait su donner à son œuvre un accent étonnamment pathétique et plein d'une expression douloureuse, et par dessus tout peut-être le jeu admirable de Gavaudan, qui se montrait vraiment sublime dans le rôle du joueur Murville, procurèrent à cet ouvrage un succès d'enthousiasme, qu'on vit, grâce à l'acteur, se prolonger pendant plus de vingt-cinq ans. Il n'y a qu'un cri d'admiration chez tous les contemporains relativement à Gavaudan, qui, par un travail tout particulier, s'était préparé à personnifier ce type de joueur rendu fou par sa ruine, qui pendant plu* sieurs semaines s'était rendu chaque jour à Gharenton pour y étudier la folie d'après elle-même, et qui produisait dans ce rôle une impression si profonde et si puissante de terreur que pas une représentation ne s'écoulait sans qu'on vît, dans la salle Favart, une ou plusieurs personnes tomber en syncope, vaincues par la frayeur et l'émotion. Ce triomphe de Gavaudan fut, on peut le dire, le pendant de celui queM rae Dugazon avait remporté, treize ans auparavant, dans Nina ou la Folle par afnour,le joli petit chef-d'œuvre de Marsollier et d'Alayrac, dans lequel, elle aussi, avait fait courir tout Paris et produit une impression déchirante (1).

C'est sur le succès éclatant du Délire que se ferma l'année 1799, au sujet de laquelle on ne trouve, dans le registre de caisse de l'Opéra-Gomique, que ce petit détail assez curieux à mentionne/, et qui est extrait du compte

(1) Peu de jours après la première représentation, on lisait dans le Journal de Paris (24 frimaire an VII): — « Les représentations du Délire sont de plus en plus suivies, et le C en Gavaudan, qui en remplit le premier rôle, semble aussi chaque jour ajouter à la supériorité de son jeu. Avant-hier, deux couronnes ont été jetées sur la scène; sur l'une ôtoit écrit: An génie de l'auteur; et sur l'autre: Au talent de l'acteur. Le public a confirmé cet hommage par de vifs applaudissemens. »

des mois de pluviôse, ventôse, germinal et floréal an VII :

« Le G eo Camerani a remis au comptable, pour la C" e Bonaparte :

« 1° Le montant de deux loges en crédit, en brumaire d* r , ci r>6 1.

u 2° D'une loge en frimaire d" 33

ce 3° Pour moitié de la loge de lad. G"* au rez-dechaussée, côté Marivaux, n° 2, des mois de brumaire,

frimaire, nivôse et pluviôse an 7, ci 800

« 4° Et pour la même loge en veniôse et germinal. . 400

Le Dix-huit Brumaire portait ses fruits, et TOpéra- Comique en ressentait les premiers effets. Lac citoyenne > Bonaparte payait ses dettes.

L'année 1800, qui nous achemine vers la grande et double débâcle des théâtres Favart et Feydeau, bientôt suivie de la réunion des deux troupes et de la constitution définitive de l'Opéra-Comique moderne, fut pourtant, pour les sociétaires de l'ancienne Comédie-Italienne, Tune des plus actives et des plus laborieuses que l'on puisse enregistrer. Vingt-deux ouvrages nouveaux, donnant un ensemble d'une trentaine d'actes, plus deux opéras repris avec des changements considérables, forment le bilan de cette année féconde en travaux, sinon en succès, et à laquelle sont attachés les noms glorieux de Méhul, de Gherubini, de Berton, de Boieldieu, de d'Alayrac, en même temps que ceux de Martini, de Deshayes, de Gaveaux, de Solié, de Tarchi, moins brillants sans doute, mais encore fort estimables.

Après avoir donné, le 11 janvier, un drame lyrique en deux actes, Don Carlos, dont Léger et Dutremblay avaient écrit les paroles et Deshayes la musique, l'Opéra-Comique subit une alerte assez vive. Un de ses artistes, et non des moins réputés, Gavaudan, qui, on se le rappelle, avait eu déjà des démêlés avec la police, était arrêté tout à coup comme accusé de royalisme, et cela parce qu'il portait un habit dont les boutons avaient le tort de ressembler à des fleurs de lys. Quelque dénonciateur avait sans doute pris la peine de s'occuper de lui, sans qu'il y éût pour cela de motifs suffisants, car l'affaire n'eut pas de suites, ainsi que le prouve cette note communiquée aux jour-

naux par le Bureau central : — t Bureau central du canton de Paris, L'artiste Gavaudan, de meilleure foi que les journaux qui font des remarques déplacées sur sa mise en liberté, étoit convenu dans ses interrogatoires que les boutons à trois plumes, qui garnissoient son habit, représentoient tellement des fleurs de lys, que son intention avoit été de les faire ôter incessamment. La plus grande preuve que les administrateurs du Bureau central ne lui ont pas supposé des intentions criminelles, c'est qu'il a été libre dans les 24 heures. Le gouvernement est trop fort pour n'être pas clément, et trop éclairé pour punir autrement que par le mépris toute mascarade anti-républicaine. » Gavaudan en fut donc quitte pour la peur, si tant est que cet incident ait pu lui causer quelque émotion (1).

Berton était, au Conservatoire, à la tête d'une classe de composition; il eut l'idée, généreuse assurément, mais plus ingénieuse que réellement pratique, de faciliter les débuts a la scène de cinq de ses élèves, en leur faisant écrire la musique d'un opéra-comique en un acte intitulé le Voisinage, dont le livret médiocre avait Pujoulx pour auteur. Ce petit ouvrage, représenté le 24 janvier, passa à peu près inaperçu et vécut seulement trois ou quatre soirées. Les cinq jeunes musiciens avaient nom Quinebaud, Dubuat, Gustave Dugazon (fils de M me Dugazon), Bertaud et Pradher; un seul d'entre eux, Pradher, acquit par la suite quelque notoriété, grâce à de jolies romances, dont une surtout, Bouton de rose, obtint un succès colossal.

