I/OPÉRA-COMIQUE
mais le personnage de mère m'a paru plus dramatique et je me suis permis do l'employer; du reste, toutes les situations de ce petit drame sont vraies; j'ai conservé jusqu'aux propres expressions du chevalier. Cette exactitude est le seul mérite qui puisse me donner quelques droits à l'indulgence du public.
J'ai l'honneur d'être, etc.
L'Auteur de la Pièce.
Peu de jours après la représentation du Chevalier de la Barre, le 11 juillet, l'Opéra-Comique faisait relâche à cause de la translation du corps de Voltaire au Panthéon. Le 15, le spectacle était interrompu au milieu de la soirée; Paris était animé, fiévreux, agité, en prévision de la grande manifestation qui devait avoir lieu le 17 au Champs de Mars et qui, malheureusement, devait se terminer par une collision sanglante; on jouait V Amant statue et Zèmire et Azor, et les registres nous apprennent qu' <r au second acte de 7Jmire, le peuple est venu faire fermer le spectacle *. Le 18, le caissier mentionne un nouveau relâche, moins fâcheux, car celui-ci a pour cause t les réjouissances publiques et la proclamation de la Constitution acceptée par le roi >. Enfin, à la date du 20, nous trouvons un spectacle gratis, composé des Femmes vengées et de Raoul, sire de Crèqîii, spectacle dont mention est ainsi faite : « Gratis en réjouissance de la Constitution acceptée par le roi. Le spectacle a été ouvert à midi précis, et Ton a commencé à deux heures. Il n'y a point eu de loges réservées comme anciennement pour les charbonniers et les poissardes, tout le peuple s'est placé indistinctement dans les loges ouvertes, il n'y en a pas eu une seule réservée pour les acteurs, qui que ce soit du public n'est entré dans l'intérieur; après le spectacle chacun s'est retiré sans danser sur le théâtre. >
Ces réflexions resteraient obscures pour qui ne serait pas au courant d'un usage assez singulier, qui s'était établi depuis une douzaine d'années à la Comédie-Italienne, et que je ne saurais faire mieux connaître qu'en empruntant à un annaliste le petit récit que voici : —
f Le mercredi 29 décembre 1778, les Comédiens-Italiens donnèrent au peuple une représentation d'Arlequin et Scapin voleurs par amour et de la Bataille d'Ivri, drame lyrique, en réjouissance de la naissance de Madame, fille du Roi. Dans la première pièce, Carlin remplit son rôle d'Arlequin avec cette finesse de talent qui le caractérise... Après le spectacle, les charbonniers et les poissardes descendirent sur la scène, saluèrent très respectueusement le public qui étoit resté dans !a salle, et formèrent des danses comme ils avoient fait à la Comédie-Françoise. Les poissardes demandèrent à voir l'acteur qui avoit représenté leur bon Roi Henri, le remercièrent, le baisèrent, le complimentèrent et l'engagèrent à danser avec elles. M. Clairval dansa trois menuets au bruit des applaudissemens, et les autres acteurs et danseurs s'y prêtèrent avec la même grâce. Pendant ce bal curieux et nouveau, les Comédiens prodiguèrent le vin, le pain et les cervelats (1). > Depuis lors, tous les jours de spectacle gratis, les charbonniers et les poissardes avaient pris la coutume de venir, après la représentation, danser sur le théâtre avec les acteurs, et l'on réservait à ces benjamins du régime royal un certain nombre de loges dans lesquelles le gros du public ne pouvait pénétrer. Ceci explique les remarques faites, au sujet du spectacle gratis du 20 septembre 1791, parle caissier de TOpéra-Comique, qui les faisait suivre de ce nota révélateur de quelques impatiences témoignées sans doute par le public : c On observera qu'il serait plus prudent dans les gratis de ne pas ouvrir les portes avant de commencer le spectacle, et que bien au contraire, comme la salle est remplie dans un clin d'oeil, il faudrait donner le spectacle tout de suite (2). *
Le 21 septembre a lieu la représentation d'un opéracomique en trois actes, les Espiègleries de garnison,
(1) Les Spectacles de Paris, 1789.
(i) Quatre théâtres seulement donnaient spectacle gratis à cette date du 20 septembre 1791 : l'Opéra-Comique, le théâtre Feydeau, le théâtre Montansier et le théâtre Louvois.
paroles de Favières, musique de Ghampein, et le 8 octobre, le spectacle étant composé des Deux Chasseurs et la Laitière et de V Amant jaloux, le registre nous apprend que c le Roi, la Reine, le Dauphin, Madame Royale et Madame Élisabeth sont présens au spectacle, en grande loge ». On sait la joie qu'avait provoquée dans Paris l'acceptation par le roi de la Constitution votée par l'Assemblée nationale; un regain de popularité s'était attaché à Louis XVI, qui en profitait pour se montrer volontiers en public, en compagnie des siens. Le Journal de Paris rend compte ainsi de la soirée à laquelle il assista à l'Opéra- Gomique :
Le roi et la reine, accompagnés du prince royal, de Madame Royale et de Madame Elisabeth, ont assisté hier à la représentation de V Amant jaloux , et ont été reçus avec des transports plus vifs encore, s'il est possible, qu'à l'Opéra et au théâtre de la Nation. Dans les entr' actes, l'orchestre a joué les airs les plus propres à renouveller ces sentimens, qui, en dépit des malveillans, seront toujours les mômes tant qu'ils seront réciproques; et chaque fois les cris de Vive le Roi! vive la Reine ! vive le Prince Royal! vivent Leurs Majestés! ont longuement retenti dans toute la salle. On a crié aussi Vive la Constitution !
Un journaliste nous a reproché d'avoir trouvé ces sortes de scènes touchantes, et a remarqué ingénieusement que nous sommes bien de notre pays. Oui, nous sommes François, et nous nous en faisons gloire; nous sommes invinciblement attachés à la monarchie décrétée par la Constitution; nous le sommes au monarque qui a juré de l'exécuter; et, comme la nation entière, nous désirons ardemment que rien n'altère l'union qui seule fera sa force et celle de son chef.
