UNITÉ, INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE, OU LA
mort, suivant quitt co du 20 7 brc : 29 1. 5 s. (1). *
(1) Les représentations par et pour le peuple dont il vient d'être parlé, et qui étaient données dans tous les théâtres, avaient leur origine <ians cette motion présentée parCouthon dans la séance de la Convention du 2 août 1793 (texte du Moniteur) :
« Citoyens, la journée du 10 août approche ; des républicains sont envoyés par Je peuple pour déposer aux Archives nationales les procès verbaux d'acceptation de la Constitution.
• Vous blesseriez, vous outrageriez ces républicains, si vous souffriez qu'on continuât de jouer en leur présence une infinité de pièces remplies d'allusions injurieuses â la liberté, et qui n'ont d'autre but que de dépraver l'esprit et les mœurs publiques, si même vous n'ordonniez qu'il ne sera représenté que des pièces dignes d'être entendues et applaudies par des républicains.
« Le comité, chargé spécialement d'éclairer et de former l'opinion, a pensé que les théâtres n'étaient point à négliger dans les circonstances actuelles. Ils ont trop souvent servi la 'tyrannie; il faut enfin qu'i*
l'opêra-comicue
Les mœurs théâtrales de cette époque agitée ne seraient pas sans causer quelque surprise à nos spectateurs modernes. Elles étaient, on peut le dire, originales, surtout très familières, et il arrivait souvent que le spectacle, le spectacle véritable et inattendu, était bien plutôt dans la salle que sur la scène. Les représentations étaient loin d'offrir le calme qu'on y rencontre aujourd'hui, les théâtres étaient aussi mouvementés que la place publique, et il ne se passait pour ainsi point de soirée, dans aucun d'eux, sans qu'on vît se produire un ou plusieurs incidents, tantôt sérieux et même dramatiques, tantôt plaisants et même burlesques. Un jour, c'était un colloque politique plus ou moins animé qui s'engageait, d'un côté de la salle à l'autre, entre divers spectateurs postés à diverses places ; une autre fois, c'était une motion d'un caractère plus ou moins excentrique qu'un orateur improvisé proposait à l'assistance, du haut d'une loge ou d'une galerie, et dont il réclamait avec insistance l'adoption, non sans soulever des discussions parfois très orageuses ; ou bien un bulletin de victoire qu'un personnage bien informé, membre de la Convention ou de la Commune, rapportait de la séance et qu'il lisait à haute voix, au milieu d'acclamations bruyantes et d'un tonnerre d'applaudissements ; ou encore une observation faite à un acteur en scène par un spectateur exigeant, au sujet d'un costume ou d'un dialogue qui ne paraissait pas à celui-ci assez révolutionnaire (1) ; enfin — et c'était là le cas le
servent aussi la liberté. J'ai, en conséquence, l'honneur de vous proposer le décret suivant :
a I.— La Convention nationale décrète qu'à compter du 4 de ce mois, et jusqu'au 1 er novembre prochain, sur les théâtres indiqués par le ministre de l'intérieur, seront représentées, trois fois par semaine, les tragédies républicaines, telles que celles de Brutus, Guillaume Tell, Caîus Gracchus, et autres pièces dramatiques propres à entretenir les principes d'égalité et de liberté. Il sera donné, une fois la semaine une de ces représentations aux frais de la République.
« II.— Tout théâtre qui représentera des pièces contraires à l'esprit de la révolution sera fermé, et les directeurs seront arrêtés et punis selon la rigueur des lois. »
(1) Cette question du costume devenait alors, jusque dans ses moindres détails, plus importante qu'on ne l'imaginerait aujourd'hui.
plus fréquent — un papier était lancé sur le théâtre, qu'on obligeait aussitôt l'acteur à déplier et à lire : neuf fois sur dix ce papier contenait un couplet ou une chanson, presque toujours écrite sur l'air de la Marseillaise, et que l'artiste devait chanter incontinent, comme nous allons en voir des exemples tout à l'heure.
Parmi ces incidents, qui étaient devenus la monnaie courante de chaque jour, il y en avait, je l'ai dit, de singuliers. De ce nombre est celui qui se produisit un soir à l'Opéra-Comique, à propos de l'indisposition d'une actrice. Ghenard ou Solié, je ne sais trop lequel des sociétaires, se présente au public, entre les deux pièces, pour lui annoncer le fait et lui demander l'autorisation de faire remplacer par une de ses camarades l'artiste subitement indisposée. Par malheur, il commence son petit discours par un solécisme politique, et, après avoir salué, s'approche de l'avant-scène en disant :
— Messieurs...