Un autre ouvrage en un acte, le Rocher de Leucade, eut le don de passionner ensuite le public de l'Opéra- Gomique plus que ne le font souvent des productions

(1) Une lettre de Gavaudan, relative «à cette affaire, était ainsi analysée dans un catalogue d'autographes : — Récit de son arrestation le 22 nivôse, et de son emprisonnement pendant trente-deux heures, comme coupable de conspiration pour avoir porté un habit bleu, doublé et liseré jaune, avec boutons avec trois plumes attachées ensemble que Ton prétend être des fleurs de lys. » {Catalogua d'autographes 26 mai-4 juin], Paris, Laverdet, 1852, in-8°).

l'opéua-comique

beaucoup plus importantes. Celui-ci était le fils, assez mal venu, de Marsollier et de d'Aiayrac, qui lui firent voir le grand jour de la rampe le 14 février, c Le Rocher de Leucade, disait le Courrier des Spectacles, a été très fréquemment applaudi et très vivement sifflé. Les auteurs ont été demandés: on s'est opposé fort longtemps à ce qu'ils fussent nommés; peu s'en est fallu qu'on ne se battît dans le parterre pour soutenir le droit de siffler un ouvrage qui nous a paru déplaire à la majorité. » La seconde représentation fut plus incidentée encore que la première; cette t'ois, horions et gourmades se mirent de la partie, de façon à motiver l'intervention de la force armée. Le même journal nous l'apprend: — « Quoique la seconde représentation du Rocher de Leucade eût attiré hier beaucoup moins de monde que la première, elle a été infiniment plus tumultueuse : on s'est battu jusqu'à trois fois dans le parterre, savoir deux fois pendant la pièce, qui a été interrompue, et une fois quand la toile a été baissée. . . Les applaudissemens d'une part, et les sifflets de l'autre, ont été la cause du désordre. Les premiers applaudissemens donnés à outrance et très gratuitement, ont d'abord fait rire la partie des spectateurs moins prompte à s'enthousiasmer. De nouveaux ont enfin excité des murmures, même des sifflets: alors les cris ordinaires de: A la porte! à la porte! ont été le signal pour se précipiter sur ceux qui avaient eu le malheur de ne pas suivre le torrent. La garde est entrée et est parvenue avec peine à ramener le calme. . . i

Le théâtre persistant à jouer la pièce, les siffleurs persistèrent à manifester leur opinion, et l'un d'eux, meurtri dans la bagarre, adressa, toujours au Courrier des Spectacles, la lettre assez originale que voici :

Parfois vous daignez être le 'confident do ces adeptes qui, publiant leur ignorance, trouvent dans votre feuille une réponse paternelle et satisfaisante à leurs bévues. Voici la mienne. J'ai lu qu'autrefois

Vn clerc, pour quinze suis, sans craindre le holà, l;u parterre pouvoit attaquer Atlila.

a fortiori, moi, nourrisson du Pinde, j'ai cru pouvoir siffler un nouveau rei barbare pour mes deux francs et mes vingt centimes; mais, ô fatal usage d'un. si beau privilège! mon sifflet rouillé par les Précepteurs, par l'Abbé de l'Épée, par les Deux Journées, par M. Guillaume, se reperfora tout à coup à la pointe du Rocher de Leucade.

Tranquillement assis au milieu du parterre, je m'évertue à droite et à gauche pour imposer silence aux cabaleurs de l'un et de l'autre bord qui m'empêchent d'entendre ; j'écoute et j'entends cependant. Le rideau tombe; ma foi, c'était le cas ou jamais. Ma clef forée s'élance donc à l'instant; je suis pris sur le fait, atteint et convaincu. Mais on siffla Corneille, mais on siffla Racine, qui n'eurent point recours au lieutenant de police. Moins heureux que les clercs de ce temps-là, on me prouve, coup-sur-coup, que la pièce étoit bonne; obligé d'en convenir, je rentrai chez moi tout aussi étonné que le Misanthrope d'avoir été forcé, par ordre exprès du Roi, d'applaudir le sonnet d'Oronte.

Un déshabitué du parterre»

II est bon de dire que c'est au livret très fâcheux du Rocher de Leucade, et non à la musique, que s'en prenaient les siffleurs, entêtés dans leur manière de voir — ou d'entendre. Marsollier pourtant trouva des défenseurs, et un enthousiaste ingénu ne craignit pas de lui décocher ce quatrain, — qu'on croirait plutôt destiné à d'Alayrac :

La critique t'insulte, et le hibou maussade Voudroit du rossignol troubler les chants flatteurs.

Ta muse, ami, forcera tes censeurs

A faire le saut de Leucade.

Une autre petite pièce en un acte, le Fruit défendu, donnée le 7 mars, fut moins heureuse encore que le Rocher de Leucade (1). « Le Fruit défendu, disait le Journal de Paris, n'a point obtenu de succès. Nous nous dispenserons d'analyser une pièce qui sans doute n'aura pas de seconde représentation ; il nous suffira de dire que c'est une imitation frappante, mais très imparfaite, à? Adolphe et Clara ou les Deux prisonniers. La musique est agréable (si Ton en excepte l'ouverture, qui nous a paru

(1) La veille (6 mars), on avait fait une reprise du Cabriolet jaune, « avec des changements ».

l'opkra-comiqub

insignifiante); nous regrettons que le compositeur n'ait pas été nommé. > Cet ouvrage, en effet, n'eut pas de lendemain, et les auteurs ne furent pas demandés. Le livret était de Gosse, la musique en est attribuée à Persuis(l).

Après les dix années si agitées, si dramatiques et si sombres qu'elle venait de traverser, la société française, heureuse de retrouver, même au prix d'une liberté dont chaque jour laissait une parcelle aux mains de son nouveau maître, le calme et la sécurité dont elle était depuis si longtemps sevrée, se sentait toute joyeuse de vivre et se reprenait au plaisir avec une sorte de fureur. Tranquille sur le présent, escomptant l'avenir, rassurée, par les victoires des armées républicaines, sur les dangers de la guerre étrangère, mettant son espoir et sa confiance dans le soldat glorieux qui l'avait tirée de l'anarchie et dont elle ne soupçonnait pas encore l'immense ambition, elle s'efforçait d'oublier jusqu'au souvenir du long cauchemar qui avait pesé sur elle, et recherchait avec empressement, avec avidité, toutes les occasions de se distraire, de s'amuser, de se divertir. Non seulement elle voyait renaître la vie normale, mais les fêtes, les réunions, les soirées, les réceptions, toutes ces choses que depuis tant d'années elle ne connaissait plus, s'offraient à elle de nouveau, et l'on peut comprendre avec quel entraînement, quelle sorte d'ivresse elle se laissait emporter dans le tourbillon de ces plaisirs renaissants. Un monde officiel se reformait, presque une cour nouvelle, la bourgeoisie suivait l'exemple qui lui venait de haut, le peuple n'avait garde de rester indifférent à ce mouvement, et, de proche en proche, toutes les classes sociales s'unissaient dans un même élan de joie intense, dans un même désir, dans une même fièvre de divertissements et de fêtes de toutes sortes.

