‹ L'Opéra-Italien de 1548 à 1856Chapitre 12 sur 69 · TROISIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉPOQUE

nu 7 au 21 juin 1729.

La marquise de Prie. — Concert français, concert italien , concert latin. — Ser pilla e Bajocco, non Micco a Lesbina, opéras italiens, représentés sur le théâtre de l'Académie royale de Musique. >~ La marquise veut amener k Paris Y opéra séria de Londres ; traité fait et rompu. — Senesino et Farinelli. — Rivalités de cantatrices, la Cuzzoni et Faustma Bûrdoni. — Fa<>stina Bordoni et llegina Mingotti. — Une euvie de emme grosse. — Farinclli. — Caffarelli. — Les capucins à l'Opéra.

Les fêtes, les divertissements improvisés, où le chant vocal et la symphonie étaient réunis harmonieusement, les cadeaux en musique (1), pour me servir de l'expression alors en usage, avaient été les seuls concerts donnés en France jusqu'au 2 octobre 1655, où des chanteurs et des instrumentistes renommés annoncèrent le premier concert public. On y fut admis en payant à la porte, comme au spectacle; cette réunion musicale eut lieu dans une salle du Palais-Royal.

Assistée de M. et de Mme Hédouin, chanteurs, accompagnée par deux violes, Mme Payen, claveciniste, s'était fait entendre

(1) Voyez Molière musicien, tome I, pages 82 à 87.

avec succès le 7 décembre 1652. Le claveciniste Coutel, usant du même moyen, afin de se produire dans le monde, avait invité beaucoup d'amateurs au concert qu'il donna l'année suivante. Siffredi et sa nièce Mme Requien, jouant de la guitare et de la mandore, s'étaient fait applaudir en juillet 165i, mais sans exiger aucun prix.

La marquise de Prie était musicienne et jouait du clavecin. Le concert français des Mélophilètes, établi le 10 janvier 1722; le concert italien des Amateurs (1), organisé par Mme de Prie et Crozat, financier, en rivalité du précédent, firent naître l'idée d'un concert latin, nommé spirituel, dont le début eut lieu le 18 mars 1725.

Fille de Bertelol de Pléneuf, riche traitant, la marquise de Prie s'était passionnée pour la musique italienne pendant un long séjour à Turin où son époux était ambassadeur. Revenue à Paris en 1719, ruinée par les dépenses de cette ambassade, elle s'occupa de rétablir les affaires de sa maison. Elle y eût réussi complètement sans le désordre excessif clans lequel elle a vécu. Le duc de Bourbon en devint éperdument épris ; la marquise ne le fit pas languir.

— Je ne crois pas qu'il ait jamais existé créature plus céleste, dit le marquis d'Argenson. Une figure charmante, et plus de grâces encore que de beauté; un esprit vif et délié, du génie, de l'ambition, de l'étourderie, et pourtant une grande présence d'esprit ; une extrême indifférence dans ses choix, et avec cela l'extérieur le plus décent. Enfin, elle a gouverné la France pendant deux ans, et l'on a pu la juger. Dire qu'elle l'ait bien gouvernée, c'est autre chose...

» M. le duc d'Orléans, régent, mourut. M. le Duc (de Bourbon) fut premier ministre, ou plutôt il n'en eut que le titre. La de Prie et Duverney le tinrent en tutelle. Ce fut Mme de Prie qui fit la reine, comme je ferai demain mon laquais valet de chambre. C'est pitié. Pourtant son crédit échoua contre M. de Fréjus, qu'elle voulait éloigner du roi, mais qui tint bon et se moqua d'elle. »

(1) Fontenelle était le traducteur des paroles que l'on y chantait. Un livret imprimé les mettait sous les yeux des dilettantes peu familiarisés avec la langue italienne.