M mô Dugazon a joué la Laitière dans la l re Jièce, et le rôle de Jacinthe dans la 2 do . On ne peut que donner toujours les mêmes éloges à cette actrice inimitable. Aucun comédien n'a jamais dit avec plus de naturel, plus de vérité ; aucun n'a eu à la fois la grâce, l'accent, l'expression plus justes, ni plus marqués. Elle a été vivement applaudie, ainsi que MM. Clairval, Michu. Narbonne, Solier, M"* Grétu et M 1,0 Richardy.
La représentation des deux pièces a été fort soignée, et le public a pris un singulier plaisir à suivre tous les mouvemens du jeune prince royal, que Ton considère chaque jour avec un nouvel intérêt.
Le bilan de Tannée 1791 se solde par la mise à la scène de trois derniers ouvrages : Agnès et Olivier, opéracomique en trois actes, paroles de Monvel, musique de d'Alayrac (10 octobre); Elfrida, drame lyrique en trois actes, parole de Guillard, musique de Lemoyne (17 décembre); enfin, Philippe et Georgette, opéra-comique en un acte, paroles de Monvel, musique de d'Alayrac (28 décembre).
Financièrement, cette année 1791 présentait une amélioration sensible sur Tannée précédente, à laquelle elle était supérieure de 60,000 livres. Elle offrait d'ailleurs le même phénomène, plus accentué encore, en ce qui concerne Taccroissement des recettes journalières, qui n'était pas moindre de 108,000 livres, et la diminution du chiffre des loges à Tannée, qui s'affaiblissait presque de 50,000. Le total atteignait la somme do 767,444 livres, ainsi partagée :
Dans son ensemble, la situation était réellement meilleure, non seulement parce que la recette totale était plus élevée, mais encore par ce fait que, d'autre part, les charges avaient diminué d'une façon notable. Par suite du décret de l'Assemblée nationale relatif à la liberté de Tindustrie théâtrale, tous les théâtres s'étaient vus exonérés de la redevance très lourde qu'ils payaient à l'Opéra. Cette redevance, qui était naguère de 40,000 livres pour la Comédie-Italienne, avait été réduite pour elle de moitié lors de la fondation du théâtre de Monsieur, qu'on avait chargé de l'autre moitié ; ce sont les registres de caisse pour 1789 qui nous l'apprennent, par cette courte mention que nous y trouvons inscrite dès le premier mois de la réouverture : « Opéra, à 20,000 1. seulement depuis l'ouverture du Théâtre deMonsieur : 1666 1. 13 s. 4 d. » Mais dès la réouverture de 1791, dans le compte de mars et avril, nous voyons que le caissier non seulement
Recettes journalières Loges à Tannée
cesse
l'opéra-gomique
qu'il passe en recette la somme de 15,000 livres qui lui avait été allouée à cet effet pour les neuf derniers mois de l'année précédente. La situation étant pressentie, on n'avait évidemment pas effectué les payements ; c'est bien ce qui résulte de la note que voici, inscrite à l'article Recettes :
Redevance à l'Opéra pour le privilège de l'Opéra-Comique, passée en dépense dans les comptes des neuf derniers mois de 1790 et non payée, attendu la liberté de tous les spectacles.
De la somme de quinze mille livres que le comptable porte icy en recette, attendu qu'il n'en a pas fait Je payement à l'Académie royale de musique, laquelle somme luy avoit été allouée en dépense à raison de 1,666 1. 13 s. 4 d. dans les dépenses des frais fixes et annuels des neuf derniers mois
1790 de ses comptes desdits mois, comme non payée attendu la liberté des spectacles d'après le décret de l'Assemblée nationale, cy 15.000 1.
La rédaction de M. du Rozoir, caissier de la Comédie- Italienne, avocat en Parlement, est toujours enchevêtrée, redondante et incorrecte. On finit cependant par comprendre ce qu'il veut dire. Un peu plus loin, il revient sur le même sujet à l'aide de ce nota : « Dans cet article se trouvoit comprise jusqu'à décembre dernier inclusivement la redevance de l'Opéra pour le privilège de l'Opéra - Comique, qui étoit de 8,333 1. 6 s. 8 d. avant l'établissement du Théâtre de Monsieur, et depuis réduite à 1,666 1. 13 s. 4 d., qui sont icy totalement supprimés, attendu la liberté de tous les spectacles. >
A la suppression de cette redevance, il faut ajouter la suppression de l'impôt des pauvres, dont les théâtres bénéficièrent aussi dans le courant de cette même année
1791 (pas pour longtemps!). Voici comment les registres nous rapprennent : c Supplément d'honoraires payés à M r8 les auteurs, tirés sur les sommes retenues pour le 1/4 des pauvres sur les ouvrages de leur composition du 1 er janvier 1791 au 16 avril suivant, jour de la clôture, que ce quart des pauvres n'a plus été payé. > (Suit la nomenclature des sommes restituées aux auteurs.) Cet impôt des pauvres, qui ne constituait plus le quart comme
autrefois, malgré le titre que la coutume lui avait conservé, n'en était pas moins fort lourd encore, car, dans les comptes précédents, il se trouve inscrit ainsi pour chaque mois :
Pauvres. — Hôtel-Dieu 1.579,13 s. 6 d.
Hôpital 3.003,13 s. 1 d.
ce qui, multiplié par douze, donne un total de 55,000 livres pour Tannée. Les 55,000 francs provenant de )a suppression de cet impôt, joints aux 20,000 francs de la redevance de l'Opéra, diminuaient donc de 75,000 francs les charges du théâtre.