(1) A partir do l'année 1800, les registres de recette de l'Opéra-Comi* que ne donnent plus les programmes des spectacles, et il devient très difficile de connaître les noms des auteurs des pièces tombées. C'est Fétis qui met au compte de Persuis la partition du Fruit défmdu.

II était de l'intérêt bien entendu des théâtres d'encourager de tous leurs efforts ces tendances de la population, et Ton peut croire qu'ils ne s'en firent pas faute. En ce qui le concernait, l'Opéra-Gomique, toujours actif et ingénieux dans la recherche des moyens propres à attirer la foule, s'était avisé déjà de donner quelques concerts dans le genre de ceux qui avaient valu une célébrité si méritée à son rival le théâtre Feydeau. Le 10 décembre et le 19 janvier il avait convié son pubïïc à deux soirées musicales superbes, dans lesquelles il lui avait fait entendre quelques-uns des artistes les plus fameux de Paris: M mo Barbier-Walbonne et Baptiste pour le chant, puis les deux jeunes violonistes Rode et Kreutzer, le violoncelliste Berger, le clarinettiste Dacosta, et le succès, un succès très brillant, avait couronné cet essai. Après avoir ainsi marché sur les brisées du théâtre Feydeau, l'Opéra-Gomique songea à suivre l'exemple de l'Opéra, qui venait, après onze années d'interruption, de reprendre ses bals masqués, si renommés jadis. C'est sur l'ordre môme du gouvernement que celui-ci avait donné, le 26 février, un premier bal, où la foule s'était portée avec enthousiasme, et dont le Journal de Paris, qui était devenu comme une sorte d'organe officieux du pouvoir nouveau, rendait compte en ces termes : — c Le concours du public a été immense cette nuit au bal masqué du théâtre de la République et des Arts. Jamais on n'y avoit vu une affluence aussi considérable. La décence, le bon ordre et la joie la plus franche ont présidé à cette fête. La manière éclatante dont étoient éclairés et ornés la salle et le foyer présentoit un spectacle magnifique. Toutes les loges étoient louées d'avance et remplies de femmes charmantes. Cet heureux début prouve combien a été sage et politique la détermination qui a rendu au goût français un genre de divertissement qui semble n'être fait que pour lui. Il appartenoit en effet à un gouvernement fort de sa propre force, de se mettre au-dessus des idées pusillanimes dont avoient été imbus, jusqu'à ce jour, les gouvernements foibles (!) qui se sont succédé depuis 1/89. * Encouragé

par cet exemple, TOpéra-Comique se mit en devoir d'imiter promptement l'Opéra, et bientôt il faisait annoncer dans les journaux qu'il donnerait, le 24 ventôse (15 mars), un grand bal masqué, qui ne le céderait en rien à ce qu'on avait vu de mieux sous ce rapport. Ce premier bal, qui paraît en effet avoir été très brillant, et auquel les amateurs se rendirent avec empressement, fut rapidement suivi d'un second, le 4 germinal (25 mars), et le résultat de l'un et de l'autre fut assez satisfaisant pour que l'administration du théâtre ne craignît pas de renouveler, l'hiver suivant, un essai dont elle n'avait eu qu'à se louer (1).

Mais cela n'empêchait pas les travaux scéniques de suivre leur cours ordinaire. Le 14 mars, la veille même du jour où avait eu lieu son premier bal, le théâtre Favart avait donné la première représentation d'un ouvrage fort important et sur lequel il comptait beaucoup. Le livret de cet ouvrage, qui avait pour titre Epicure, était l'œuvre de Demoustier, et deux artistes de génie, Méhul et Cherubini, s'étaient associés pour en écrire la musique. Malheureusement, le sujet, déjà peu théâtral par lui-même, avait été traité par le poète sans vigueur et sans accent, et tout le talent déployé par les deux compositeurs ne put sauver d'une demi-chute une pièce mal venue et dont l'intérêt était nul. Deux bleuettes en un acte, le Tableau des Sabines, vaudeville de Jouy, Dieulafoi et Longchamps (31 mars) et Annette et Lubin> dont Martini avait refait la musique sur un ancien livret de

ri) La note qui annonçait le premier bal était ainsi conçue : — « Le soir du bal, on ouvrira les portes et les bureaux à 11 h. du soir. Il >' aura dans l'intérieur des habits à louer de tout genre, dans deux endroits séparés pour les dames et les hommes. Dans la journée du 24 dans une salle qui a l'entrée dans la rue Favart, à côté du marchand de musique, on louera également des habits de masque pour le soir* Pour plus grande facilité du public, les trois bureaux de distribution de billets seront ouverts, et dans chaque bureau eji délivrera des billets au même prix. — • Les locataires de loges à Tannée, qui ne pourront jouir du spectacle le jour du bal, à cause du changement de la salle, seront dédommages de leur loge, à leur choix, dans un autre jour de spectacle* »

Favart (18 avril), furent beaucoup plus heureuses. Elles furent bientôt suivies d'un opéra-comique en trois actes, D'auberge en auberge ou les Préventions, paroles de Dupaty, musique de Tarchi, qui fut aussi très bien accueilli, le 26 avril.

A ce moment, les théâtres étaient l'objet d'une attention particulière de la part du pouvoir exécutif. Nous avons vu que le Directoire avait fait en sorte de renouer jusqu'à un certain point les relations qui, jadis, sous l'ancien régime, les rattachaient étroitement à l'administration supérieure ; il ne l'avait essayé, toutefois, qu'avec réserve et d'une façon un peu timide. Ces allures presque craintives n'étaient point le fait du gouvernement qui l'avait remplacé. Ce n'est pas par la timidité que brillait le premier consul, qui, dès son arrivée au pouvoir, fît sentir son autorité de ce côté comme ailleurs, et plaça délibérément tous les établissements dramatiques dans la dépendance et sous la surveillance du ministère de l'intérieur. Peu disposé à supporter l'opposition à ses actes, de quelque part qu'elle vînt, il songea à mettre les théâtres à l'abri de toute velléité de ce genre, et, pour leur en ôter l'envie et jusqu'à la possibilité, il ne tarda pas à rétablir directement et officiellement la censure; c'est ce qui : ôsulte de cette note, que le Journal de Paris publiait dans son numéro du 28 avril : — c Le ministre de Tintérieur, chargé de surveiller les spectacles, marque au préfet du département de la Seine, par sa lettre du 22 germinal : c Désormais les seuls ouvrages dont j'aurai 4 autorisé la représentation à Paris pourront être joués c dans les départemens. Vous recevrez incessamment la c liste des pièces, tant anciennes que nouvelles, qui c pourront être mises ou remises au théâtre, et vous c veillerez à ce qu'aucune autre ne soit placée sur le t répertoire des directeurs de spectacles. » A partir de ce jour, la situation des théâtres allait se modifier peu à peu de la façon la plus complète. A la liberté absolue dont ils avaient joui pendant dix années devait succéder une \ églementatjon 4§ plus en plus étroite, de plus en plus.