La marquise de Prie jouait gaiement des gigues et des sarabandes sur le clavecin, au cercle de la reine, lorsqu'on y porta la nouvelle de l'exil de M. le Duc. Cet événement, désastreux pour la claveciniste qui le gouvernait, la jeta subitement dans les transports d'une furie. Le cbagrin la prit, elle maigrit a vue d'oeil. Les os lui perçaient la peau ; elle devint hideuse. A peine fut-elle diseraciée, exilée à sa terre de Courbe-Epine, près d'Évreux. en Normandie, qu'elle prit la résolution de s'empoisonner tel mois, tel jour et telle heure. Sa mort fut par elle annoncée comme une prophétie. On n'en crut rien. Elle montra beaucoup de gaieté : ne dites pas que c'était une joie affectée, elle n eut pas été capable d'un rôle aussi bien soutenu. Mais, par une vanité bien sotte, elle voulut s'illustrer par sa mort et suivre la

mode anglaise.

M- du Deffand, son émule en beauté, en galanterie, en méchanceté, l'avait accompagnée à Courbe-Épine. Ces deux amies s'envoyaient mutuellement chaque matin des pages, des couplets satiriques, abominables, qu'elles composaient l'une contre l'autre. Elles n'avaient rien imaginé de mieux, pour conjurer l'ennui, que cet amusement de vipères. La marquise réunit ensuite à Courbe-Épine tous les plaisirs. Il y vint des personnes de la cour ; elle v donna des bals, on y fit bonne chère, on y joua la comédie. Elle-même parut en scène deux jours avant sa mort volontaire, et récita trois cents vers par cœur, avec autant de sentiment et de mémoire que si elle eût nagé dans le plus parfait contentement.

Je reviens au récit du marquis d'Argenson :

Elle prit même un amant, garçon d'esprit, jeune, sage, modeste, et d'une jolie figure, neveu de l'abbé d'Amfreville, de qui je tiens ces faits Elle dit à ce jeune homme qu'elle allait mourir, lui précisant l'heure et la minute. Celui-ci n'en crut rien. Il l'exhorta vivement a se désister de ce projet funeste; il y perdit son temps : jamais rien au monde n'avait été plus fermement résolu. Le moment arrivait, Mme de Prie annonçait à son amant sa fin comme plus prochaine. Il est vrai qu'elle dépérissait tous les jours. Cependant on reconnut après sa mort que ce ne fut pas d'un poison lent, mais d'un poison vif et subtil,

qu'elle était morte. Il en faut conclure que des causes naturelles se joignirent à celles de l'art. Mais le corps étant si altéré, l'humeur et l'esprit étaient encore déliés, badins, frivoles comme au temps de sa plus grande prospérité.

» Elle ne légua à son amant qu'un diamant, qui ne valait pas cinq cents écus. Mais, deux jours avant sa mort, elle le chargea de porter à Rouen, sous une certaine adresse très secrète, pour cinquante mille écus de diamants. Lorsqu'il revint de ce voyage, elle n'existait plus. Mmc de Prie était expirée au jour, à l'instant qu'elle avait fixés; mais ce qu'elle n'avait pas aussi bien prévu, avec des douleurs telles que la pointe de ses pieds était tournée du coté du talon.

» Voilà de quoi faire songer à ces pactes avec le diable, qui vient à l'heure convenue vous tordre le cou : il est vrai qu'ici ce furent les pieds. »

Si je vous ai conté la singulière histoire de la marquise de Prie, c'est que cette virtuose figure au premier rang parmi les fondateurs de notre Opéra-Italien, et qu'on lui doit en quelque sorte la création du Concert spirituel. Unie d'intérêts avec le financier Crozat, elle établit un concert italien à Paris, en 1722 ; l'idée d'amener à Paris la merveilleuse compagnie italienne, qui manœuvrait à Londres sous la direction de Hœndel, appartient à M«* de Prie ; elle la fit adopter par le duc d'Orléans. Le traité, signé Je 19 mars 1723 par Franchie (tj et Crozat, fut conclu sous les auspices de la marquise, intéressée à cette affaire, qui resta sans exécution. Vivement contrariée de n'avoir pu montrer sur notre grande scène de grands chanteurs italiens, tels que Senesino, la Cuzzoni, M*« de Prie engagea le prince de Carignan à produire au moins des bouffes à l'Opéra. Ils y débutèrent, le 7 juin 1729, mais leur protectrice avait cessé de vivre.

En 1723, l'illustre compositeur Hamdel gouvernait le théâtre lyrique de Londres; secondé par les meilleurs chanteurs de l'Italie, il y faisait des merveilles, et le renom de ces virtuoses avait passé le détroit. Le duc d'Orléans, régent, voulut posséder à Paris cette brillante compagnie, et donna l'ordre à Francine,

(1) Francini, fontainier italien, devint gendre deLulli, deuxième directeur de l'Académie royale de Musique, et lui succéda.

