‹ L'Opéra-Comique pendant la Révolution de 1788 à 1801Chapitre 25 sur 38 · PROTESTATION DE VALLIÈRE · texte numérisé non relu

PROTESTATION DE VALLIÈRE

Vai.lièrb, artiste du théâtre Feydeau, à ses concitoyens; brochure in-4° de six pages d'impression. A Paris, de l'imprimerie de la Feuille des Spectacles, rue Favart, n° 425, vis-à-vis celle Grétry (1).

Vallière, accusé d'être un des partisans du terrorisme, ne s'est pas contenté de répondre dans les journaux aux inculpations dirigées contre lui; cet artiste vient de publier, sur sa vie politique et particulière, quelques détails qu'il est utile de transmettre aux lecteurs de notre feuille.

Le 10 pluviôse, dit Vallière, l'assemblée générale de la section Le Pelletier nomma des commissaires pour prendre des renseignemens sur ma conduite. Voici le résultat de leur rapport; ils disent :

« Ignorant les faits qui ont pu déterminer les spectateurs à repousser Vallière, ne pouvant pas nous permettre de heurter l'opinion publique, nous ne pouvons donner la nôtre sur la moralité de Vallière; nous nous bornons seulement à dire que, dans cet état de choses, n'ayant pu que recevoir les déclarations que quelques citoyens nous ont apportées pour et contre Vallière, il en est résulté que Vallière n'a jamais été un homme de sang, et qu'il n'a pas participé au massacre des prisons. D'après cet exposé, nous vous proposons de passer à Tordre du jour.

« L'assemblée générale de la section Le Pelletier, après avoir entendu le rapport de ses commissaires, en adopte les principes et les conclusions, et passe à l'ordre du jour.

ce Pour extrait conforme,

« Signé : Jdllien, président, »

Il résulte de ce rapport, continue Vallière, que je ne suis pas un homme de sang. Vallière ajoute qu'il s'est élevé avec chaleur contre les massacres du tribunal révolutionnaire, contre les journées des 2 et 3 septembre 1792; qu'il a été persécuté ; que des dénonciations faites contre lui ont été portée* aux comités de salut public et de sûreté générale; qu'il doit

(1) Elle est affichée dans tout Paris.

la vie à un jeune homme employé dans les bureaux du premier de ces comités; qu'il a donné sa démission à Ronsin,pour ne pas marcher avec lui sur Lyon; et qu'il a été chassé de la compagnie des canonnicrs, pour avoir dit qu'il ne pourroit jamais de sang-froid tirer à mitraille sur ses concitoyens égarés .

Il invoque le témoignage des acteurs, des choristes, des musiciens et des ouvriers attachés au théâtre Feydeau : il déclare qu'il soutient depuis la Révolution le père et la mère de sa femme, plus qu'octogénaires, résidant à Toulon; qu'il élève deux de ses neveux qui sont chez lui depuis sept ans, et qu'il vient d'hériter depuis deux mois de deux orphelins, dont la malheureuse mère est morte insolvable. Un autre vieillard septuagénaire, nommé Touchain, atteste que Vallière l'a soutenu pendant quatre ans dans la Révolution.

Cet artiste va maintenant répondre aux inculpations qu'on lui a faites d'avoir maltraité des jeunes gens. « Rappelezvous, dit-il, la scène attendrissante qui a eu lieu au café de Chartres le 20 pluviôse, lorsque mes amis m'y firent entrer pour m'expliquer. Que fut le résultat de cette explication loyale et fraternelle?... Que l'on me reconnut pour un coeur trop sensible pour avoir jamais pu participer à la moindre persécution contre un de mes camarades ni un de mes concitoyens. Il s'en trouva un là, appelé Martin, qui dit que, sans moi, il eût été massacré le 2 septembre, parce que si je ne l'eusse réclamé, en signant ma responsabilité, il eût été conduit du violon du petit poste de la rue Favart, où j'étois de garde, aux Carmes. Il attesta même que ma démarche fut contre le vœu de Collot-d'Herbois, qui étoit de garde avec moi. D'ailleurs mes camarades savent que je n'ai cessé de rendre service aux jeunes gens : j'en ai plusieurs certificats. Gavaux et la citoyenne Sancède attestent par leurs déclarations plusieurs actes d'humanité et de bienfaisance... Sans moi, j'ose le dire, notre théâtre eût subi le sort des artistes du théâtre Français, parce qu'il étoit proscrit, comme ces derniers, dans l'opinion des buveurs de sang. »

Vallière termine cet écrit en annonçant que, s'il a eu des erreurs à se reprocher, il est exempt de ces forfaits qui font frémir la nature, et que son cœur sera toujours ouvert à l'humanité, à la justice et à la vertu. Il prie ses concitoyens de lui rendre leur estime et son état ; il proteste que sa femme, ses enfans et ses camarades les en conjurent, et que ce jour, après tant de chagrins cuisans pour son cœur sensible, sera le plus beau de sa vie.

Nous communiquons l'extrait de la brochure de Vallière avec d'autant plus de confiance que nous le fréquentions assidûment en 1790 et 1701, et qu'à cette époque il manifestait déjà

des opinions républicaines. Depuis, nos occupations nous ont empêché de le voir aussi régulièrement ; mais toutes les fois que nous l'avons rencontré, soit dans notre section, soit chez lui-même, nous n'avons rien entendu de sa part qui puisse légitimer les épithètes que lui ont données ses accusateurs. Nous dirons plus; lors des persécutions qui pensèrent le mener à l'échafaud l'année dernière, nous le trouvions assez souvent chez un artiste estimable, dans le sein duquel il venoit déposer le chagrin que lui faisoient éprouver et la tyrannie des comités révolutionnaires et le dictatorat des nouveaux Nérons, qui avoient usurpé la puissance souveraine, Ces faits sont connus, et nous regardons comme un devoir de les vouer à la publicité.

{Journal des Théâtres du G ventôse an III — 25 février 1795.

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