sévère, qui finit par les mettre complètement dans la main du pouvoir et dans la dépendance d'une administration aussi tracassière qu'elle était susceptible et exigeante. Gela jusqu'au jour où le premier consul, devenu l'empereur des Français, se souciant peu de la fortune, des intérêts et du pain de plusieurs milliers de familles, annulant de sa seule autorité toute espèce d'engagements, contrats ou traités qui assuraient l'existence de tant d'honnêtes gens, replaça tout d'un coup les théâtres sous le régime des privilèges, et d'un trait de plume supprima les deux tiers de ceux qui étaient établis à Paris, leur laissant un délai de huit jours pour fermer leurs portes et congédier un personnel que le manque de débouchés créé par cette situation devait forcément réduire à la mendicité (1).

L'Opéra-Comique n'en continuait pas ses travaux avec moins d'activité. Après une brillante reprise de Montano et Stéphanie (4 mai), qui reparaissait devant le public avec un troisième acte nouveau, il donnait deux petites pièces en un acte, une Matinée de Voltaire on la Famille Calas à Paris, opéra-comique de Pujoulx pour les paroles, de Solié pour la musique (22 mai), et une Nuit d'été ou Un peu d'aide fait grand bien, vaudeville de Gersain et Année, avec airs nouveaux du même Solié (7 juin), puis il mettait à la scène un grand ouvrage en trois actes, dont le succès fut éclatant, Beniowski ou les Exilés du Kamschatka, paroles d'Alexandre Duval, musique de Boieldieu (8 juin). Gelui-ci fut suivi, le 3 juillet, d'un acte sans conséquence, Zoé ou la Pauvre Petite, qu'un annaliste caractérisait ainsi : c Pauvre petite pièce du citoyen Bouilly; pauvre petite musique du citoyen Plantade; pauvre petit succès; pauvre petite recette. :> A la seconde représentation de ce pauvre petit ouvrage, se produisit un fait qui est ainsi rapporté par le Journal de Paris : — t La nouvelle d'une victoire éclatante remportée par le général Moreau et de la prise de

(1) Décret de juin 1807. — Il va sans dire qae la province ne fut pas mieux traitée que Paris.

Munich, a été annoncée avant-hier à ce théâtre; on Ta applaudie à plusieurs reprises; mais l'allégresse a fait place un moment à une muette consternation, lorsque le public a appris la mort du brave La Tour d'Auvergne. La même annonce a été faite aux autres théâtres, et partout elle a produit cette double sensation. »

Nous n'avons plus ensuite à enregistrer, jusqu'à la fin de l'année, qu'une assez longue série de pièces en un acte, dont deux surtout, le Calife de Bagdad et Maison à vendre, obtinrent des succès retentissants et se maintinrent au répertoire pendant un demi-siècle. Voici la liste exacte de ces petits ouvrages, qui se succédaient avec une étonnante rapidité : une Nuit de Frédéric II ou le Rappel de Potsdam, vaudeville de Favières, Dieulafoi et Goupigny (13 juillet); le Locataire, opéra-comique, paroles de Sewrin, musique de Gaveaux (26 juillet); Vadè chez lui, vaudeville, de Demautort (août); Oui ou le Double Rendez-vous, opéra-vaudeville de Goulard, avec airs nouveaux de Solié (29 août); le Calife de Bagdady opéra-comique, paroles de Saint-Just, musique de Boieldieu (16 septembre); la Rivale d'elle-même, opéracomique d'auteurs inconnus, qui n'eut qu'une seule représentation (4 octobre) (1); Maison à vendre, opéracomique, paroles d'Alexandre Duval, musique de d'Alayrac (23 octobre) ; la Pluie et le beau Temps, opéra-comique, paroles anonymes, musique de Solié (17 novembre) ; Bion, opéra-comique, paroles d'Hoffman, musique de Méhul(27 décembre); le Premier Homme du monde, vaudeville-parodie, deVieillard et un anonyme (30 décembre).

Nous avons vu que l'administration supérieure avait décidément mis les théâtres sous sa coupe. Leur imposant sa protection, les surveillant avec un soin jaloux, se considérant comme leur tutrice et leur guide en toute occasion, elle prétendait les contraindre à l'obéissance absolue, et s'arrogeait sur eux le droit le plus large de contrôle et de remontrance. Les théâtres n'avaient même

(1) Les paroles sont attribuées à Saint-Victor, la musique à Solié. »

plus la liberté de s'organiser à leur guise et comme ils l'entendaient, et le préfet de police, à défaut du ministre de l'intérieur, leur faisait sentir sa volonté et étendait sur eux une main plus lourde encore que tutélaire. A cette époque déjà les coutumes de la vie quotidienne se modifiaient à Paris; l'heure habituelle du dîner était reculée de jour en jour, de sorte que les spectacles, qui jadis commençaient à cinq heures, qui depuis la Révolution avaient dû se décider à ne lever leur rideau qu'à cinq heures et demie (1), s'étaient vus obligés, depuis peu, de retarder encore ce moment et de le fixer à six heures. C'est ce qui fournit au préfet de police le prétexte d'une circulaire qu'il leur adressa et dont le Journal de Paris donnait ainsi le détail : — c Le préfet de police vient d'écrire aux entrepreneurs de tous les théâtres de Paris que, si des habitudes nouvelles ne permettent pas de lever la toile avant six heures, comme autrefois, rien n'empêche que le spectacle ne finisse au plus tard à dix heures. En mettant moins d'intervalle entre les pièces et dans les entr'actes, on préviendra les murmures et l'impatience du public; les citoyens paisibles, qui habitent des quartiers éloignés des théâtres, pourront jouir encore d'un délassement dont ils étaient forcés de se priver, dans la crainte de compromettre leur sûreté, en retournant à leur domicile à des heures indues (2). * Cette préoccupation

(1) L'heure du spectacle, absolument uniforme, était la même alors pour tous les théâtres, qui commençaient régulièrement à cinq heures. C'est au mois d'octobre 1793 qu'on les vit, tous à la fois, et évidemment à la suite d'une entente préalable, modifier cette heure et prévenir le public que désormais ils ne commenceraient plus qu'à cinq heures et demie. Voici quelques-unes des notes qu'ils lirent insérer à ce sujet, le même jour, dans les journaux, comme complément de leur programme Opéra. Nota. Le public est averti qu'à commencer d'aujourd'hui, on commencera à cinq heures et demie précises. — Opéra-Comique-National. Nota. La salle sera ouverte à quatre heures, et le spectacle commencera, à l'avenir, à cinq heures et demie précises. — Théâtre db la Rue Feydeau. Le spectacle commencera à cinq heures et Jemie précises. — Théâtre du Palais-Variétés. On commencera à cinq heures et demie précises. — Theatre-Français Comique et Lyrique. Le spectacle commencera à l'avenir à cinq heures et demie précises. — Etc.