Au reste, puisque ce sujet se présente, il ne sera pas sans intérêt de voir quel chiffre atteignaient, annuellement, les frais fixes de l'entreprise. Avec l'aide des comptes mensuels du caissier, nous allons pouvoir établir ce chiffre d'une façon précise et rigoureuse, en ce qui concerne l'année 1791 :
Acteurs appointés 23.500 1.
Actrices appointées 14.800
Artistes de la danse 19.100
Orchestre 38.700
Chef des chœurs 1.800
Pensions :
« Acteurs et actrices retirés » 42.050
« Auteurs, musiciens et antres »... 11.037
Employés supérieurs 11.100
Employés aux portes de In !•*•.. 9.220
Peintre décorateur 4.000
Machiniste en chef 2.400
Maître tailleur 1.200
Maître perruquier 1.300
Concierge 900
5 gagistes (garçons de théâtre). . .. 2.850
Ouvriers divers 7.255
Gratifications de fin d'année 17.800
Eclairage 51.840
Garde militaire 19.250
Pompiers 2.100
« Loyer de trois boutiques servant
de salle d'assemblée » 2.000
A reporter ,\ 284.802
Repoli....... 284.802
« Impositions royales » 10.655
« Gapitation dos netonrset nctrices
reçus » 11.760
« Gapitation des acteurs et actrices appointés, musiciens, danseurs, danseuses, employé,
gagistes et autres » 5.905
Pour jetons de présence, environ . . 11 .000
Total 324.1 '.22 1.
La somme totale des frais fixes était donc de 324,0001ivres en chiffres ronds; si Ton ajoute à cela 80,000 livres environ de droits d'auteurs, plus les frais d'affiches, de chauffage, d'impressions diverses, de figuration, enfin les dépenses de matériel, de costumes, décors et mise en scène, on atteindra une somme considérable, qui, mise en regard du chiffre général des recettes, ne laissait aux artistes composant la société de l'Opéra-Comique qu'un bien mince partage comme rémunération de leur talent, de leur intelligence et de leur activité. Mais, à défaut de satisfactions matérielles difficiles à obtenir en des temps si troublés, il jouissaient de l'estyne générale, étaient aimés du public, et conservaient à leur théâtre la faveur et le bon renom qu'il s'était acquis depuis tant d'années ; on n'en voudrait pour preuve que ce jugement porté sur eux par un chroniqueur contemporain : — « Il est impossible de trouver plus d'union, plus d'ensemble en allant vers le même but, dans aucune société, que dans celle des Comédiens qu'on appelle encore Italiens. Cette société a constamment mérité la bienveillance du public par le zèle qu'elle a mis à multiplier les nouveautés. Elle a mérité aussi son estime par la droiture qu'elle a mise à liquider ses affaires; elle s'est, comme on dit, exécutée pour y faire honneur, en se réduisant à vingt parts, et mettant les six parts supprimées dans une caisse d'amortissement au moyen de laquelle, en très peu de temps, elle sera quitte de ses dettes, et possédera de très précieux immeubles qui formeront une hypothèque sûre pour le paiement des pensions attribuées aux acteurs qui pren-
drontleur retraite (1). Si le Théâtre-Italien ajoute successivement à ces richesses foncières d'autres richesses non moins importantes, c'est-à-dire des talens solides et distingués, il sera toujours très suivi; il n'a pas cessé de l'être, même dans les temps les plus orageux de la Révolution (2).
Toujours est-il que les sociétaires de l'Opéra-Comique, après s'être mis pendant deux années, comme nous l'avons vu, à la portion congrue, jugèrent à propos de rétablir leur situation personnelle telle qu'elle était avant 1790, et de reprendre le chiffre de leurs anciennes parts ainsi qu'il était fixé avant la réduction opérée par eux à cette époque. C'est ainsi que dans la liste des sociétaires arrêtée à l'ouverture de l'année théâtrale 1792-93, nous voyons : à part entière, Clairval, Trial, Narbonne, Michu, Ménié, Rosière, Philippe, Ghenard, Solié, M mM Dugazon,Gontier, Adeline, Garline, Desforges, Saint-Aubin ; à sept huitièmes de part, Dorsonville et M»» Desbrosses ; à trois quarts, Granger, M m " Crétu et Rose Renaut ; à cinq huitièmes, Camerani ; à demi-part, Favart ; enfin, Elleviou est admis à trois huitièmes, et M llc Richardy à un quart. Le total des parts remplies se trouve être alors de vingt et trois quarts, et deux parts un quart maintenues en séquestre complètent le chififre normal de 23 parts. Malheureusement, l'année 1792 sera particulièrement terrible pour les théâtres, et nos Comédiens en subiront les désastreux effets. Les événements du 10 août, qui amèneront une fermeture d'une semaine, ceux du mois suivant, qui en occasionneront une nouvelle de quinze jours, l'inquiétude générale, la fermentation des esprits, la misère toujours plus grande, l'insurrection vendéenne, la guerre étrangère, l'invasion du sol français par les armées ennemies, les enrôlements volontaires, les premiers revers subis par nos armes, la réunion de la Convention nationale, la détention et le procès de Louis XVI, l'agitation
(1) Il y a ici quelques erreurs de détail, comme on peut s'en rendre compte par ce que nous avons rapporté d'après les registres.
(2) Les Spectacles de Paris, 1792.
5fi l'opéra-comique pendant la révolution
générale causée par une si étonnante succession d'événements dramatiques et grandioses, tout cela n'était pas de nature à favoriser l'essor des entreprises théâtrales, qui pourtant, chose singulière! se multipliaient chaque jour davantage.
