OPERA-COMIQUE, RUE FEYDEAU
Aujourd'hui, Stratonice, opéra en 1 acte, des cit. Hoffman et Méhul, suivi des Deux Journées, opéra en 3 actes, des cit. Bouilly et Gherubini.
Dans Stratonice, les cit. Philippe, Solié, Gavaudan, mad. Haubert-Lesage.
Dans les Deux Journées, les cit. Juliet, Gavaudan, Gaveaux, Dessaules, Georges, mesd. Scio, Aglaé Gavaudan, Kosette Gavaudan.
Demain, le Locataire et les Visitandines .
C'est avec une véritable joie que le public accueillit les excellents artistes qu'il avait craint un moment de ne plus revoir : ceux-ci, en lui rendant un spectacle qui depuis si longtemps lui était cher et dont il semblait ne pouvoir se passer, furent de sa part l'objet de manifestations sympathiques et chaleureuses, c La curiosité, disait le Journal de Paris, l'intérêt qu'inspire la réunion de deux troupes ci-devant rivales, avoit attiré, avant-hier, au théâtre de la rue Feydeau, une grande affluence de spectateurs. Non-seulement la salle est décorée avec beaucoup de goût, mais encore on a fait des changemens heureux dans sa distribution. A la place des deux statues plaquées qui occupaient latéralement l'avant-scène, on a ouvert des loges, qui, en ajoutant â la beauté du spectacle, ont l'avantage, non moins précieux, d'augmenter le nombre des places; c'est déjà faire une très bonne opération, que de joindre ainsi l'utile à l'agréable. Tous les acteurs de l'une et de l'autre troupe ont été également applaudis. ».
Des critiques se firent jour pourtant, et qui ne paraissaient pas sans fondement; voici ce qu'on lisait dans le petit recueil cité plus haut, Y Année théâtrale ; — c La réunion des deux troupes lyri-comiques vient d'avoir lieu : nous ne pouvons donner sur son organisation que des aperçus, et sur les succès que des espérances. Elle n'offre point de sujets no eaux; mais malheureusement
elle présente la presque totalité de tous les anciens des deux troupes. Dans un double naufrage, personne n'a péri; cela est fort heureux: tels et tels de l'équipage n'eussent pas été regrettés. Dieu soit loué; et nos loges , dira Camerani. Gela va sans dire. Outre les pensionnaires, on trouve trente sociétaires encourant les chances, favorables ou non, de l'entreprise ; véritables actionnaires, mettant en communauté le fond de leurs talens, de leurs services comme acteurs, chanteurs, directeurs, administrateurs, régisseurs, etc., etc. M me Saint-Aubin en fait partie, à merveille; Elleviou et Martin font les inexorables; cela est fâcheux: on fera part au public des jours solennels où ces Apollons descendront sur la terre, et daigneront y faire entendre leurs voix divines : l'orchestre n'a pour directeur ni Blasius, ni Lahoussaye : c'est le citoyen Lefeb vre qui le conduit (1) ; le citoyen Trial tient la partition (2). Les auteurs élèvent une difficulté, par intérêt pour l'art. Il s'agit de part aux recettes : les comédiens résistent : les auteurs font un traité, s'engagent à ne pas laisser jouer leurs ouvrages. Les comédiens négocient, soit avec les plus traitables, soit avec ceux qu'il est permis de payer le plus cher; mais : non nostrufn. . . tantas componere îites. Le répertoire souffre un peu de tout cela. Voilà sans doute pourquoi le public n'a pas encore vu souvent VOpèr a-Comique. Quant à la salle, elle est remise à neuf. >
Ces réflexions ne manquaient pas de justesse. La troupe de l'Opéra-Comique, comprenant deux personnels complets, était évidemment trop nombreuse (3). On avait voulu respecter tous les intérêts, ne faire tort à personne, et, par des charges inutiles et écrasantes, on menaçait
\i) Lefebvre, ou plutôt Lefèvre, était le frère de M m * Dugazon.
(2) C'est-à-dire qu'il était souffleur de musique.
Cl) Voici les noms, au moins pour les principaux, des artistes àa Feydeau qui se trouvaient joints à ceux de Fa va rt : Fay(qui avait luimême précédemment fait partie de la troupe de Favart), Rézicourt, Lesage, Juliet, Gaveaux, Andrieu, Derubelle, M ,lM Philis aînée et cadette, M mt Bachelier (épouse de Fay\M" CIi Rosette et Aglaé Gavaudan, M n * Scio (qui avait débuté déjà à Favart), M ,u « Gontier, Haubert-Lesage, Desbrosses, Auvray.
l'avenir de l'entreprise. Cette situation, il est vrai, ne se prolongea pas plus que de raison, chacun en comprenant facilement le danger; dès Tannée suivante des mesures énergiques furent prises pour y parer, de nombreuses réformes furent opérées, le personnel fut réduit dans des proportions importantes, et les choses rentrèrent dans un ordre naturel.
