DE POLICE
Le 24 janvier 1793 Van premier de la République une et indivisible
Ce soir, citoyen, est un jour de deuil pour tous les bons citoyens. Nous aimons à croire que vous pleurez avec nous un patriote qu'un scélérat a assassiné, et nous vous invitons à ne pas ouvrir aujourd'huy votre spectacle.
Les administrateurs du département de police,
VlGKEL (1).
À ce moment, l'Opéra-Comiquc préparait un petit acte de circonstance, le Déserteur de la montagne de Ilamm^ < fait historique », paroles de Dejaure, musique de
(1) Cette pièce est inédite.
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Kreutzer, qui fut présenté au public le 6 février; mais il mit aussitôt à l'étude un ouvrage du même genre inspiré par le crime de Paris, Le Pelletier de Saint-Fargeau, € trait historique i en deux actes, paroles de d'Antilly, musique de Blasius, chef d'orchestre du théâtre, et celui-ci fut joué le 23rfévrier, un mois après cet événement.
Avec le mois de mars commence à se produire dans Paris une sourde agitation. Les sections s'animent, deviennent turbulentes, et la Convention s'émeut de cet état des esprits, qui, au bout de quelques semaines, aboutira à l'immense mouvement populaire du 34 mai, à la victoire des Jacobins sur les Girondins et à l'établissement du régime de la Terreur. La situation s'aggrave d'ailleurs à l'extérieur comme à l'intérieur, et c'est coup sur coup que l'on voit se former la première coalition européenne contre la France, éclater la guerre de la Vendée, créer le tribunal criminel révolutionnaire, et instituer le Comité de défense et de salut public. Dès le 8 mars, instruite des dangers que court le pays, la population parisienne devient houleuse, menaçante, la soirée de ce jour est tumultueuse, et le maire de Paris fait savoir à la Commune, dans la séance du 9, qu'il a donné l'ordre de faire fermer les théâtres dans le cours de cette soirée. A cette date du 8 mars, où le spectacle de l'Opéra- Comique se composait de VAmi de la maison et de Renaud d'Ast, le registre du caissier nous apprend qu'en effet, « au second acte de VAmi de la maison, il est venu des ordres pour fermer le spectacle sur le champ », et il nous fait savoir que le lendemain 0 on a fait c relâche, par ordre de la municipalité (1). > Le 10, pourtant, les représentations reprennent leur cours, et à la date du 13
(1) Commune de Paris du 8 mars (compte-rendu du Journal de Paris) : — « On donne lecture d'un décret de la Convention en date de ce jour, qui invite tous les hommes en état de porter les armes à voler au secours de leurs frères qui sont dans la Belgique. Le maire rend compte de ce <jui s'est passé à Paris dans la soirée; il a fait fermer les spectacles et battre un rappel pour engager les citoyens à se rendre dans leur section, à l'effet d'entendre les commissaires que
le registre porte cette mention : — « Au profit et pour les frais de la guerre. 13 e cTA m broise, Paul et Virginie. Cette recette ne faisant point partie de celle du mois a été repartie par portions égales à chacun des 21 comédiens reçus, qui en ont fait hommage à leurs sections respectives. > Le produit de la soirée était de 1.553 livres 12 sols. Le 16 on joue pour la première fois Le Barbier de Sèville de Beaumarchais avec la musique de Paisiello, et le 28, pour la clôture pascale, on donne un opéra-comique nouveau en un acte, le Jeune Sage et le vieux Fou, paroles d'Hoffman, musique de Méhul.
On pourrait s'étonner de voir donner une première représentation dans un spectacle de clôture, mais c'est que cette clôture n'est plus cette fois que de deux jours, et que le théâtre rouvre ses portes dès le dimanche 31 mars. Le lendemain 1 er avril, il corse son spectacle, comme nous dirions aujourd'hui, en introduisant dans une de ses pièces, le Déserteur de la montagne de Hamm, les chevaux de Franconi. Le but cherché par ce moyen était évidemment de corser aussi la recette, et l'on peut dire qu'il fut pleinement atteint, car celle-ci s'éleva à un chiffre fabuleux pour l'époque : 6,142 livres 16 sols. Le Journal de Paris constatait en ces termes l'effet produit parce mélange de chevaux, de musique et de prose patriotique : — c Le citoyen Franconi a exécuté sur ce théâtre un combat simulé de cavalerie dans le Déserteur de la montagne de Hamm. L'ensemble de ce combat et les détails d'une action entre deux cavaliers écartés du gros de l'armée ont été rendus avec la perfection qu'on devait attendre de l'habileté connue de ce fameux écuyer. Le public a fort applaudi à ce spectacle neuf, qui, si il est adopté sur les théâtres plus vastes, doit augmenter
la Convention y enverra. Il demande que le drapeau noir, qui annonceque la Patrie est en danger, soit placé sur les tours de Notre-Dame. (Accordé.) Le conseil général arrête qu'à l'instant un commissaire sera, envoyé dans chaque section, pour y faire lecture d'une proclamation, et que demain elle sera faite dans les rues et carrefours do Paris. » C'est la proclamation qui commençait par ces mots : Aux armes citoyens, aux armes! Si vous tardez, tout est perdu...