Aussi le théâtre Favart se verra-t-il obligé, cette année encore, d'engager son avenir et de recourir à de nouveaux emprunts. Mais quoi ! il fallait bien manger, et payer un personnel nombreux qui n'avait d'autre ressource et d'autre recours que la caisse de la Comédie ! Du 10 août au 20 septembre surtout la crise prend des proportions encore inconnues : le théâtre reste presque constamment fermé, et sur les dix-huit représentations qu'il réussit à donner dans un espace de quarante-deux jours, on en trouve trois qui sont au bénéfice d'œuvres patriotiques. La recette générale est de 37,000 francs seulement pour le mois d'août, et elle tombe à 20,000 le mois suivant, alors que la somme des frais mensuels s'élève à plus de 40,000 francs, sans compter le prélèvement des parts attribuées aux sociétaires. Encore, des 57,000 francs encaissés pour ces deux mois faut-il distraire environ 9,000 francs produits par les trois représentations que nous venons de signaler, ce qui réduit le total réel à 48,000 francs ! C'est au sortir de cette crise cruelle que la Société se trouve dans la nécessité de contracter un nouvel emprunt de 60,000 livres, ainsi mentionné par le caissier dans le compte qu'il établit pour les mois d'août et de septembre :
Emprunt de 60,000 livres à cause des circonstances depuis le 10 août 1792. — Fait recette le comptable delà somme de soixante mille livres prêtée aux Comédiens Italiens par M. Louis Charles Thomas Bizouard pour moitié, et par Thomas Marie Simon Bizouard pour l'autre moitié, suivant un écrit double pour chacun d'eux et les Comédiens en date du [en blancj, avec condition d'une entrée en faveur du premier nommé et de deux autres entrées en faveur de l'épouse et de la fille du dernier nommé; ledit emprunt fait à raison de quatre pour cent sans retenue présente et à venir, et à la charge d'en faire le remboursement à raison de dix mille livres par année sous la condition de s'avertir respectivement six mois d'avance.
Malgré les difficultés de la situation, les travaux, comme on va le voir, ne furent guère moins actifs cette année que les précédentes.
Dès le 11 janvier a lieu la première représentation de la Fille naturelle, comédie en un acte, de Dejaure, et le 16 on voit paraître les Deux Couvents, opéra-comique en trois actes, paroles de Desprez et Rouget de Lisle, musique de Grétry. Aucun historien n'a jamais remarqué que Rouget de Lisle avait écrit le poème de cet opéra quelques mois avant de composer son immortelle Marseillaise ; il en traça plusieurs autres par la suite, particulièrement celui de Jacquot ou VÊcole des Mères, mis en musique par Délia Maria et représenté, aussi au théâtre Favart, le 28 mai 1798. Relativement aux Deux Couvents, Grétry adressait à Rouget, le 4 novembre 1792, une lettre dans laquelle il n'était question que de cet ouvrage, c ... La recette a été, le jour de la Toussaint, de près de 4,000 francs, disait-il à son collaborateur. Cet ouvrage restera et sera joué souvent, ce qui fera plaisir aux Marseillais du parterre, qui le réclamaient toujours. Vos couplets des Marseillais : Allons, enfants de la patrie t sont chantés dans tous les spectacles et dans tous les coins de Paris ; l'air est très bien saisi par tout le monde, parce qu'on l'entend tous les jours chanté par de bons chanteurs (1). i
(1) Catalogue de lettres autographes, vente le 26 novembre 1883. — p aris, Eugène Charavay, 1883, in-8°.
Dejaure pour les paroles, Kreutzer pour la musique, font représenter, le 1 er février, Charlotte et Werther, opéra-comique en un acte, qui, je le crois bien, est la première adaptation scénique du célèbre roman de Gœthe, et qui obtient un succès assez vif. A ce petit ouvrage succède, le 8 du même mois, VÉcole des Parvenus ou la Suite des Petits Savoyards, autre opéra-comique en un acte qui n'était que la transformation et la réduction d'une comédie en deux actes de Pujoulx, donnée, comme on Ta vu plus haut, le 25 septembre 1789, sous le titre de : Encore des Savoyards ou VEcole des Parvenus. La pièce de Pujoulx, ainsi remaniée par lui, avait été mise en musique par Devienne, qui, cinq mois plus tard, allait remporter au théâtre Feydeau un succès éclatant avec ses fameuses Visitandines.
Le 18 février on voit reparaître Adélaïde etMirval, de Patrat et Trial fils, ouvrage donné sans grand succès le 6 juin de Tannée précédente. Mais de trois actes qu'il comportait alors, les auteurs l'avaient réduit en un seul, ce qui ne lui attira pas une fortune beaucoup plus appréciable.
A la date du 20, le registre du caissier nous apprend que la Reine, le Dauphin et Madame Royale assistent au spectacle, composé de Renaud d'Ast et des Evénements imprévus. Puis, le 5 mars, on donne le Suborneur, comédie en un acte et en vers de l'immonde marquis de Sade, auteur de l'infâme roman de Justine. Cette pièce ouvrait la soirée, qui devait se terminer par V Amitié à Vépreuve; mais elle subit une chute si caractérisée que le public refusa de l'entendre jusqu'au bout. € La l^ re pièce n'ayant pas été achevée, nous dit le registre, l'on a donné en dernier VEcole des Parvenus. > Deux semaines après, le 19 mars, a lieu la première représentation de Mèlite, opéra-comique en trois actes, paroles de Desfontaines, musique de Deshayes.
En cette année 1792, où Pâques tombait le 8 avril, nous voyons pour la première fois la clôture pascale définitivement supprimée. Les théâtres pourtant n'osèrent pas
prendre sur eux d'adopter une résolution aussi grave, et qui brisait avec une coutume plus que séculaire; ils jugèrent à propos d'en référer à l'autorité, et consultèrent à ce sujet la Commune de Paris. Cette démarche de leur part provoqua la lettre suivante de Manuel, procureur de la Commune, qui tranchait la question :
Lettre du Procureur de la Commune de Paris à MM. les Administrateurs de police.
Quelques directeurs de spectacles ont demandé aux magistrats du peuple s'il falloit fermer leurs théâtres pendant la quinzaine de Pâques. Je leur dois une explication, et c'est à vous, messieurs, à la juger.