(%) /QWnal $e Paris, 37 brumaire an JX (J§ novembre 180Ç) t

de la sécurité des spectateurs est vraiment intéressante en soi; elle le devient plus encore quand on songe que rhomme qui s'en montrait si vivement pénétré était l'être si charitable, si honnête, si étonnamment scrupuleux qui, après avoir été l'ami et le séide de Marat, le dévastateur du département de la Nièvre, le jacobin cruel et le conspirateur impénitent que Ton sait, s'apprêtait à devenir, avec le titre et sous le nom du duc d'Otrante, l'un des plus hauts dignitaires du futur empire, auquel il ne devait pas épargner la plus noire, la plus lâche et la plus indigne des trahisons (1).

(1) En ce qui concerne l'heure du spectacle, c'est le bureau central lui-même, un moment omnipotent, qui l'avait fixée, pour tous les théâtres, d'une façon uniforme. C'est ce qui résulte de ces lignes du Courrier des Spectacles, dans son numéro du 13 mars 179* : — « Malgré l'arrêté du bureau central qui ordonne que les spectacles commencent à six heures précises, celui du théâtre des Arts n'a commencé hier qu'à sept heures moins un quart »

L'année 1800 s'était terminée, pour le théâtre Favart, par une série de pièces en un acte ; c'est par une série de pièces en un acte que s'entama l'année 1801, qui devait pour lui durer seulement six mois et demi. Mais, à l'exception d'un seul, tous ces petits ouvrages furent peu fortunés ; quelques-uns même subirent le sort le plus fâcheux. Le premier qui parut à la rampe fut V Habit du chevalier de Grammont, opéra-comique de Saint- Victor pour les paroles, d'Eler pour la musique (8 janvier) ; vint ensuite le Grand Deuil, paroles d'Etienne et Vial, musique de Berton (21 janvier) (1) ; puis un troisième opéra-comique, Marcel ou V Héritier supposé, mis en musique par Persuis sur un poème de Guilbert de Pixérécourt, mais resté anonyme en raison de la chute violente qu'il essuya et qui ne lui permit pas d'être joué une seconde fois (12 février). Il fallut le génie de Méhul pour désensorceler un instant le théâtre en mal d'insuccès; c'est Vlrato, dont Marsollier avait écrit le livret, qui rompit le charme (17 février). V Esquisse d'un grand tableau, vaudeville vigoureusement sifflé et dont l'auteur ne jugea pas à propos de se faire connaître, ramena la mauvaise chance (10 mars). Un autre vaudeville, représenté à l'occasion de la signature de la paix, Désirée ou la Paix du Village, fut malmené de la même façon et

(1) Lé 13 janvier, l'Opéra-Comique donnait, au bénéfice des victimes de la machine infernale dirigée contre le premier consul (attentat delà rue Saint-Nicaise), un spectacle qui comprenait le Premier homme du monde, le Prisonnier et le Franc Breton.

resta aussi anonyme ; il ne put être joué qu'une fois, mais un prologue dont on l'avait fait précéder sous ce titre : la Confession du Vaudeville, eut une existence de quelques soirées (24 mars) (1). Enfin on vit arriver Nicolo, le futur auteur de Joconde et des Rendez-vous bourgeois, qui venait faire à Paris ses débuts de compositeur à l'aide de deux petits opéras-comiques, le Tonnelier (19 mai) et l Impromptu de campagne (30 juin), vis-à-vis desquels le public ne montra guère que de l'indifférence.

C'est ici qu'il faut signaler les effets d'une crise redoutable. Tandis que l'activité toujours éveillée du théâtre Favart n'amenait, en dépit de tout, que des résultats presque négatifs, le théâtre Feydeau, poursuivi par une malchance insigne, était en plein désarroi, on pourrait dire en pleine dissolution, et courait à un désastre. Celuici, malgré ses efforts, semblait devoir succomber fatalement dans la lutte courageuse qu'il soutenait contre son rival, ne s'appuyant pas comme lui sur une renommée plus que séculaire et n'ayant pas comme lui un répertoire vaste, riche et varié dans lequel il pouvait puiser à pleines mains. Mais l'un et l'autre allaient être atteints bientôt d'une façon cruelle. Depuis quelques années, c'est-à-dire depuis la transformation du théâtre Feydeau et l'abandon qu'il avait fait du genre italien pour s'adonner exclusivement à l'opéra français, les amateurs regrettaient l'absence d'une scène italienne, et se lamentaient de ne plus pouvoir entendre des œuvres et des virtuoses dont la renommée était immense par toute l'Europe. Or, leurs regrets allaient cesser, et une compagnie de chanteurs italiens, dirigée par le célèbre bouffe Raflfanelli, se préparait justement à s'installer dans l'un des plus beaux théâtres construits récemment à Paris, celui de la Société Olympique, situé rue de la Victoire (sur l'emplacement occupé aujourd'hui par un grand établissement de bains).

(1) Précisément à l'occasion de la paix, tons les théâtres jouaient gratis le 21 mars. On donnait à l'Opéra-Comique la Maison isolée et Vadé chez lui*