Il restait toujours une grosse question à trancher, celle de la rentrée de Martin et d'Elleviou, qui continuaient de se faire tirer l'oreille. Aussitôt qu'on en avait eu fini avec les préparatifs de l'inauguration, que les premiers travaux avaienUété organisés et régularisés, une nouvelle tentative avait été faite auprès d'eux, mais sans plus de succès que les précédentes, car voici la lettre par laquelle les deux fugitifs répondaient à celle qui leur avait été adressée :
Aux sociétaires de Feydeau.
Chers camarades, Nous avons reçu avec plaisir votre lettre datée du 12, dans laquelle vous nous témoignez le désir de nous voir entrer à part entière dans votre nouvelle société. Vous ne devez pas douter de la satisfaction que nous aurions à nous trouver avec des camarades dont nous chérissons les personnes et le talent; mais n'ayant point eu connoissance de la réunion complette que vous avez faite pendant notre absence, nous avons désiré savoir quelles étoient les bases de votre contrat d'union, vos dépenses annuelles fixes et vos espérances. Après avoir examiné Tétat de dépenses fixes que vous nous avez communiqué, il nous est resté démontré, vu le nombre des théâtres, et en calculant la somme à laquelle peuvent monter vos recettes, que la part des sociétaires sera pour ainsi dire nulle, lorsqu'on aura payé cinq cent trente mille livres de dépenses fixes, plus le dixième pour les pauvres, qui sera de soixante à quatrevingt mille livres. Il est possible que nous nous trompions, mais le temps mieux que nos raisonnemens prouvera la justesse ou la fausseté de notre calcul.
C'est avec le plus grand regret que nous nous voyons forcés de refuser la part entière que vous nous proposez. Croyez qu'il nous en coûte beaucoup de vous quitter; mais n'ayant que peu d'années à suivre la carrière précaire de l'opcracomique, ne voulant point faire de spéculation ni jouer à une loterie qui n'offre aucune chance heureuse, les leçons du passé.
la crainte de l'avenir, l'emportent sur le désir que nous aurions de rester avec des camarades dont nous n'avons jamais eu qu'à nous louer, et qui se sont acquis des droits éternels à notre amitié.
Vos camarades,
Martin, Elleviou (1).
Cette lettre semblait tranclier d'une façon définitive — et négative — cette grosse question de la rentrée de Martin et d'Elleviou, et de leur rentrée au bercail, qui ne préoccupait pas moins le public que les artistes même delà nouvelle Société de l'Opéra-Comique. Tous les journaux du temps sont remplis en effet de remarques, de réflexions et de doléances à ce sujet. Chacun sentait que les chances de réussite du théâtre reconstitué dépendaient en grande partie de la présence des deux chanteurs fugitifs, dont nul n'ignorait que la valeur exerçait une influence considérable sur les spectateurs, et par conséquent sur la recette.
Le moment approchait pourtant où ces deux intraitables allaient enfin venir à résipiscence. Les sociétaires de l'Opéra-Comique, aux prises avec certaines difficultés intérieures qu'ils ne parvenaient pas à aplanir, s'étaient adressés au ministre de l'intérieur, sollicitant son intervention pour amener le règlement de ces difficultés, lui demandant l'appui direct et efficace du gouvernement pour leur entreprise renaissante, et sans doute réclamant ses bons offices et le priant de s'interposer entre eux et leurs deux camarades réfractaires pour obtenir de ceuxci qu'ils se rendissent à leurs instances et aux désirs du public. Le ministre, tout disposé à leur venir en aide, répondit à leur prière par une lettre intéressante, dans laquelle il constate le succès de ses efforts auprès des deux artistes récalcitrants, règle la question qui avait été soumise à son examen, et annonce aux sociétaires de l'Opéra-Comique que le gouvernement, comme preuve de l'intérêt qu'il prend à leur réussite, leur accorde, sous
(1) Cette lettre fut publiée dans le Courrier des Spectacles du 23 vendémiaire an X (15 octobre 1801).
la condition d'une obéissance absolue à ses prescriptions, une subvention de 50,000 francs. Voici le texte de cette lettre, qui est un document important pour l'histoire de l'Opéra-Comique (1) :
BUREAU Paris, le 5 brumaire an X de la République . des une et indivisible.