Lorsque la France.se courboit sous une religion dominante, lorsque nous étions condamnés à faire tout ce qu'un seul vouloit, le lieutenant de police pouvoit bien faire une loi avec des prêtres; mais quand, après une longue nuit, la vérité se montre, fait honte aux dupes et peur aux frippons; quand la liberté ne veut plus de tyrans, ni l'inégalité d'esclaves; quand une constitution protège tous les cultes comme toutes les opinions; alors il n'y a plus que le peuple qui, par ses représentans, puisse commander des fêtes, les fêtes de la patrie, et il faut que les religions se renferment toutes, sans se cacher, dans leurs temples. Choisit qui veut, ou une église, ou une synagogue, ou une mosquée. Personne ne conçoit mieux que vous, messieurs, que si chacun est maître de ses talens comme de ses pensées, il ne doit pas plus être défendu de jouer une pièce le Vendredi saint, que de la faire, à ceux du moins qui ne partagent pas le deuil de la religion. L'industrie a les mêmes droits que le commerce, et il n'y a jamais que l'intérêt public qui puisse les suspendre. Mais sous quel prétexte la municipalité, gardienne de toutes les propriétés, condamneroit-elle au repos une foule de citoyens que le théâtre fait vivre, et une fouie plus grande encore qu'il amuse et qu'il instruit; et après une révolution surtout qui prouve si bien que les tragédies de Voltaire formeront plutôt les nations que les sermons de l'abbé Maury? Le théâtre ne me paroît pas seulement un moyen d'instruction entre les mains du philosophe qui éclaire le peuple : il en est un aussi de bon ordre entre celles de l'administrateur qui le conduit. M. de Sartine, avec ses cent mille bras et ses cent mille yeux, convenoit que la ville trop immense de Paris ne l'embarrassoit jamais plus que quand le clergé, interdisant les plaisirs honnêtes, livroit des hypocrites à l'oisiveté qui conseille les vices et les crimes. Nous touchons à l'époque où le fanatisme doit tendre de nou-
60 i/o pêr a- go m i q u e
veaux pièges à l'ignorance. Il seroit bien à désirer que Home, tout entière dans la sacristie, s'apperçut à la fin du carême qu'elle n'a plus de privilèges; et rien ne lui prouvera mieux les progrès de la raison que l'indépendance des théâtres, qui, pendant le tems que les chrétiens assisteront à ténèbres, représenteront pour les Amis de la Constitution la Mort de César.
P. Manuel (1).
Les théâtres, pour la première fois, restèrent donc ouverts pendant la quinzaine de Pâques de 1792.
Le 14 avril voit le début d'un acteur nommé Paulin, qui se présente dans la Colonie et dans V Amant jaloux, et le 3 mai a lieu la première représentation d'un des plus admirables chefs-d'œuvre de Méhul, Stratonice, c comédie héroïque » en un acte, dont le poème avait été écrit par Hoffman.
C'est peu de jours après, le 12 mai, que TOpéra-Comique perdait un de ses auteurs les plus aimables, les plus ingénieux et les plus féconds, l'excellent Favart, qui pendant près d'un demi-siècle avait contribué à sa prospérité en lui fournissant une foule de petits chefs-d'œuvre dans tous les genres, comédie, opéra-comique ou vaudeville. La Chercheuse d'esprit, Acajou, Ninette à la cour, les Trois Sultanes, V Anglais à Bordeaux, la Fée Urgèle, Isabelle et Gertrude, les Moissonneurs, V Amitié à V épreuve, Annette et Lubin et tant d'autres jolis ouvrages écrits d'une plume tantôt alerte et vive, tantôt souriante et émue, toujours élégante et fine, avaient fait de lui l'un des écrivains les plus justement renommés de son temps
(1) Journal de Paris du 28 mars 1792.
Déjà, le 26 mars, l'Opéra-Gomique s'était dispensé de fermer sa salle pour la féte de l'Annonciation, l'une de celles que tous les théâtres chômaient d'ordinaire, sur l'injonction de l'Église. Il avait jugé à propos de le faire connaître par cette note communiquée aux journaux: <t Ce spectacle, qui est dans l'usage de fermer toutes les fêtes principales de l'année, sera ouvert demain lundi 20; on y donnera concert. La Société des Comédiens Italiens a prêté la salle à la D ,,e Camerani. Cette jeune personne qui, depuis deux ans, a exercé son talent sur le fortepiano dans différens concerts sous le seul point de vue de faire connoître au public et aux artistes ses talens naissants, donnera concert à son bénéfice. »
et l'un des favoris du public. Son nom reste attaché à l'histoire et à la gloire de la Comédie-Italienne, comme celui de son aimable femme, cette charmante, piquante et séduisante M mc Favart,dont le talent fut aussi pendant de longues années l'un des plus ferines soutiens de ce théâtre (1).
C'est encore à cette date du mois de mai, le 1 er , que se place un événement qu'il est impossible de passer sous silence, la retraite de l'admirable comédien Clairval, qui fut pendant trente ans la gloire et l'honneur de la Comédie-Italienne. Le registre constate qu'il c a pris sa retraite le 1 er mai 1792 avec pension de 3,000 livres à cause de trente années de travaux, à commencer du 1 er avril, quoiqu'il ait en sus touché les produits de sa part entière dudit mois d'avril >. Le départ de cet acteur incomparable, qui a laissé sa trace dans l'histoire de l'art, fut un véritable deuil pour les amis de cet aimable théâtre Favart, dont il avait été pendant longtemps l'un des soutiens non seulement les plus brillants, mais encore les plus zélés, les plus ardents et les plus dévoués. Le Mercure le déplorait en ces termes :
Ne pouvant annoncer de nouvelles richesses sur les autres théâtres, nous parlerons d'une perte vraiment fâcheuse que vient de faire le Théâtre-Italien. Peu de temps avant la clôture des spectacles, les journaux annoncèrent que M. Clairval avait demandé sa retraite; mais ils apprirent en même temps qu'une députation de la Comédie, qui honorait également et cet acteur estimable et ses camarades qui la lui adressaient, l'avait engagé à rester. Depuis l'ouverture, de nouvelles instances de sa part ont été acceptées, et il se retire avec une
(1) Les restes do Favart furent inhumés dans son jardin, et sur sa tombe on grava ce quatrain :
Sous les lilas et sous la rose, Le successeur d'Anacréon, Favart, digne ftls d'Apollon, En ce tombeau paisiblement repose.