l'illusion théâtrale et éloigner de la scène les machines ridicules et les petits moyens qu'on y employait autrefois. > Six représentations du Déserteur furent données dans ces conditions, et, quoique les cinq dernières fussent moins brillantes que la première au point de vue de la recette, elles ne laissèrent pas pourtant que d'être satisfaisantes; elles amenaient du reste, tout naturellement, un supplément de frais considérables, que cet extrait du compte du mois d'avril nous fait connaître avec précision : — c Payé au citoyen Franconi pour sa présence et celle de sa cavalerie dans les 6 reprisent 00 * de la pièce du Déserteur de la montagne de Hamm, la l ère fois à 630 livres et les 5 autres à 530 livres chacune, suivant
l'arrêté et quittance du 15 avril 1793, cy 3,280 1. >
Le 12 avril on voit débuter Saint-Aubin, mari de l'adorable chanteuse de ce nom, dans le rôle de Dalin de la Fausse Magie, et Fay, qui joignait au talent de chanteur celui de compositeur aimable, dans celui d'Azor de Zèmire et Azor. Le 17, c'est le tour de M m0 Saint- Amans, femme. d'un compositeur et chanteuse fort distinguée, qui se montre dans Golombine du Tableau parlant et la Comtesse du Comte d'Albert: elle renouvelle cette épreuve le 29, en jouant Hélène de Sylvain, mais n'est pas engagée, malgré ses excellentes qualités. Le 2 mai, on donne la première représentation d'Asgill ou le Prisonnier de guerre, opéra- comique en un acte, paroles de Marsollier, musique de d'Alayrac; le 6, le théâtra fait relâche, < à cause du recrutement > ; le 18, avec Raoul' Barbe-Bleue et la 42 e de Lodoisha, il encaisse une modeste recette de 1,053 livres 12 sols, dont le registre nous fait ainsi connaître l'emploi : — c Ce produit a été destiné aux frais de la guerre de la Vendée et réparti aux 23 comédiens existants, qui l'ont offert à leurs sections respectives à raison chacun de 45 1. 16 s. 2 d. ; > le 22, la première représentation de la Blanche Haquenèe, opéra-comique en trois actes, dont Porta avait écrit la musique sur un poème de Sedaine, est tellement bousculée que la pièce ne peut être achevée et qu'on est
obligé de remplacer le dernier acte par Philippe et Georgette; et enfin le 31, jour du grand mouvement des sections de Paris, le registre remplace par ces mots le programme ordinaire du spectacle : — c Relâche, à cause de la prise des armes par toutes les sections de la ville de Paris, pour lacévolution nommée du 31. »
On essaie de jouer le 1 er juin, et Ton affiche un spectacle composé de V Amant jaloux et de Clarice et Belton ; mais on n'y parvient qu'à moitié : c Gomme on finissait le 1er ac te de cette dernière pièce, nous dit le caissier, la générale a battu et le spectacle a cessé. > C'est que Paris, comme Lyon, était en proie à l'anarchie la plus complète, et en révolte ouverte contre la Convention. Pour le dimanche 2, le lundi 3, le mardi 4, le registre contient cette note unique — et laconique : c Relâche par suite de la révolution du 31 may dernier. * On rouvre enfin le 5, mais ce mois de juin si tumultueux, si tourmenté, sera terrible pour la caisse de la Société, dans laquelle il fera tomber à peine 32,000 francs; et comme il était difficile de travailler avec fruit dans des circonstances si profondément dramatiques, ce même mois ne voit produire à la scène qu'une seule et mince nouveauté, le Coin du feu, opéra-comique en un acte, paroles de Favières, musique de Jadin, qui est représenté le 10. Cependant, deux débutants se présentent encore : Valville, qui se montre le 8 dans le rôle de Dorimon de la Fausse Magie, et Fleuriot, qui s'offre au public sous les traits d'Arlequin cadet dans les Jumeaux de Bergame. Le second seul est engagé, et presque aussitôt reçu, sociétaire (1).
