‹ L'Opéra-Comique pendant la Révolution de 1788 à 1801Chapitre 26 sur 38 · LES CRIMES DES TERRORISTES · texte numérisé non relu

LES CRIMES DES TERRORISTES

Poème, par le citoyen Granger, artiste du Théâtre Italien.

Ils ne sont plus, ces jours marqués par la terreur,

Un crêpe ensanglanté ne couvre plus la France ;

Le peuple a renversé l'odieux dictateur,

Et le neuf Thermidor signale sa vengeance !

Ressouvenirs amers de honte, de douleur!

Un profond scélérat, l'opprobre de la terre,

Un nouveau Phalaris, un monstre, Robespierre /...

Cachant sous un dehors de stoïques vertus

Sa sourde ambition, sa noire hypocrisie,

D'un pas audacieux marche a la tyrannie!

Les talens sont proscrits, les arts sont abattus :

Il suffit de penser pour être sa victime !

Combinant des forfaits jusqu'alors inconnus,

Dans ses traits sont empreints la rage qui l'anime,

La liveur (!) de l'envie et la pâleur du crime!

De ses agens pervers le réceptacle impur (1),

D'un peuple généreux étouffe la pensée;

Une moitié gémit et l'autre est abusée!...

L'affreux complot se trame et son triomphe est sur!

Il organise enfin l'exécrable journée (2)

Qui plonge dans le deuil la France consternée !

Elle luit !... et bientôt au milieu du sénat

Le traître a consommé son horrible attentat !

L'épaisseur des forêts, les roches caverneuses,

Asiles protecteurs des vertus malheureuses,

Recèlent dans leur sein ces mortels courageux,

Echappés au poignard en ces jours orageux !. ..

Les autres... en mourant, pleurent sur la patrie!

L'audace du tyran croît par l'impunité!

Il voit par la terreur sa puissance affermie ;

Le nombre des proscrits bientôt est augmenté :

Des fers... voilà le prix de leur intégrité !

Alors plus de limite à sa fureur impie :

(1) La Commune du 31 mai.

(2) Le 31 mai.

PENDANT LA. RÉVOLUl T oN

Il dicte ses arrêts au sanglant tribunal !

Dans le calme des nuits, à l'innocent fatal,

Des sicaires hideux servant sa barbarie

Traîné dans les cachots avec ignominie,

Les pères, les époux n'ont d'espoir que la mort!

Le foible adolescent et la beauté timide,

Pleurant sur leurs parens, frémissant sur leur sort,

Tombent également sous le fer homicide,

Et chacun, prévoyant un funeste avenir.

Au pied de l'échafaud vient apprendre à mourir !

Du crime triomphant tout présente l'image;

Mais, comme on voit des flancs d'un désastreux orage

Percer quelques rayons, précurseurs d'un beau jour,

Ainsi nous avons vu, dans ces temps de carnage,

La sensibilité, le courage, l'amour,

Des antiques vertus présager le retour!

Dans le sombre cachot où gémit l'innocence,

Heureux de son état, de son obscurité,

Cange vient consoler, servir l'humanité.

D'un fils qui partageait ses fers et sa constance,

L'illustre Loizerolle entend l'arrêt mortel!...

0 sublimes élans de l'amour paternel...

Trompant de ses bourreaux la rage meurtrière,

Il s'offre pour sauver une tête si chère,

Et le front rayonnant d'une auguste fierté,

Il s'avance au trépas avec sérénité !

Mais je vois s'agiter une palme civique ;

Le Chêne sur un tertre au cyprès vient s'unir;

La liberté proclame une fille héroïque,

Et rappelle Renaud à notre souvenir!

0 toi qui déployas ce courage énergique,

Que ton sexe aujourd'hui doit bien s'enorgueillir

Pour connoître un tyran tu fixes Robespierre! ..

Le lâche est effrayé de ce grand caractère,

Il t'accuse... il te prête un dessin (sic) criminel ;

La stupeur vient frapper le moderne Gromwel !

Ton nom seul l'agitant de noires insomnies.

Fait tournoyer son cœur sous le fouet des furies.

Tu meurs... Bientôt, hélas! tes parens vertueux,

En partageant ta gloire, expirent à tes yeux !

Du peuple consterné le lugubre silence,

Sublime avant-coureur de son indépendance,

Semble lui prononcer... tes crimes sont connus f

L'heure approche... elle sonne... et le tyran n'est plus.

Déplorable cité!... vous n'offrez à l'histoire

Qu'une moitié des maux qu'enfanta sa fureur !

La Durance, le Rhône, et la Seine et la Loire Attestent des forfaits qui fontpûlir d'horreur!

Toi-môme, lieu charmant, sur qui je pleure encore, Toi qu'ont orné jadis les beaux-arts et l'amour, Quand le luth de Pétrarque y soupirait pour Laure, Vaucluse!... tu n'es plus qu'un funèbre séjour, Où la faulx de la parque exerçant ses ravages, A d'un deuil éternel attristé tes rivages !