Pendant longtemps la Comédie-Italienne, devenue l'Opéra-Comique, fut désignée dans le publio sous le nom de théâtre Favart. Bien que cette désignation n'ait jamais été officielle, elle suffit à indiquer l'importance que ce nom avait acquise par rapport à ce théâtre.
pension bien méritée par trente-trois ans de travaux et de succès non interrompus (l).
M. Clairval débuta, très jeune, à l'ancien Opéra-Comique. Une très jolie figure, une voix agréable, une manière de chanter remplie d'expression et parfaitement d'accord avec les paroles qu'il chantait, une diction pure, toujours juste, dans laquelle on reconnaissait le ton du monde choisi qu'il voyait et l'éducation soignée qu'il s'était donnée lui-môme, un maintien noble et cependant susceptible, lorsqu'il le voulait, de beaucoup de comique et de gaieté : telles étaient les qualités que cet acteur montra constamment jusqu'à la fin de sa carrière, et qui, dès ses débuts, l'élevèrent au premier emploi.
On a vu la preuve de la flexibilité prodigieuse de son talent dans le premier rôle qui le fit connaître, celui d'O» ne s'avise jamais de tout, où tour à tour jeune homme charmant, vieillard infirme, laquais bègue et vieille décrépite, il donnait à tous ces déguisemens le juste caractère qui leur convenait; dans le Pierrot du Tableau parlant, qui contrastait si bien avec les amoureux nobles, son emploi ordinaire; un rôle encore plus remarquable peut-être fut celui de Montauciel [dans le Déserteur], jeune soldat toujours ivre, mais toujours aimable et gai, que M. Clairval sut rendre avec cette nuance délicate de décence qu'il était si difficile de saisir sans affaiblir le comique, et en évitant la caricature où un acteur médiocre n'eût pas manqué de tomber. Qui ne se rappelle, dans ces derniers temps, et le ton noble et passionné qu'il mettait dans V Amant jaloux, et l'insouciante légèreté du marquis des Évènemens imprévus, et le vif intérêt qu'il répandait sur le rôle de Blondel, et la vérité si comique du Convalescent de qualité, et de tant d'autres rôles où M. Clairval développa des talens propres à faire la réputation de dix acteurs? Il n'en est aucun qui ne laisse le regret de ce qu'une carrière si longue a pourtant été sitôt terminée.
Ceux qui l'ont connu dans sa vie privée auraient encore d'autres éloges à lui donner. Ses camarades n'ont point oublié combien ses conseils et ses soins leur ont été utiles dans toutes les affaires; et les auteurs se rappellent avec plaisir que dans les lectures de pièces, nul n'en sentait mieux le mérite et les défauts, n'en saisissait l'ensemble et les détails avec plus de facilité. La foule d'acteurs nouveaux que la liberté a fait éclore no fera point oublier M. Clairval. On peut multiplier à l'infini les théâtres, mais créer des artistes distingués est le secret de la nature, et n'est pas celui de la Comédie (2).
(1) Clairval avait débuté à l'ancien Opéra-Comique en 1758 ot, à la suppression de ce théâtre en 17G1, était entré à la Comédie-Italienne.
(2) Mercure français, 9 juin 1792.
Voilà comment la critique appréciait Glairval. Les auteurs, qui ont aussi voix au chapitre en pareille matière, n'exprimaient pas sur son compte une moindre admiration; voici comment en parlait Grétry : — t Glairval, acteur aussi inimitable que Lekain, Glairval ne faisait pas d'illusion quand il jouait le rôle du père de V Amoureux de quinze ans, car il était ce père même ; mais quand il jouait le rôle d'Azor, il nous transportait dans le pays des fées. Quand il jouait le Convalescent de qualité, il était l'être factice tel qu'on n'en verra plus en France ; il faisait illusion, parce que l'homme qu'il représentait est hors de la nature. Je ne crois pas que jamais aucun rôle ait été rendu au théâtre avec plus de vérité que celui de ce marquis de l'ancien régime. S'il me fallait le mettre en musique, je noterais, sans y rien changer, les inflexions de Glairval, qui me sont toutes présentes... > Et ailleurs, en parlant de Richard Cœur de Lion : — c Glairval remplit le rôle de Blondel d'une manière inimitable. La noblesse d'un chevalier, la finesse d'un aveugle clair-voyant qui conduit une grande intrigue, il sut employer tour à tour toutes ces nuances délicates avec un goût exquis. Jamais un rôle ne périclite dans les mains àe cet acteur; il sait se retenir dans les endroits douteux, ou trop neufs pour le public; mais à mesure qu'on s'y accoutume, l'acteur déploie toute l'énergie dont son rôle est susceptible. Le comédienmachine est le même chaque jour, il ne redoute que l'enrouement; mais Glairval n'a pas le malheur d'être le même à chaque représentation ; la perfection de son jeu dépend de la situation de son âme, et il sait encore nous plaire lorsqu'il n'est pas content de lui (1). » On devine ce que pouvait être le comédien qui savait mériter de tels éloges, et l'on a vu que chez Clairval le comédien était doublé d'un excellent chanteur.
