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Nous ne pensons pas que les Tribunaux aient raison en la matière: il est certain que le rôle du musicien dans un opéra est beaucoup plus considérable que celui de son collaborateur. Sans doute pourraiton arguer que, sans le livret, la pièce n'existerail pas; n'oublions pas que le librettiste est rarement un créateur. Le plus souvent, l'idée première d'un opéra émane du musicien qui demande au librettiste de ürer une pièce d'une œuvre déjà existante. Le rôle de ce dernier est plutôt de transformer que de créer. D'ailleurs le musicien est obligé de collaborer au livret: il est obligé de guider le parolier: le plus souvent 1l modifie lui-même le texte, remplace des mots, coupe des vers pour faciliter l'action musicale. Pensons aussi au travail matériel de l'un et de l’autre; pour le librettiste, ce travail se résume à bien peu de choses: pour le musicien, au contraire, après le labeur de la création vient la tâche formidable de l'orchestration. Il faut compter en moyenne une heure pour orchestrer une page; un opéra en compte parfois plusieurs milliers: est-il donc juste de rémunérer également un travail si disproportionné entre le librettiste et le musicien? Est-il juste de leur donner des droits égaux, de favoriser injustement celui dont l'œuvre ne peul pas se passer de la musique, alors que si souvent la musique se passe avantageusement du poème? Que vat-on entendre à l'Opéra? De la musique. Beaucoup de personnes y vont du moins dans ce bul: pas toutes: car pour certains spectateurs l'Opéra n'es qu'un prétexte à toilettes et à bavardages, ce qui ne les empêche pas d’ailleurs de discuter avec beaucoup d'incompétence sur les œuvres musicales.
Pour qui sont les risques dans l'exécution d'un Opéra, pour le librettiste? Sans doute on pourra critiquer son œuvre, mais il est certain qu'au point de
vue littéraire, sa réputation ne sera pas entachée par la faiblesse d’un livret. ;
Le musicien au contraire peut perdre par le fait d'un insuccès le fruit de longues années de labeur. Ne négligeons pas non plus ce qui est dans un opéra tout à fait en dehors du livret, c'est-à-dire la partie purement symphonique qui très souvent est essentiellement distincte de l'autre élément, c'est-à-dire des paroles. Admettriez-vous qu'un librettiste puisse s’opposer à l'exécution des parties symphoniques d’un opéra sous prétexte qu'il a les mêmes droits que le musicien? Ce serait monstrueux évidemment; il n'empêche que, dans ce cas, il touchera lui aussi des droits d'auteurs, bien que pas une de ses paroles n'ait été prononcée.
Admettriez-vous qu'un librettiste puisse faire jouer sur une scène d'ordre inférieur un opéra malgré l'opposition du musicien? Une exécution inférieure ou ridicule peut tuer un ouvrage. Le public juge trop souvent sur une impression, pour qu'un musicien puisse se lancer inconsidérément dans de semblables aventures.
Dans toutes choses, 1l y a un corps et une âme.
Le corps en la matière, c'est le livret; l'âme, c'est la musique; n'oublions pas que, dans un opéra, « c'est l'âme qui enveloppe le corps ». Le livret n'est rien sans la musique; la musique peut garder toute sa valeur en dehors du livret, c'est pourquoi nous n'hésitons pas à critiquer très humblement la jurisprudence et nous osons espérer que quelque jour un revirement se produira dans la façon de voir des Tribunaux.