Ceci devait porter le coup de la mort à Tune de nos deux scènes musicales françaises. Déjà, depuis quelques mois, la coexistence de deux théâtres d'opéra-comique semblant impossible, il était sérieusement question de la réunion des deux troupes de Favart et de Feydeau en une seule entreprise ; mais les choses traînaient en longueur, malgré le désir manifesté parle gouvernement de voir réussir ce projet et le concours très effectif au moyen duquel il s'apprêtait à l'encourager. Dès que fut annoncée la prochaine arrivée de la troupe italienne, la désorganisation se mit dans le personnel du théâtre Feydeau. Ce fut d'abord une admirable artiste, M me Scio, l'une de ses cantatrices les plus justement renommées, qui passa à l'ennemi et s'en alla charmer le public du théâtre Favart ; puis ce fut son excellent orchestre, réputé le meilleur de Paris, qui fit défection à son tour, attiré par les avantages que lui offrait l'administration de la nouvelle scène ita lienne. t La plus grande partie des artistes dont les talens ont rendu l'orchestre du théâtre Feydeau si célèbre, et un des plus brillans de Paris, disait un journal, passe à l'Opera-Buffa. Ils se flattent de ne pas dégénérer de leur réputation, en faisant entendre aux Français les chefsd'œuvre immortels de l'Italie (1).* On avaitmême annoncé que l'excellent Juliet, l'un des artistes les plus aimés du théâtre Feydeau, quittait celui-ci en même temps que M me Scio, et la suivait au théâtre Favart. c Les sociétaires du théâtre Favart, déjà si riches en talens, disait le Courrier des Spectacles, viennent de faire deux nouvelles acquisitions très précieuses. Juliet et M mo Scio laissent au théâtre Feydeau deux places bien difficiles à remplir. La dernière jouera après-demain avec ses nouveaux camarades. Elle a choisi pour son début le rôle de Catherine de Pierre-le-Grand (2). » Mais la nouvelle était inexacte

(1) Le Puhliciste, du 19 germinal an IX — 9 avril 1801.

(2) Courrier des Spectacles, du 4 germinal — 26 mars. M m « Scio débuta en effet à Favart, avec un succès éclatant, le 27 mars, dans Pierre-le-Grand; puis elle se montra successivement dans Zorattne et Zulnare, Ariodant, Félix, le Déserteur, la Mélomanie, etc.

en ce qui touchait Juliet, et elle était bientôt démentie par la lettre suivante, intéressante surtout par les détails qu'elle renferme au sujet de la fusion, depuis longtemps projetée, des deux troupes de Favart et Feydeau :

Au Rédacteur du Courrier des Spectacles.

Paris, le 1G germinal.

Vous avez annoncé dans un de vos derniers numéros que le citoyen Juliet étoit engagé au théâtre Favart; on vous a induit en erreur. Cet artiste honnête et délicat n'a point voulu séparer son sort de celui de ses estimables camarades. 11 a promis formellement de n'entrer au théâtre où se fera la réunion (quel qu'il soit), que lorsque cette réunion, composée de tous les sujets utiles dans l'un et l'autre genre, pourvu qu'ils aient du talent, s'opérera d'une manière franche, simple et loyale, d'une manière qui ne lèse les intérêts de personne, et ne paralyse point des talens que le public chérit à juste titre.

Jusque-là le citoyen Juliet joindra ses efforts à ceux de ses camarades, pour soutenir un théâtre que plusieurs administrations ont mis à deux doigts de sa ruine, et dont les sujets, accoutumés aux sacrifices pécuniaires, font tête à l'orage avec une constance à toute épreuve.

Le public n'apprendra pas sans intérêt que les mêmes acteurs, qui ont essuyé trois banqueroutes dans trois ans, se privent depuis deux mois de leur part dans les recettes pour satisfaire entièrement les artistes de l'orchestre, des chœurs, et les gagistes subalternes. Ils redoublent de zèle et sont au moment de jouer plusieurs nouveautés, qui les mettront à même d'attendre une nouvelle administration, ou la réunion telle qu'elle doi, être. Je le répète, le public verra dans cette conduite plus d'un motif d'encouragement : jusqu'alors il ne chérissait les artistes du théâtre Feydeau que par rapport à leurs talens; maintenant il leur devra son estime, et c'est à ce double titre qu'il s'empressera de contribuer au soutien, à la gloire d'un théâtre qui a fait long-tems et doit faire encore les délices de Paris et des étrangers.

Salut et estime,

Cette lettre était publiée le 7 avril. Cinq jours après, le 12, le théâtre Feydeau, dans l'impossibilité de lutter plus .longtemps, fermait ses portes, sans même avertir le public

(1) Courrier des Spectacles, du 17 germinal an IX — 7 avril 1801.

de cette fermeture, et en se bornant à annoncer pendant quelques jours qu'il faisait relâche. Sans doute, des embarras intérieurs qu'on espérait pouvoir surmonter, dés refus de service auxquels on pensait pouvoir parer firent croire en effet, même aux braves artistes qui luttaient avec tant de courage et de désintéressement, qu'il ne s'agissait que d'une clôture provisoire. et de peu de durée, et que bientôt, à l'aide d'un vigoureux effort, on pourrait conjurer la crise et reprendre le cours des représentations interrompues. Il n'en fut rien, et le théâtre disparut décidément.

Cet événement eût semblé de nature à raffermir les destinées, chancelantes aussi, du théâtre Favart, et à rendre à celui-ci, resté seul sur la brèche, une partie de son ancienne vogue. Le sort en décida autrement, et ce théâtre devait sombrer à son tour, après avoir, pendant trois mois encore, vaillamment tenu tête à la mauvaise fortune. Il semblait d'ailleurs qu'on prévît une crise aussi de son côté, et la petite note suivante, insérée dans le Journal de Paris du 9 messidor (28 juin), le donnerait à penser : t Les G ens Elleviou et Martin partent le 10 pour Lyon, où ils doivent passer quelque temps. Si M me Saint- Aubin, qu'on dit en route pour revenir, est arrivée avant la fin du mois, le théâtre de TOpéra-Comique n'aura point de vacances. Dans le cas contraire, il fermera pendant quelques décades (1). »

Le 31 mai, TOpera-Buffa de la rue de la Victoire avait fait brillamment son inauguration. L'Opéra-Gomique songea à le combattre avec ses propres armes, et après

(1) Le 6 juin, le théâtre Favart avait donné, par ordre, une représentation composée de Zoraïme et Zulnare et de la Mélomanie. Le 25, son spectacle était ainsi annoncé : « Au bénéfice de la V 0 Mi chu et de ses enfaos, Maison à vendre, l'ouverture du Jeune Henry, le Calife de Bagdad. Les billets gratis et de faveur n'auront pas lieu. Il y aura un commis qui recevra ce que les abonnés voudront donner. » Le pauvre Michu, après avoir fait les beaux jours de l'Opéra-Comique, l'avait quitté pour aller prendre la direction du théâtre de Rouen, où il s'était ruiné. Il perdit la tête et se précipita dans la Seine, où il trouva la mort. De là la représentation que ses anciens camarades donnaient au bénéfice de sa veuve et de ses enfants.