Un mois après Clairval, le l 0f juin, Rosière à son tour se retirait, pour aller prendre une part dans la direction
(1) Mémoires ou Essais sur la musique.
du Vaudeville, que venaient de fonder, rue de Chartres, les deux excellents vaudevillistes Piis et Barré, les collaborateurs inséparables (1). Quoique le talent de Rosièin, qui jouait les baillis et les financiers, no pût entrer en parallèle avec celui de Clairval, celui-là aussi, pourtant, était un artiste fort distingué et très aimé du public. Mais TOpéra-Comique allait subir une troisième perte, bien plus grave, celle de M me Dugazon, qui, pour cause politique, se voyait obligée de disparaître, au moins momentanément. Cette actrice incomparable, qui depuis vingt ans, on peut le dire, était l'idole des Parisiens, avait eu le malheur de montrer un peu trop d'attachement pour la personne de la reine, qui l'avait prise en affection particulière lors des spectacles que naguère la Comédie- Italienne allait fréquemment donner à la cour. On raconte qu'un soir de cette année 1792, la reine se trouvant au théâtre Favart avec le Dauphin, et M mc Dugazon jouant le rôle de Lisette dans les Evénements imprévus, celle-ci, dans le duo du second acte avec René, se serait tournée vers la loge de la souveraine et, mettant la main sur son cœur, l'aurait regardée fixement en chantant ces deux vers :
J'aime mon maître tendrement, Ah ! combien j'aime ma maîtresse !
« Aussitôt, rapporte M m0 Elliott dans ses Mémoires, quelques Jacobins qui étaient dans la salle sautèrent sur le théâtre, et si les acteurs n'avaient caché M mo Dugazon, ils l'auraient certainement égorgée... » Je n'ai pas trouvé trace de ce fait dans les registres du théâtre, mais je crois qu'on peut le tenir pour constant, d'abord parce qu'il est en quelque sorte de notoriété publique et que de nombreux chroniqueurs l'ont rapporté, ensuite parce que c'est à partir de ce moment qu'on voit M me Dugazon quitter le théâtre où le public l'avait en si grande affection. Tou-
(1) « Il a pris sa retraite le 1 er juin 1792, dit le registre de caisse, avec une somme de 6,000 livres comptant et V00 livres de pension après quinze ans. »
tefois sa retraite ne sera que passagère, et après une absence de deux ans et demi environ nous la verrons reparaître, le 4 décembre 1794, et sa présence attirer une foule et ramener des recettes dont on avait perdu le souvenir. Pendant ce temps, la plupart de ses rôles seront repris par l'aimable M mc Grétu, tandis que ceux du même genre qui se rencontreront dans les pièces nouvelles deviendront surtout le partage de la toute charmante M™* Saint- Aubin.
Le 19 mai, l'Opéra-Comique donne la première repré- • sentation des Deux Sous-Lieutenants, opéra-comique en > un acte, parôles de Favières, musique de Berton, le 11 j uin celle de Constance, comédie en deux actes et en vers, de Demoustier, et le 7 juillet, celle de Roméo et Juliette, drame lyrique en quatre actes, paroles de Monvel, musique de d'Alayrac. Puis, à la date du 22 de ce mois de juillet, le registre nous annonce que le théâtre fait relâche, c à cause de la proclamation du danger de la patrie, et de l'amphithéâtre sur la place de la Comédie pour l'enrôlement. >
On sait qu'un décret de l'Assemblée nationale, en date du 11 juillet, avait déclaré la patrie en danger. L'Assemblée avait en môme temps décidé que des enrôlements volontaires seraient faits dans le but d'organiser les forces nécessaires pour chasser l'ennemi du sol français, et bientôt elle adressait à la population parisienne une proclamation dans laquelle elle faisait connaître de quelle façon seraient reçus ces enrôlements :
Il sera dressé dans plusieurs places, disait cette proclamation, des amphithéâtres sur lesquels seront placées des tentes ornées de banderoles tricolores et de couronnes de chêne ; sur le devant de l'amphithéâtre, une table posée sur deux caisses de tambours servira de bureau pour recevoir et inscrire les noms des citoyens qui se présenteront. Trois officiers municipaux assistés de six notables placés sur cet amphithéâtre, délivreront aux citoyens inscrits le certificat de leur enrôlement : à côté d'eux seront placés les drapeaux des bataillons de l'arrondissement, gardés par des gardes nationales.
Devant l'amphithéâtre, il sera formé un grand cercle par des volontaires, lequel renfermera deux pièces de canon et de la
inusique. Les citoyens inscrits descendront ensuite se placer au centre de ce cercle, jusqu'à ce que la cérémonie soit finie î alors ils seront reconduits par les officiers municipaux et la garde nationale jusqu'au quartier général, d'où chacun se rendra dans les différens postes.
• Ce jour et demain lundi seront consacrés à cet enrôlement» depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir (1).
Les spectacles commençant à cette époque beaucoup plus tôt qu'aujourd'hui, c'est-à-dire vers cinq heures du soir, et l'un des amphithéâtres dont on vient de voir la description se trouvant précisément établi sur la petite place qui s'étendait devant l'entrée même du théâtre Favart (aujourd'hui place Boieldieu), ce théâtre se vit dans l'obligation de faire relâche le dimanche 22 juillet- Il ne fut pas le seul d'ailleurs, et l'Opéra, le théâtre de la Nation (Comédie-Française) et le théâtre Feydeau, placés sans doute dans des conditions analogues, ne jouèrent point non plus ce jour-là. Cependant, bien que les enrôlements continuassent le lendemain lundi, le théâtre Favart s'arrangea de façon à pouvoir donner son spectacle, et à cet effet il en recula l'heure exceptionnellement. En enregistrant ce spectacle, qui était composé de Félix et de Philippe et Georgette, le caissier ajoute en note : c On a ouvert à 6 h. et commencé à 7 h. 1/4 à cause du 2 e jour de l'enrôlement. ».