— Il n'y a plus de messieurs, s'écrie aussitôt une voix bourrue. Dites : Citoyens.
— Citoyens, reprend tranquillement l'orateur, M lle Jenny
— Il n'y a plus de demoiselles, bougonne la voix. Dites : la citoyenne Jenny.
— Citoyens, la citoyenne Jenny étant indisposée et dans l'impossibilité de remplir son rôle, nous vous prions d'agréer à sa place M me Chevalier.
— Dites : la citoyenne Chevalier.
— Pardon, citoyen ; mais si je dis la citoyenne Chevalier et la citoyenne Jenny, comment saurez-vous que l'une est une dame et l'autre une demoiselle ?
Cette réflexion pleine de sens fut accueillie par un
On en peut juger par cette observation, que je rencontre dans la Feuille du Salut public, feuille... colorée, du 3 frimaire an II (23 novembre 17U3) ; o Nous engageons les citoyennes, colles surtout qui sont attachées aux spectacles, à ne plus porter de croix, lorsqu'elles jouent des rùleg de villageoises. Ce signe de fanatisme, dont le luxe avait fait une parure, doit (Hre à jamais proscrit. » Il est probable que les «citoyennes » s'exécutèrent de bonne grâce — et pour cause I
éclat de rire général, la substitution fut acceptée, et l'orateur se retira sans autre accident (1).
Le 0 octobre, ce fut une histoire d'un autre genre. On donnait la première représentation d'un petit ouvrage en un acte, que les registres du théâtre mentionnent en ces termes : c La Fêle civique du village, divertissement en
vaudevilles, du G en , officier en garnison à Metz. > Ce
vaudeville,fortbien accueilli d'ailleurs,demeura anonyme, et aucun journal ne dévoila le nom de son auteur. Après la pièce, une chanson fut lancée sur le théâtre, et Saint- Aubin, sur les cris du parterre, dut venir la faire entendre aux spectateurs; je la reproduis ici, non parce qu'elle est bonne, mais parce qu'elle est caractéristique de l'époque et de la préoccupation des esprits, tout le monde songeant alors à la guerre que la France avait à soutenir sur toutes ses frontières :
Air : Allons enfants de la patrie !
Assez et trop longtemps la France A gémi du poids de ses fers; Déployant enfin sa puissance, Elle va venger l'univers, (lits) Son peuple généreux s'élance ; Les rois vont être terrassés, Et sur leurs trônes renversés Il va fonder l'indépendance
O sainte Liberté, seconde nos exploits !
Combats {bis) pour ton triomphe, et rends l'homme à ses droits.
Si les despotes de l'Asie
Sont des monstres à tous les yeux,
Les rois de la France asservie
Etoient bien plus coupables qu'eux. (Bis)
(1) C'est précisément à l'aide de ce raisonnement que, sous le Consulat, on commença, officiellement, à ne plus appliquer aux femmes la sotte qualification de oc citoyenne ». Dans son numéro du 7 ventôse an VIII kG février 1800), le Journal de Paris publiait la petite note que voici : — Le titre de madame est générait ment rendu aux femmes chez le promier consul, et dans les billets d'invitation qu'il leur fait adresser. Comme elles n'exercent aucun droit politique, la qualification de Citoyenne manquoit de justesse «à leur égard, et offroit l'inconvénien et de ne présenter aucune distinction entre les personnos mariées et celles qui ne le sont pas. »
Ici chéris comme des pères, Nous devions être leurs enfans, Et nous n'avions que des tyrans Qui s'engraissoient de nos misères.
0 sainte Liberté ! etc.
Peuples encor dans l'esclavage, Sur nous attachez vos regards ; Enflammés du môme courage, Rangez-vous sous nos étendards. (Bis) Gomme nous armés de la foudre, Frappez et brisez comme nous Le sceptre et l'encensoir jaloux :
Qu'ils soient par vous réduits en poudre.
0 sainte Liberté ! etc.
Sectateurs lâches et perfides Des monstres par nous combattus, Dans vos projets liberticides Vous serez à jamais déçus. (Bis) Voyez s'élever l'édifice Que nous fondons pour nos neveux ; Qu'il s'affermisse sous vos yeux Et soit votre éternel supplice.