On ne saurait s'étonner, en des temps si troublés, de la participation de certains êtres à certaines manifestations dont, au premier abord, le caractère semble un peu
(1) Clarice et Belton, dont il vient d'être question, était un ancien ouvrage de Desforges et Grétry, qui avait subi naguère une chute complète et qu'on venait de reprendre, le 23 mars, complètement remanié par ses auteurs. On lisait à ce sujet dans les Spectacles de Paris : — • C'est le Prisonnier Anglois, pièce tombée lourdement autrefois, que ses auteurs ont fait revivre avec des changemens heureux. »
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bizarre et un peu excessif. Il faut, en effet, tenir compte des circonstances, et, si Ton peut dire, se mettro au ton du moment. C'est ainsi que nous allons voir, mêlé directement à Tune de ces manifestations, en apparence assez ardente, Chenard, l'excellent acteur du théâtre Favart, Chenard,dont on n'a jamais autrement pàrléau point de vue politique, Chenard, l'honnête homme et l'homme paisible par excellence, Chenard enfin, qui continua sans encombre sa carrière jusque pendant les premières années de la Restauration, tandis que son camarade Gavaudan, devenu l'objet d'avanies sans nombre, fut obligé de s'éloigner à cette époque non seulement de l'Opéra- Comique, mais même de Paris, où les ultra-royalistes ne voulaient plus le laisser se montrer.
Nous avons vu Chenard une première fois, en compagnie de ses camarades Trial, Narbonne et Clairval, se présenter à la barre de l'Assemblée nationale, pour y remplir un devoir d'ailleurs beaucoup plus patriotique que politique, et le remplir au nom d'une société d'artistes dont il n'était que l'un des délégués. Nous allons le retrouver à la Convention, mais cette fois agissant en son propre nom et comme membre d'une sorte de groupe politique, de la section de 1792, dont il fait partie. L'incident dont je veux parler, et qui est resté complètement inconnu, est ainsi rapporté dans le Journal des Spectacles du dimanche 7 juillet 1793; il s'était produit deux jours auparavant, le vendredi 5, et il ne laisse pas que d'être curieux :
Vendredi dernier, lorsque la section de 1792 se rendit à la Convention nationale pour notifier qu'elle avait accepté l'acte constitutionnel, M. Chenard, acteur de lOpéra-Comique- National, et MM. Yallière et Chàteaufort, acteurs du théâtre de la rue Feydeau, et membres de cette section, chantèrent Y Hymne des Marseillais [la Marseillaise] en présence de l'Assemblée. On fesait chorus avec eux. Lorsqu'ils en furent au couplet qui commence par ces mots : Amour sacré de la patrie y les représentants et les spectateurs se tinrent debout et découverts. M. Chenard, s'adressant ensuite à la Montagne, chanta la strophe suivante :
Citoyens chers à la patrie,
Nous venons vous offrir nos cœurs;
Montagne, Montagne chérie,
Du peuple les vrais défenseurs; (bis)
Par vos travaux, la République
Reçoit la constitution;
Notre libre acceptation
Vous sert de couronne civique.
Victoire, citoyens, gloire aux législateurs !
Chantons, chantons, Leurs noms chéris sont les noms des vainqueurs (1).
La Convention était habituée à des scènes de ce genre, qu'elle voyait fréquemment se reproduire. Quelques mois plus tard, ce n'était plus les acteurs du théâtre Favart, mais leurs rivaux, ceux du théâtre Feydeau, qui venaient lui donner un spectacle analogue; et le héros cette fois n'était plus Chenard, mais le baryton Martin, encore obscur alors, et qui ne devait acquérir plus tard sa grande célébrité que lorsqu'il aurait précisément quitté les planches de Feydeau pour celles de Favart. Voici le fragment de la séance de la Convention (du 19 novembre 1793) qui rend compte de cet incident :
... Les citoyens de la Section de la Montagne, faisant partie de la paroisse de Saint-Roch, succèdent à celle de l'Unité, et abjurant comme elle le catholicisme, elle a déclaré qu'ils
(Il Ce couplet est à ajouter aux innombrables couplets supplémentaires de la Marseiflaise.il ne sera pas le moins mauvais de la série.
