‹ L'Opéra devant la loi et la jurisprudenceChapitre 10 sur 36 · ONE · texte numérisé non relu

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foyer célèbre dans « Le Nez d'un Notaire » d'Edmond About ? 11 montre ces petites filles coquetant avec les abonnés, messieurs les abonnés, des gens graves, ministres, diplomates, financiers, grands seigneurs ; leur souriant gratis, bavardant avec eux dans les petits coins, acceptant leurs bonbons, et même leurs diamants, comme des politesses sans conséquence, qui n'engagent à rien celle qui les recoit. Le monde s'imagine, bien à tort, que l'Opéra est un marché de plaisir facile. La vérité est qu'on y trouve des vertus en plus grand nombre que dans aucun autre théâtre de Paris. Et pourquoi ? C'est sans doute parce que la vertu y est plus chère qu'ailleurs.

On sent assez quelle joie ce doit être pour un mortel d'être le dieu de cet Olympe, d'en tenir à son gré les portes ouvertes et fermées, d'y faire, comme disait Racine, le calme et la tempête, ou, comme disent les bonnes gens, qui ne sont pas poètes, la pluie et le beau temps !

C'est là l’incomparable privilège d'un Directeur d'Opéra. Il est moins brillant dans les autres théâtres ; il existe encore. On ne saurait croire, à moins de l'avoir vu de ses veux, l'importance que revêt immédiatement un homme qui prend le gouvernement d'un théâtre. De quel air de satisfaction il s’assied dans son fauteuil directorial. Avec quelle majesté il tire le cordon de la sonnette qui prévient son secrétaire.

N'est-il pas l'homme influent, indispensable ? Il n'a pas à son service un corps de ballet tout entier, mais enfin ce serait un grand hasard s'il ne se trouvait pas dans sa troupe, une jolie fille qui tournât toutes les têtes, qui fût le soir criblée de déclarations et de bouquets.

Ces déclarations, il en prend sa part : ces bouquets, il en aspire le parfum : des applaudisse-

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ments dont on accueille sa pensionnaire, il écoute le bruit avec d'autant plus de complaisance que bien souvent il les a payés. D'autres ont pignoñ sur rue ; il à, lui, un nez aquilin, des lèvres vermeilles, des yeux bien fendus, des cheveux noirs où blonds ; il a maitresse sur scène.

Quoi d'étrange si tout cet encens lui porte à la tète ? Un personnage considérable vient parfois le solliciter pour un petit minois, et il répond Mon cher comte... Et on accepte la main qu'il tend. Aussi toutes les ambitions sont-elles en jeu.

On cite en ce moment dix concurrents au sceptre directorial de l'Opéra. Songez pourtant qu'il faut, pour l'obtenir, justifier préalablement d'au moins un million : 500.000 francs de cautionnement et 500.000 francs de fonds de roulement. Mais qui n'a pas un million dans sa poche ?

On m'a cité un bien joli mot d'un de ces aspirants directeurs, qui depuis quinze ans, sans se lasser, use les paillassons du ministère et n’est encore arrivé à rien. — Ah ! s'écriait-il un jour après un dernier échec, si mes capitalistes avaient été aussi sérieux que moi, l'affaire était faite !

Posséder des capitalistes sérieux, c’est le premier point : ne pas l'être trop soi-même, c'est le second. 11 faut avoir sacrifié aux grâces quand on veut plaire au monde aimable et spirituel qui fréquente les coulisses de l'Opéra. Nestor Roqueplan fut à ce point de vue le modèle des directeurs toujours affable et souriant, accueillant les artistes, les amateurs et les abonnés avec cette courtoisie gaie qui était comme l'expression de la bonne humeur et du succës.

M. de Calonne, au dix-huitième siècle, avait, lui aussi, en gouvernant les finances de notre pays, cel air de fête qui rend aimables même les catastrophes prochaines. On se ruinait, mais on avait le plaisir de se ruiner gaiement. Cela ne vaut-il pas mieux que d'entasser des écus avec un

visage renfrogné dans un petit coin sombre, grondeur et boudeur ? Cela va-t-il avec l'Opéra ?

La République avait mis aux portes de l'Opéra des huissiers vêtus de noir, comme les croquemorts de M. Marlborough, avec la chaine d° argent pendue autour du cou. 11 semblait qu'on entrât dans un catafalque. Roqueplan rendit aux suisses de la scène leurs chapeaux galonnés, leur livrée étincelante et joyeuse. Tout s’anima sous cette direction bienheureuse. On n'eut qu'un méchant quart d'heure à passer : ce fut celui de Rabelais.

Mais bah ! le Gouvernement est toujours là dans les grandes occasions. Il ne laisse jamais périr les institutions vraiment essentielles, et y en a-t-il une qui soit plus indispensable que l'Opéra ?

Ne voyez-vous pas que l'Opéra nouveau va devenir le centre du futur Paris ? On dépense vingleinq millions pour l'élever : toutes les rues, qu'ai-je dit là ? tous les grands boulevards de Paris s'y donnent rendez-vous : ils en partent et ils y aboutissent. C’est réellement le cœur de la Cité.

Où les Italiens fondent une église, les Allemands une école, les Anglais un parlement, nous bâtissons un Opéra, et en avant les violons ! Et c’est le peuple qui les paye. N'’est-il pas fait pour cela ?

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