0 sainte Liberté ! etc.
Ouii nous te jurons, ô Patrie !
De défendre ta Liberté,
De sacrifier notre vie
Au maintien de l'Égalité. (Bis.)
Contre tout pouvoir despotique
Nos bras soutiendront l'unité
Et l'indivisibilité
De notre auguste République !
Et puissions-nous bientôt, paisibles sous nos loix, Chanter (bis) notre triomphe et la chute des rois (1) !
(1) La rage de fourrer fa Marseillaise partout amenait parfois les choses les plus étranges. Sedaiue et Grétry se rendirent coupables, à ce propos, d'un anachronisme bien comique. En 1793, justement, ils remirent à la scène, après l'avoir remanié, leur Guillaume Tell, créé «leux ans auparavant, et qui plus que jamais était de circonstance. Sedaine en avait changé le dénouement, et publia, chez le libraire Maradan, une nouvelle édition de sa pièce, avec les changements. Sur le titre de cette nouvelle édition, le nom des auteurs est orné du qualificatif de « citoyen », ce qui n'a rien de surprenant. Ce qui l'est davantage, c'est de voir l'apparition fantaisiste des braves « sans-culottes * français aux compagnons de Guillaume Tell, et de les entendre chanter à ceux-ci... des couplets sur l'air de la Marseillaise, avec les
Cette année 1793 est fertile en incidents de tout genre pour TOpéra-Comique. Le 14 octobre, ce théâtre offre à son public un nouvel ouvrage en trois actes, Urgande et Merlin, paroles de Monvel, musique de d'Alayrac. Assez insignifiante, la pièce n'obtient qu'un succès médiocre ; mais un journal ultra-jacobin, la Feuille de salut public, ayant déclaré qu' Urgande et Merlin lui semblait un peu débonnaire pour un temps de révolution, surtout venant d'un écrivain tel que Monvel, qui avait attiré l'attention sur lui par des productions plus hautes en couleur, Monvel s'empresse d'adresser au journal une lettre par laquelle il annonce que, en présence de ses observations, il retire immédiatement sa pièce. Cette lettre est du 25 vendémiaire an II (16 octobre 1793), deux jours après la représentation ; la voici :
Je viens de lire l'article de votre journal qui concerne ma pièce à'Urgande et Merlin. Permettez-moi de vous remercier de ce qu'il contient d'agréable quant au faible mérite de l'ouvrage, et de vous soumettre quelques réflexions sur ce qui me
paroles du refrain de Rouget de Lisle. Ixt Marseillaise!... en 1307!... sur les rives du lac des Quatre-Can ton s !.. Pour qu'on ne croie pas que j'invente rien, je reproduis ici ces deux couplets :
0 vous, qui donnâtes l'exemple Pour conquérir la liberté, Ne renversez jamais le temple Que votre sang a cimenté.
Ne protégez jamais l'empire Des rois, et de leurs attentats; Qu'ils ne dirigent point vos pas, Et ne nous forcez point à dire :
Aux armes ! citoyens, etc.
Si jamais ma coupable race Devait protéger les tyrans, Que le ciel à l'instant l'efface De la liste de nos enfans.
Qu'un même zèle nous rassemble :
Il faut affranchir l'univers ; De l'homme il faut briser les fers, Et que nos chœurs disent ensemble :
Aux armes! citoyens, etc.
Après quoi Français et Suisses, Suisses et Français, entonnaient ensemble le couplet :
Amour sacré de la patrie I...
regarde personnellement. Je n*ai point laissé moisir ma plume dans T encrier. J'ai fait, lors de la première fédération, le Chêne patriotique ou la Journée du 14 juillet 1790, joué sur le théâtre des Italiens, avec succès; j'ai donné au théâtre de la Nation les Victimes cloîtrées, ouvrage attaquant directement des préjugés religieux qu'il étoit alors bien important d'anéantir. On répète maintenant au théâtre de la République un drame en cinq actes, qui fera lui seul la durée d'un grand spectacle, et que j'ose croire plus révolutionnaire qu'aucun de ceux qui ont paru jusqu'à présent (1).
Vous voyez que ma plume n'a point moisi dans Vencrier, et que si je n'ai pas été plus loin, c'est que ma santé et mes occupations, comme acteur, ne me l'ont point permis (2). Urgande et Merlin est reçue depuis 1788. Vous la croyez d'un genre trop insignifiant pour un temps de révolution; je la supprime. La pièce devait être jouée aujourd'hui; elle va disparaître de dessus l'affiche. Je ferais bien d'autres sacrifices au bien de ma patrie.