Le Journal des Spectacles, d'où est tire ce petit récit, est le premier journal quotidien de théâtres qui ait paru en France, donnant régulièrement le programme des spectacles. Il se publiait seulement alors depuis une semaine (i eT juillet), sous la direction d'un écrivainmusicien qui n'était point sans talent, Pascal Boyer, né à Tarascon en 1743 et qui, auteur de quelques écrits intéressants, entre autres d'une bonne notice sur Pergolèse insérée dans le Mercure, avait aussi composé la musique d'une comédie-ballet de Cailhava, les Ktrennes de l'Amour, représentée à la Comédie-Française en 1709. On a pu remarquer qu'en pleine période de la Terreur, Boyer se refusait à employer le mot « citoyen », et qu'il écrivait M. Chenard, MM. Val- Hère et Châteaufort. C'é'.ait évidemment un constitutionnel, un modéré, qui sait? peut-être un contre-révolutionnaire. Il lui en arriva malheur : traité de suspect, dénoncé comme t*l au Comité de salut public, bientôt arrêté et incarcéré, il fut traduit devant le Tribunal criminel révolutionnaire, condamné à mort et exécuté le 19 messidor an II 0 juillet 1794).
n'étoient plus dupes de leur patron et qu'ils n'en croiroient plus désormais que les maximes de la Liberté et de la Convention, que l'église Saint-Roch a été fermée et qu'on n'y prêcheroit plus que les principes de la raison, des vertus et de l'égalité républicaine.
Les citoyens composant le théâtre de la rue Feydeau ont exécuté au nom de cette Section un morceau de musique qui a été fréquemment applaudi, et le citoyen Martin, acteur de ce spectacle, a chanté seul des couplets dont le dernier a été répété. Le voici :
Les traîtres seront tous punis, Leurs remords nous vengent d'avance; Tous les despotes réunis Respecteront bientôt la France.
Marchons, pour les écraser tous, Depuis le Nord jusqu'à l'Espagne.
Républicains, rassemblons-nous Autour de la Montagne (1).
Revenons au théâtre Favart.
La Chabeaussière et d'Alayrac avaient donné à la Comédie-Italienne, en 1783, un opéra-comique en trois actes intitulé simplement le Corsaire, qui avait obtenu un vif succès ; c'était leur second ouvrage. Après vingt ans, la fantaisie leur prend de le remettre à la scène, considérablement modifié, remanié, augmenté, et avec un titre plus retentissant. Le 1 er juillet, l'Opéra-Comique fait donc reparaître ainsi le Corsaire algérien ou le Combat naval, qui, rarrangéou plutôt dérangé de cette façon, laisse le public absolument froid. Le 22, M ,,c Renaud aînée, la plus âgée de ces trois sœurs au gosier mélodieux que le public du théâtre Favart enveloppait dans cette appellation gracieuse, c une couvée de rossignols *, fait sa réapparition, après deux ans d'absence, sur la scène qu'elle avait quittée prématurément; elle avait, depuis peu, épousé un écrivain dramatique, le chevalier Lœillard d'Avrigny, et c'est sous son nouveau nom de M mo Davrigny (sans apostrophe, et pour cause!) qu'elle fait sa rentrée dans le rôle de Rosine du Barbier de Sèville. Le 25, on donne la première représentation & y Adè-
(1) Journal de Paris, du i* r frimaire an II (21 novembre 1793).
laïde ou la Victime, draine en cinq actes, d'Hoffman, le 10 août le théâtre fait relâche, c à cause de la fête de la Réunion >, nous dit le registre, et le 17 paraît une nouvelle pièce politique, la Cause et les Effets ou le Réveil du peuple en 1789, opéra-comique en cinq actes, paroles deJoigny, musique de Trial fils, qui est réduit en quatre actes à sa troisième représentation. Dans le courant de ce mois d'août nous voyons inaugurer les premiers spectacles gratis qui portaient cette mention, un peu barbare au point de vue de la pureté grammaticale : Par et pour le peuple, c'est-à-dire : De par l'autorité du peuple et pour son plaisir. Il va sans dire que ces spectacles étaient presque exclusivement composés de pièces politiques ou révolutionnaires. On en donne quatre coup sur coup dans l'espace d'une quinzaine : le 13 août (Jean et Geneviève, Guillaume Tell), le 16 (le Tonnelier, le Siège de Lille), le 20 (le Convalescent de qualité, les Rigueurs du cloître) et le 27 (la Cause et les Effets). Le 5 septembre a lieu la représentation de la Moisson, vaudeville en deux actes, de Sewrin, et dans le compte du caissier pour ce même mois de septembre, au chapitre des dépenses, se trouve ce détail qui mérite d'être reproduit : — c Payé au peintre pour l'inscription mise sur le fronton du théâtre de l'Opéra- Comique-National : Égalité, Fraternité,