Le 28 juillet, on donne la première représentation d'un opéra-comique en un acte, les Petits Aveugles, paroles de Noël, musique de Trial fils. Mais bientôt la situation s'aggrave, les événements se précipitent, la sanglante journée du 10 août approche, les massacres de septembre ne sont pas loin, et le registre de notre pauvre Opéra- Comique devient l'écho indirect des faits terribles qui remplissent Paris et la France d'une si poignante émotion. Ici, je vais me borner à le copier exactement, son laconisme ayant un accent significatif :
10 août. — Grande révolution dans tout Paris, le roi suspendu provisoirement de ses pouvoirs, grand combat entre les
(1) Journal de Paris et Moniteur universel du dimanche 22 juillet 1792.
Suisses et les patriotes, ce qui occasionne la fermeture de tous les- spectacles.
[Aucune mention pour les six jours suivants, pendant lesquels on fit relâche.]
17 août. — Au bénéfice des veuves, orphelins et blessés à la journée du 10 de ce mois en défendant la cause de la liberté. [Le programme du spectacle a été omis. Celui-ci se composait de V Amant jaloux et de Paul et Virginie ]
25 août. — Première représentation des Trois Sultanes, musique nouvelle de M r Blasius.
2 septembre- — Nta. On avait affiché les Deux Petits Savoyards et les Trois Sultanes. A deux heures on sonna le tocsin, on battit la générale pour publier l'alarme; Verdun fut pris par l'ennemi. On ferma les barrières, sur les cinq heures on déchira les affiches, et le théâtre fut fermé pendant 15 jours. On ouvrit le 17 septembre comme ci-après.
17 septembre. — Au profit des parens des citoyens partis pour la défense de la patrie. Les Petits Savoyards, les Trois Sultanes. — (Recette : 3,063 liv. 16 s.)
18 septembre. — Relâche.
19 septembre. — Relâche.
20 septembre. — Au profit. Azémia, la Bonne Mère, Stratonice. — (Recette : 2,744 liv. 16 s.)
Offrande à la section do 1792, pour être répartie aux 100 volontaires qui sont partis pour la frontière, de la somme de mille livres, seules espèces monnoyées en caisse (1), payée par le comptable suivant le mandement du 3 7 br « 1792, aux S rs Gamerani et Solié, députés par la Société, pour être par eux remis à la section de 1792 et être répartis aux 100 volontaires qui vont aux frontières, comme une preuve de la reconnoissance des soins et des égards de la section, ainsy que du civisme de la Société.
6 octobre. — Au profit des épouses des citoyens partis pou r la défense de la patrie, à la sollicitation de la section de Popincourt. L'École des Parvenus, les Trois Sultanes. — (Recette : 907 liv. 16 s.)
13 octobre. — La 24' de Stratonice, Paul et Virginie. Le produit de cette représentation sera remis à la Convention nationale pour être offert à ceux des habitans de Lille dont
(1) A cette époque, l'argent devient déjà rare. Il y a pour plus de deux milliards d'assignaU on circulation.
les propriétés ont le plus souffert (1). — (Recette : 2,784 liv 14 s.).
A partir de ce jour, et pendant quelques semaines, la rédaction du livre est moins nerveuse, et se borne à Tannonce ordinaire des spectacles quotidiens. Le 17 octobre,
nous trouvons la première représentation de Basile ou A trompeur, trompeur et demi, opéra-comique en un acte, paroles de Sedaine, musique de Grétry, qui n'est joué que deux fois; le 24 et le '25, il s'agit des débuts d'une artiste de talent, M IU * Justal, qui se présente d'abord dans le rôle de la comtesse du Comte d' Albert, puis dans celui de Catherine de Pierre le Grand. Le 3 novembre on remet au théâtre une petite pièce en un acte de Dejaure, le Franc Breton, représentée sous forme de comédie le 9 février 1791, et transformée cette fois en opéracomique, avec musique de Kreutzer. Le 21 du même mois, on donne la première représentation de Cécile et Julien ou le Siège de Lille, opéra-comique en trois actes, paroles de Joigny, musique de Trial fils. Chose extraordinaire et sans précédent, le succès de cette pièce — dû sans doute en grande partie aux circonstances — est tel qu'on la joue tout d'abord neuf jours de suite, sans interruption ! Il est vrai qu'elle réalisait des recettes auxquelles depuis longtemps on n'était plus habitué ; voici celles de ces neuf premières représentations :
(J me
(1) Le siège de Lille venait d'être levé par les Allemands, grâce au courage et au patriotisme des habitants; mais les effets du bombardement avait été terribles. La ville avait reçu plus de cent mille pro» jectiles, et sept cents maisons avaient été détruites. Ce n'est pas seulement à Paris que les théâtres vinrent au secours des Lillois malheureux; on peut le voir, antre autres, par ce passage du compte rendu de la séance de la Convention du 7 janvier 1793: — « L'e trepreneur du Grand-Théâtre de Marseille, représenté par le citoyen Mortainville, acteur de ce théâtre, a fait hommage à la Convention de la somme de 1,550 liv. 9 sols, pour les malheureux ir.cendiés de Lille. 11 a obtenu mention honorable ot les honneurs de la séance. » {Journal de Paris du 9 janvier 1793.)
La dernière nouveauté de Tannée est Jean et Geneviève, opéra-comique en un acte, paroles de Favières, musique de Solié, qui est donné le 3 décembre. Et huit jours après, le 11, jour de l'interrogatoire subi par Louis XVI à la Convention, le registre mentionne en ces termes un dernier relâche, occasionné par cet événement : - c Ce jour, le ci-devant Roi a été à la Convention nationale; il a passé sur le boulevard de la Comédie à 2 h rc «. Comme les citoyens armés sont restés à leur porte pour son passage retournant au Temple à 7 heures, qu'à l'ouverture de la porte du spectacle annoncé : Rose et Colas et Zèmire et Azor, il ne s'est présenté personne, on a fait relâche et posé des colettes :