Veuillez bien, citoyen, insérer ma lettre dans votre journal. C'est ma justification, et vous êtes trop équitable pour me priver des moyens de la rendre publique.
Le citoyen Dalayrac, auteur de la musique, les sociétaires du théâtre de l'Opéra-Comique-National, malgré les frais qu'ils ont faita pour établir ma pièce, partagent tous mes senti-
(1) 11 s'agit évidemment ici de Rixleben ou la Main de fer, ouvrage qui ne put voir le jour, et dont l'histoire, qui s'arrête à la veille même de sa première représentation, fut sans doute assez mouvementée. L)aa8 une « Notice des ouvrages représentés depuis le 13 nivôse sur différens théâtres, » le Journal des théâtres du l ar fructidor an II mentionne celui-ci, tout en constatant cependant qu'il ne put voir les feux de la rampe :
« Théâtre db la République, rue de la Loi. — ...Le 15 ventôse, annonce de la première représentation de l'Homme à la main de fer on Evrard Rixleben, drame héroïque en 6 actes, par Monvel; le 10 germinal, annonce de ce drame pour le 12; le 11, nouvelle annonce pour le lendemain; le 12, défense de jouer la pièce. »
(2) On sait que Monvel est un des plus admirables comédiens qu'ait produits la France. Gomme plusieurs de ses confrères, et des plus célèbres, notamment Talma, Dugazon et Grandmesnil, il avait embrassé avec ardeur les principes de la Révolution, qu'il défendit avec sa plume dans des ouvrages souvent remarquables. Auteur dramatique d'un talent souple et divers, il ne fit pas seulement applaudir des drames émouvants et d'une véritable valeur littéraire; collaborateur de Dëzèdes et de d'Alayrac, il fournit à ces deux musiciens toute une série de charmants livrets d'opéras-comiques, parmi lesquels il faut surtout signaler ceux des Trois Fermiers, Biaise et Babet, Alexis et Justine, Sargines, Raoul sire de Créqui, Pilippe et Georgette,ete. Monvel était le père de M»« Mars.
mens, et c'est en leur nom autant qu'au mien que je vous prie, citoyen, de ne pas me refuser.
Je suis bien fraternellement, citoyen, votre dévoué compatriote.
Monvel.
La Feuille de salut public ne pouvait se dispenser de publier cette lettre sans raccompagner de son approbation ; elle la fit suivre en effet du satisfecit que voici : — « Nous admirons sincèrement la résignation civique du républicain Monvel. Elle doit servir d'exemple à tant d'auteurs éphémères à qui il en doit moins coûter, si l'on pouvoit mesurer leur amour-propre sur la nature de leur production. Le public n'y perdra rien; la musique reste, et le citoyen Monvel nous a promis de l'adapter à une nouvelle pièce patriotique. La Société des artistes mérite des éloges pour avoir concouru avec un noble désintéressement à ce sacrifice. j
Huit jours après Urgande et Merlin, le 22 octobre, TOpéra-Comique donnait un petit ouvrage en un acte et en vers de Lœillard d'Avrigny, V Homme et le malheur, dont Parenti avait écrit la musique. Puis, le 22 novembre, il représentait Marat dans son souterrain ou la Journée du iO août, « fait historique » en deux actes, de Mathelin. Le Journal des Spectacles nous apprend qu'à cette occasion une t poésie > de circonstance dut encore être chantée sur la scène, c Voici, dit ce journal (dans son n° 134), une chanson qui nous parvient dans l'instant, et qui a été chantée au théâtre de l'Opéra- Comique-National aux deux premières représentations de Marat dans le souterrain. Elle est sur l'air : Jeunes amans, cueillez des fleurs, et nous la devons à un jeune volontaire de l'école dramatique du citoyen Tonnelier :
Que Ton se plaît à contempler Du Français le noble courage!
On ne saurait trop admirer L'horreur qu'il a pour l'esclavage !
Qu'il est sublime, qu'il est grand, Quand aux tyrans il fait la guerre !
si
Que j'aime à voir en ce moment Le^ tableau qu'il offre à la terre!
Sur le point de quitter son fils Si la mère verso des larmes, Le saint amour de son pays Vient bientôt calmer ses alarmes.