avoir donné, le 30 juin, la première représentation d'un . petit ouvrage en un acte, V Impromptu de campagne, dont Nicolo avait écrit la musique sur un arrangement fait par Delrieu de l'ancienne comédie de Poisson qui portait ce titre, il s'avisa, avec l'aide d'un chanteur allemand nommé Ellemenreich, d'offrir coup sur coup à son public deux intermèdes italiens. Le premier de ces petits ouvrages, il Calzolaro, fut donné le 6 juillet, et le Journal de Paris rendait compte en ces termes de la représentation: — c Le C en Ellemenreich qui joua avant-hier pour la première fois au théâtre de l'Opéra-Gomique l'intermède italien il Calzolaro, est un chanteur très distingué; mais, considéré comme acteur bouffon, il n'a qu'un talent ordinaire. Sa voix (une basse-contre) est l'une des plus flexibles que nous ayons entendues, et il fait des tenues dont la parfaite justesse et la durée étonnent les virtuoses les plus exercés. On n'est pas moins surpris de l'entendre faire une espèce d'assaut avec le basson et le trombone : ceux qui aiment les choses bizarres et les tours de force ne peuvent se dispenser d'aller voir cet étranger, qui joint d'ailleurs à un très bel instrument beaucoup de goût et une bonne méthode. >

Quatre jours après, le 10 juillet, l'Opéra-Comique annonçait la représentation de son second intermède, il Maestro di musica, qui était joué par « Ellemenreich, son épouse, M ,le Philis et le cit. Dozainville. > C'est encore le Journal de Paris qui nous en rend compte : — f L'intermède intitulé il Maestro di capella, dont on attribue la musique à Gimarosa, tandis qu'elle appartient en grande partie à Paesiello, a obtenu le plus grand succès. Il est joué avec beaucoup de gaieté et d'intelligence par M. Ellemenreich, dont le masque est très comique, et qui est, nous le répétons, un musicien très distingué. Sa voix, d'ailleurs, quoique faible, est une espèce de phénomène. > Ce succès pourtant ne fut pas de longue durée, et les jours du théâtre Favart étaient comptés. Après avoir, le 13 juillet, veille de l'anniversaire de la prise de la Bastille, donné, ainsi que tous ses confrères, un specta CA «

l'opêra-comiqde

gratis, composé de F an fan et Colas> de la Mèlomanie et du Tableau des Sabines, après avoir, ainsi qu'eux encore, fait relâche le lendemain 14, jour de grande fête populaire, il reprit le 15 ses représentations, mais pour les interrompre à son tour cinq jours après, et, le 20 juillet, fermer définitivement ses portes. Les journaux n'enregistrèrent pas plus cette fermeture qu'ils n'avaient fait pour celle du théâtre Feydeau, et il semblait que chacun des deux théâtres, en disparaissant, voulût en quelque sorte cacher son malheur au public.

Pourtant, ce public, qui portait un vif intérêt à l'un comme à l'autre, se préoccupa tout aussitôt de cette situation, et la grosse question de la réunion des deux troupes devint rapidement l'objet des entretiens et des commentaires de tout Paris. Il y avait longtemps déjà, je l'ai dit, que le gouvernement lui-même y songeait, que des négociations étaient engagées dans le but d'atteindre ce résultat ; mais tant d'intérêts divers se trouvaient en présence, tant de droits étaient à sauvegarder de part et d'autre, tant de difficultés de toute sorte étaient à aplanir, qu'on n'avait pu aboutir avant qu'un double désastre se fût produit. Dès qu'on eut connaissance de la fermeture du théâtre Feydeau, l'émotion se manifesta de toutes parts. Une brochure parut bientôt, signée et datée : c Dugas, ex-commissaire du gouvernement au Théâtre-Français; du G prairial an 9 (26 mai 1801), * et ainsi intitulée: Motifs de réunion du Théâtre Feydeau et de VOpèra- Comique-National (1). Puis, survenue la clôture du théâtre Favart, les créanciers de celui-ci prirent peur, et, pour sauvegarder leurs intérêts, s'adressèrent au ministre de l'intérieur, qu'on savaitdisposé à faire opérer laréunion dans la salle de Feydeau : le Journal de Paris publiait à ce propos les lignes suivantes : — a Les créanciers des Comédiens Italiens viennent de présenter une pétition au ministre de l'intérieur pour lui exposer les inconvé-

(1) S. 1. n. d., ni titre de couverture (Paris, imprimerie Valade)| in-8» de 12 pp.

niens qui pourraient résulter d'autoriser lesdits comédiens à abandonner le théâtre de la rue Eavart pour s'établir dans la salle de Feydeau. Le Théâtre- Italien a, dit-on, pour 1,500,000 francs de créances (1). » Enfin, vinrent les projets relatifs à l'emploi de la salle que Ton voyait destinée â l'abandon : « Le G en Beaunoir, disait le Publiciste, a proposé au ministre de l'intérieur de donner sur le théâtre que les artistes de l'Opéra-Comique- National vont abandonner, tous les chefs-d'œuvre des théâtres italien, anglais, espagnol et allemand. C'est le sujet d'une petite brochure qu'il vient de publier (2). * En tout état de cause, on peut dire que tout le Paris artiste et lettré entourait de ses sympathies les deux théâtres si cruellement éprouvés, rendait pleine justice aux efforts malheureusement impuissants qu'ils avaient opposés aune inexorable fatalité, et formait des vœux sincères pour la réussite du projet par lequel on espérait voir réunir en une seule les deux troupes qui n'avaient pu vivre séparément. Un petit recueil spécial fort intéressant, Y Année théâtrale, appréciait ainsi qu'on va le voir la situation de l'un et de l'autre; il disait, parlant du théâtre Favart : — c C'est après avoir joui constamment de la faveur du public, après avoir réuni presque tous les jours la plus brillante société, après avoir acquis de nouveaux droits à la reconnaissance des véritables amateurs, que les comédiens sociétaires ont fermé ce théâtre. Les embarras d'une ancienne dette que l'on assure être énorme, et plus encore les prétentions exagérées de t quelques sujets, ont nécessité cette mesure que reculèrent autant qu'ils le purent les plus anciens sociétaires. . . * Parlant ensuite du théâtre Feydeau, Y Année théâtrale s'exprimait ainsi: — c L'administration qui, l'année dernière, • essaya de relever ce théâtre, n'a point réussi. Peu d'activité peut-être de la part des artistes, ou une activité mal employée; les dépenses trop considérables qu'exigèrent

(1) C'est-à-dire « de dettes ». Journal de Paris du 9 thermidor an IX- 28 juillet 1801.