Ton sol ensanglanté vomit ce bataillon Qu'accompagne la mort, la dévastation î D'Orange, d'Avignon les fertiles contrées, Par son glaive assassin bientôt sont déchirées ! Bédouin disparoît, s'écroule dans les feux :

Des glaciers du Ventoux les cîmes transparentes Fondent aux tourbillons des flammes dévorantes; Et les gémissemens, les accens douloureux Des habitans proscrits, des familles errantes, A leurs foyers détruits sont les derniers adieux ! Par-tout du dictateur frappe la tyrannie ; Dans les murs de Lyon, plein du môme génie, Collot, la foudre en main, vient punir les mépris Dont ses mœurs, ses talens, furent long-tems flétris. Le farouche Ronsin entre et marche à sa suite : Par le feu des volcans cette ville est détruite !... Ses décombres, lancés dans les airs obscurcis, Du sang qui va couler sont le sinistre augure. L'échafaud est trop lent à venger son injure ! Là, le plomb meurtrier massacrant à demi, Des malheureux proscrits commence la torture... Le fer accroît encor ce tourment inouï; L'atroce proconsul, dans sa haine endurci, Contemple en souriant ce deuil de la nature !

Des portes du trépas quelques-uns rappelés, Sous des monceaux de morts languissans, mutilés, Doivent au voile épais de la nuit bienfaisante Les restes prolongés d'une vie expirante ; Ils se traînent. Bientôt de leurs pas chancelans Le secret se trahit, sur les sillons sanglans; Déjà... brille à leurs yeux la hache menaçante; Touché de leurs destins, dans son onde écumante, Le Rhône les reçoit, les porte à l'autre bord, Et ces infortunés trompent deux fois la mort !

A Nantes..., précédé de ses lâches complices, Le féroce Carrier proclame la terreur :

Il accourt déployer, au gré de sa fureur, L'effroyable appareil de ses nouveaux supplices. Les élémens, pour lui, deviennent des bourreaux ! Vieillards, femmes, enfans, expirent dans les eaux. Ce fleuve, dont jadis la rive fortunée Offroit au voyageur le plus riant aspect, A ses yeux effrayés présente un gouffre infect, Exhalant les vapeurs d'une onde empoisonnée ! Cette ville opulente et son superbe port Sont un vaste tombeau, sur qui plane la mort ! Tout tremble, tout périt sous les coups du barbare ! C'est peu... ce monstre affreux échappé du Ténare, Insultant la pudeur en ces cruels momens, Souille de ses regards les corps de ses victimes !.., L'un à l'autre enchaînés, nuds, d'effroi palpitans, Les sexes confondus roulent dans les abîmes ! Insensible à leurs cris, ce forcené brigand, Dans une vile orgie, après cette hécatombe, Chante la République en la déshonorant!

Mais le ciel nous exauce... il entr'ouvre sa tombe;

La loi prononce, il meurt ! mille cris éclatans

Annoncent dans les airs que la Loire est vengée;

La Seine en tressaillit... ses Ilots, impatiens

D'en porter la nouvelle à sa sœur outragée,

Vont joindre dans les mers ses flots encor sanglans!

Carrier ! reconnois-tu la céleste justice?...

Sur leurs rives, pour toi, quels destins diflérens;

L'une a vu tes forfaits... l'autre voit ton supplice !

Respirons. A l'aspect de l'austère équité, Le crime disparaît, il fuit épouvanté !

Trop long-temps, une horde impie et sanguinaire A souillé de nos loix l'auguste sanctuaire !... Aujourd'hui, l'innocent proscrit, persécuté, Triomphe, et dans le sein d'un sénat tutélaire, Vient ressaisir ses droits avec sa dignité !

Des coupables Titans l'effroyable cratère Déjà s'est écroulé sous le foudre vengeur, Et la justice entin ramène le bonheur !

Pardonnons à l'erreur, au repentir sincère; Dans un homme égaré cherchons encor un frère : A son cœur combattu montrons la vérité; Réalisons enfin cette fraternité, Ce mot sacré... ce mot dont abusa le crime, Pour creuser sous nos pas l'épouvantable abîme î

Mais ces hommes de sang, justement abhorrés, Mais ces dévastateurs, ces chefs de conjurés, Plus d'asile pour eux; que ces vils anarchistes, Restes des septemvirs, ces machiavélistes, * Loin de nos bords heureux par les flots emportés, Aillent infecter l'air de quelque isle sauvage, Y vivre d'alimens par leurs mains disputés A des tigres, comme eux affamés de carnage !

Mourir sur l'échafaud seroit un sort trop doux; Bientôt, par un effet du céleste courroux, Dévorés de remords... ces lâches homicides, Voyant à leurs cotés marcher les Euménides, L'un de l'autre effrayés, se déchireront tous; Et de leur souffle impur délivrant la nature, Aux monstres des forêts serviront de pâture !

Alors, de ses fléaux l'univers est purgé :

Alors, d'un joug honteux le Français dégagé, Reprend avec éclat son antique énergie; L'honnête homme renaît pour servir sa patrie ! O nuits (1) où du sénat brilla la majesté, Époques du bonheur et de la liberté, Dans la France à jamais conservez votre empire Que sous de sages lois le citoyen respire ; Bientôt nos ennemis seront tous abattus :

On résiste à la force, et Ton cède aux vertus.

Jadis le vandalisme et stupide et barbare Frappa l'instiuction, le commerce, les arts.

Dignes législateurs, par vous, dans nos remparts, De ces rares trésors la perte se répare !

Oublions ces malheure : par d'utiles travaux Préparez à l'État des triomphes nouveaux :

La gloire vous attend, le peuple vous seconde, Prononcez sur la paix et consolez le monde !

(1) Les nuits du 9 thermidor et du 12 germinal.

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