Liberté, dit-elle à l'instant, Que toujours ton flambeau l'éclairé ; Protège-le, c'est ton enfant.
Gomme moi n'es-tu pas sa mère ?
Vive à jamais la Liberté, Vive à jamais la République !
Français, sois toujours animé D'une ardeur vraiment héroïque :
Et déployant de nos guerriers Le plus sublime caractère, Vole moissonner des lauriers Pour parer le front de ta mère.
N'écoutons plus, mes chers amis, Que le cri de notre patrie; Soyons égaux, libres, unis, Pour terrasser la tyrannie.
Que de sa lâche cruauté Elle reçoive le salaire.
Allons venger la Liberté :
Un fils doit défendre sa mère.
Le 23 novembre, le théâtre Favart offrait à son public une comédie en trois actes et en vers, la Veuve du républicain ou le Calomniateur, due à un jeune écrivain nommé Lesur. Lesur, qui devait acquérir plus tard un renom mérité par l'excellent Annuaire historique qu'il publia pendant plus de trente années, était alors à peine âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans. Il faisait partie de la réquisition et se préparait à rejoindre son corps, lors de la représentation de sa pièce, dont le titre indique suffisamment le caractère politique ; cette représentation donna lieu à l'un de ces incidents dont je signalais plus haut la fréquence, et que le Journal des Spectacles rapportait ainsi après avoir rendu compte de l'œuvre :
... Elle obtint le succès le plus complet; on en demanda l'auteur à grands cris : le citoyen Granger vint nommer le
I/OPÊRA-COMÏQUE
citoyen Lesur, prêt à partir» comme faisant partie des jeunes gens en réquisition; il ajouta que sa modestie l'avoit dérobé aux recherches des artistes ses camarades et aux' applaudissemens qu'il venoit de mériter. Mais le citoyen Ghenard se montra aux premières loges, et promit au public impatient de voir cet auteur, de l'amener bientôt sur la scène. Il y parut en effet à la fin de la troisième pièce; on l'applaudit avec enthousiasme, et on voulut môme, pour mieux le voir, qu'il vînt jusqu'à l'avant-scène.
Lorsqu'il se fut retiré, un des spectateurs demanda la parole, et fit la motion de nommer des députés pour aller demander à la Convention nationale de décréter que le citoyen Lesur, auteur de la Veuve républicaine, avait bien mérité de la patrie. Alors un autre citoyen fit observer qu'on n'avoit pas le droit de nommer une députation, et qu'il falloit seulement se présenter à la Convention comme pétitionnaires. Le citoyen Poultier, député, qui se trouvoit au spectacle, prit la parole, et proposa de rendre compte à la Convention de la scène intéressante qui venoit de se passer, et de conclure son rapport suivant le vœu du public. On accueillit avec reconnoissance cette proposition d'un représentant du peuple, et l'on décida que le lendemain on se réuniroit comme pétitionnaires aux acteurs qui avoient joué dans la pièce, qu'on se rendroit à la Convention pour la prier de décréter que le citoyen Lesur avoit bien mérité de la patrie, et que le citoyen Poultier prêteroit ses bons offices pour que la pétition ne soit pas renvoyée au jour de décade, le citoyen Lesur étant sur le point de partir pour l'armée (1).
Il fut fait selon cette décision, et le Moniteur nous l'apprend par ce fragment de son compte-rendu delà séance de la Convention du 2i novembre:
Une députation se présente au nom des citoyens qui se trouvaient hier à l'Opéra-Coinique de la rue Favart, à la première représentation d'une pièce patriotique intitulée la Veuve du républicain ou le Calomniateur ', en 3 actes et en vers. Elle
(1) Poultier d'Elmotte, dont il est ici question, fut un des membres les plus distingués et les plus honnêtes de la Convention. Instruit et éclairé, énergique et courageux, à la fois homme d'action et homme d'étude, aussi épris de la liberté qu'ennemi de tous ses excès, il avait été successivement militaire, commis d'administration, comédien (an gentil théâtre des Élèves de l'Opéra), professeur, écrivain et chef d'un bataillon de volontaires, jusqu'au jour où ses concitoyens du Pas-de- Calais le nommèrent député à la Convention nationale. Il fit représenter à la Comédie-Italienne un petit ouvrage intitulé Galathée, qui faisait suite au Pygmalion de J.-J. Rousseau.
demande que cet ouvrage, où l'instruction se trouve à côté du plaisir, et qui a réchauffé dans tous les cœurs l'amour de la liberté et la haine des rois, soit joué sur tous les théâtres de la République, et que la Convention décrète que son auteur, le citoyen Lesur, prêt à partir pour la première réquisition, a bien mérité de la patrie.