(2) Le PiiWciste, t« r fructi4<>M9 ao^tt

deux grandis ouvrages, donnés l'un après l'autre, et qui n'eurent pas autant de succès qu'ils en méritaient (1) ; la presque certitude où Ton était que l'autorité désirait la réunion des deux théâtres lyriques du second ordre ; le relâchement qui s'en suivit naturellement ; telles furent les causes principales qui concoururent à la chute de cette entreprise, qu'acheva la retraite de M mft Scio. L'activité et le zèle de quelques sujets, M" e Lesage, M me Quesney, Gaveaux, Lesage et plusieurs autres, auraient suffi peut-être pour la soutenir. Mais son heure était sans doute marquée. Ainsi, après plusieurs changemens et une existence de dix ans, a été fermé ce théâtre auquel nous devons nos progrès en musique, où s'offrirent à nos oreilles préparées à les entendre ces bouffons, dont la réunion eût étonné l'Italie elle-même, ce théâtre où se développèrent dans toute leur force les Cherubini, les Lesueur, les Steibelt, les Gaveaux, les Bruni et tant d'autres compositeurs, ce théâtre enfin qui, par sa rivalité, donna un grand essor à l'art musical dans toutes ses parties. C'est dans cette salle, une des plus brillantes de Paris, et la plus favorable à la voix, que doit s'opérer la réunion des deux troupes lyriques : puissent les comédiens remplacer, par des efforts constans et un travail soutenu, les heureux effets qui résultaient de la concurrence pour le public, les auteurs et les artistes euxmêmes (2). » .

Au moment où ces lignes étaient écrites, la réunion si vivement désirée était chose décidée. Les négociations depuis longtemps entamées et si laborieusement poursuivies finirent en effet par aboutir. La grande difficulté avait été de régler la situation financière de l'unique société qui devait succéder aux deux autres, chacune de celles-ci étant grevée d'une dette considérable, comme aussi d'établir la part afférente à chacun des sociétaires, dont le nombre se trouvait naturellement doublé ou à peu

(1) Il s'agit ici de Ziméo, de Martini, et d'Ovinska, de Gaveaux.

(2) Année théâtrale pour l'an X.

près. Dès les derniers jours de juillet, une semaine environ après la fermeture de la salle Favart, toutes les conditions étaient arrêtées, un acte d'union était signé par les sociétaires de l'un et de l'autre théâtre, et la nouvelle entreprise, qui conservait le nom d'Opéra-Comique, se préparait à s'installer, comme on l'avait prévu, dans la salle de Feydeau, tout en gardant la disposition de celle de Favart, dont le bail restait à sa charge, et dans laquelle elle comptait donner aussi des représentations d'une façon plus ou moins régulière. Deux artistes seulement faillirent à l'appel, Elleviou et Martin, dont la conduite en cette circonstance semble avoir manqué, il faut le dire, sinon de délicatesse, du moins de chaleur de cœur et de générosité. Après avoir montré des exigences excessives et que, plus que personne, ils devaient considérer comme impossibles à satisfaire, tous deux étaient allés, peu de temps avant le désastre de Favart, donner de compagnie des représentations en province, laissant leurs camarades se débattre au milieu d'une situation inextricable, se souciant peu de répondre aux sollicitations dont ils étaient l'objet de la part de ceux-ci, et oubliant trop facilement que le théâtre qu'ils dédaignaient de la sorte avait été le berceau de leur gloire et de leurs succès. Nous verrons tout à l'heure comment ils finirent, après s'être fait prier un peu plus qu'il n'eût convenu, par rentrer au bercail, et parvenir rejoindre leurs compagnons. Le public, qui se préoccupait beaucoup de savoir s'ils feraient ou non partie de la nouvelle troupe, portait vivement aussi son attention sur M rae Saint-Aubin, dont la santé délicate et affaiblie avait récemment donné des inquiétudes, et se montrait désireux d'être renseigné au sujet de sa présence parmi les artistes de l'Opéra-Comique reconstitué. M mc Saint-Aubin, excellente femme et camarade dévouée, se montra, il faut le reconnaître, de composition beaucoup plus facile que Martin et qu'Elleviou, et les amateurs se virent bientôt rassurés à son sujet par cette note du Jour' nal de Paris : — « La réunion des artistes des deux théâtres d'opéra-comique est enfin terminée. La nouvelle

société, à laquelle M mc Saint-Aubin s'est réunie, fera incessamment l'ouverture de la salie Feydeau (1). » Toutefois, et bien que l'acte de société qui réunissait les artistes des deux théâtres portât, dans son article 10, qu'aucun des sociétaires ne pourrait se retirer avant trois ans, M m6 Saint-Aubin, par dérogation à cet article, obtint des neuf commissaires délégués à l'administration de l'Opéra-Comique, de ne s'engager envers la société que pour deux années, à l'expiration desquelles elle obtiendrait, avec la pension de retraite qui lui était due, la remise de ses fonds sociaux (2).

Mais on avait jugé à propos de faire exécuter quelques travaux de réparation à la salle Feydeau, et, comme il arrive toujours, ces travaux ayant exigé plus de temps qu'on ne l'avait cru d'abord, l'ouverture s'en trouva retardée. On avait songé un moment à effectuer celle-ci le 1 er fructidor (19 août) ; il fallut vite renoncer à cette pensée, et on la fixa au 25; mais à cette date môme on ne fut pas prêt, et les journaux, qui avaient fait une première annonce, durent en faire une seconde pour expliquer le retard : c Les artistes réunis des théâtres Favart et Feydeau, disaient-ils, ne feront l'ouverture de leur théâtre que le 29 fructidor, vu les retards causés par les travaux de la salle. > Cette fois aucun obstacle ne vint s'opposer à l'inauguration, qui eut lieu au jour dit (16 septembre 1801), sans nouvel incident. Le spectacle choisi se composait de deux chefs-d'œuvre : Stratonice, de Méhul, qui appartenait au répertoire du théâtre Favart, et les Deux Journées, de Cherubini, qui faisaient partie de celui du

(1) Journal de Paris, du 11 fructidor — 29 août.

(2) Je n'ai pu découvrir l'acte de constitution de la nouvelle Société de l'Opéra-Comique : mais ces détails m'ont été révélés par les pièces contenues dans le registre manuscrit des délibérations du comité. C'est par là que j'ai appris que l'acte portait la date du 8 thermidor an IX (27 juillet 1801). Quant aux neuf commissaires chargés parleurs camarades de la régie provisoire et de l'administration des affaires de la Société, avec les pouvoirs les plus étendus, c'étaient les suivants : Camerani, Chenard, Solié, Flouriot, Philippe, de l'ancien théâtre fa,yart ? - fy§zicourt, Juliet, Gayeaux, Losage, i]e V&pcien Feydeau^

théâtre Feydeau. Voici d'ailleurs le programme de cette soirée, tel que le donnait le Courrier des Spectacles:

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