Cette pétition est renvoyée au Comité d'instruction publique.
Les pétitionnaires ne purent éviter ce que justement ils redoutaient, car le renvoi de leur pétition au Comité d'instruction publique équivalait à un enterrement pur et simple. Mais cette petite mésaventure n'empêcha pas le succès de la comédie de Lesur d'être réellement très vif et très prononcé. Ce qui le prouve, c'est qu'ellè fut comprise dans un spectacle donné le 29 novembre c par et pour le peuple, * spectacle ainsi annoncé dans le registre du théâtre : — c Par et pour le peuple. 5* de la Veuve du Républicain; 20° de la Fête civique; 11* de Marat dans son souterrain. On a ouvert à 3 heures, on a commencé à 4 heures 1/4, on a finy à 7 heures 1/2. > Ce qui le prouve encore, c'est que, le 21 décembre, le public la demandait spontanément en remplacement d'une pièce affichée et qui ne pouvait être jouée; c'est le registre aussi qui nous fait connaître ce fait, par le nota que voici qu'il porte à la date de ce jour: — « On avoit annoncé Fanfan et Colas, mais une indisposition subite arrivée à la C»« Gontier a empêché déjouer cette pièce. On a donné la Veuve du Républicain, demandée par le public. »
Le dernier ouvrage nouveau donné en 1793 était encore inspiré par les circonstances : c'était un opéra-comique en trois actes, le Cri de la patrie, paroles de Moussard, musique de Parenti, qui fut offert au public le 28 décembre. Deux jours auparavant, le 26, on avait encore donné un spectacle gratis, c en réjouissance de la prise de Toulon >. Celui-ci se composait de la 16 e représentation de Marat dans son souterrain et de la 59° du Siège de Lille* dont le succès se prolongeait, comme on voit.
Le petit almanach intitulé les Spectacles de Paris, rendant compte des travaux de l'Opéra-Comique pendant
cette année 1793, s'exprimait ainsi : — « Ge théâtre, dont les artistes sont du nombre de ceux qui ont su saisir plutôt l'esprit public et le sens de la révolution, a soigneusement écarté de son répertoire tout ce qui pouvoit choquer des oreilles républicaines : les pièces patriotiques ont été accueillies par lui avec le plus vif empressement. Aussi a*t-il joui d'un succès soutenu. ^ En effet, les pièces inspirées directement ou indirectement par les circonstances avaient été nombreuses dans le cours de cette année; c'était le Déserteur de la montagne de Hamm, Le Pelletier de Saint-Fargeau, Asgill ou le Prisonnier amèricain } la Cause et les Effets ou le Réveil du peuple, la Fête civique du village, Marat dans son souterrain, la Veuve du Républicain, le Cri de la patrie. Malheureusement, et en dépit des efforts faits en ce sens, si le succès était réel, si le théâtre continuait d'être très populaire, les résultats matériels étaient loin d'être satisfaisants, à cause de la crise terrible que traversait alors la France . La recette de l'année 1792, déjà peu brillante, n'avait donné, nous l'avons vu, qu'un chiffre total de 678,392 livres; celle de 1793, présentant un écart de près de 150,000 livres, atteignait seulement le chiffre que voici :
Recettes journalières 496.474 livres.
Loges à l'année as.697 —
Total 530.171 livres.
Aussi voit-on les emprunts faits par la Société se succéder, dans le cours de ces douze mois, avec une fréquence et une importance telles que leur ensemble s'élève à une somme de 158,000 livres; les voici, tels qu'ils sont inscrits en recette dans les comptes mensuels du caissier, avec les noms des prêteurs et la date des versements:
M ra8 Giberte (mars) 20.000 livres.
M. Dufresnes (avril) 3.000 —
M. Mathès (avril) 30.000 —
A reporter 53.000 livres.
Report 53.000 livres.
M. Vandenyver l'aîné (juin) 30.000 —
M. Olivier, banquier (juillet) 30.000 —
a La citoyenne » Rosalie [1] (août) 30.000
« Le citoyen » Robert (août) .... . 15.000 —