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directeur de l'Opéra, d'accueillir les propositions faites par Crozat, l'un des intéressés à l'entreprise de Londres. Ces deux directeurs signèrent, le 19 mars 1723, dans le cabinet de M. de Maurepas, en présence de ce ministre, un traité par lequel : Buononcini, compositeur et chef d'orchestre, Francesca Cuzzoni, Margherita Durastanti,

Francisco Bernardi, conlraltistc, surnommé Senesino, Gaetano Bernesta, Giuseppe Broschi, devaient se rendre à Paris, pour y donner, en juillet, douze représentations d'un ou deux opéras italiens à leur choix. Francine s'obligeait à leur payer 35,000 livres, à fournir des habits neufs aux premiers sujets.

Le traité n'eut pas d'exécution ; il est à présumer que Francine fit naître des obstacles et fut bien aise de se soustraire aux ordres du régent. Ce prince ne mourut que le 2 décembre suivant, et cet événement n'a pas été la cause de la rupture de l'acte.

La reine d'Angleterre avait désiré de voir les comédiens italiens de Paris. Ils sollicitèrent ia permission d'aller passer quelques mois à Londres, et l'obtinrent. Il paraît que c'était un échange de comédiens entre les deux cours. Ce voyage n'eut pas lieu ; son exécution dépendait sans doute de la venue des chanteurs attendus. Dominique et Legrand avaient préparé la pièce d'adieu, qui n'en fui pas moins représentée en 1723. Le Départ des Comédiens italiens, tel était le titre de cet ouvrage de circonstance.

Bien des notes diplomatiques relatives aux chanteurs italiens avaient été, depuis quatre ans, échangées. Dangeau nous dit, sous la date du 5 février 1720 : — On a quitté le dessein qu'on avait de faire venir à Paris un opéra italien. L'on a cru que cette musique-là, quoique fort belle, ne réussirait pas ici. Le prince de Carignan avait engagé les plus belles voix d'Italie à venir.» Ce dessein pris, abandonné, fut repris en J723 pour être abandonné définitivement. Crozat, qui l'avait formé, qui desirait vivement faire connaître à la France une compagnie de chanteurs

italiens admirables, que tout Londres portait aux nues, aventurait galamment ses fonds dans cette entreprise. Il se plaisait aux œuvres généreuses ; ce financier avait payé les bulles de Massillon, lorsque ce père de l'Église obtint l'évêché de Clermont, le 1er novembre 1717. Le prédicateur favori de Louis XIV ne possédait pas cent écus des trente mille livres que la chancellerie de Rome exigeait. Ce même Crozat avait tapissé le boudoir de Mlle Saint-Germain, danseuse académicienne, avec des billets de banque, il y en avait pour un million.

Nous verrons plus tard d'autres compagnies de chanteurs italiens s'établir à Paris. Une d'elles s'éloignera chassée par la cabale, malgré le succès de ses représentations. Mais ces troupes, chantant seulement Yopera buffa, ne pouvaient lutter d'une manière égale avec notre Académie royale de Musique, dont les sectateurs fanatiques traitaient les virtuoses italiens de farceurs et de baladins; tandis que Senesino, la Cuzzoni, produisant les formes élégantes et nobles de V opéra séria sur un théâtreoù l'on braillait à dire d'experts, opposant la tragédie lyrique à la tragédie lyrique, auraient eu bien plus de chances de succès. La barbarie de nos anciens a fait ses preuves pendant plus d'un siècle; il est probable que Senesino lui-même ne l'eût pas désarmée, et que Buononcini, sur les terres de France, eut été vaincu, terrassé par Montéclair et Colin de Biamont. piancbes ti, tï.

Les Italiens restèrent à Londres, sous la direction de Hamdel; d'à utres y vinrent conduits par le maître Porpora : bientôt deux théâtres rivaux se signalèrent dans cette capitale. Senesino brillait sur l'un, Farinelli triomphait sur l'autre. Les deux virtuoses célèbres ne se connaissaient que de réputation. Chantant les mêmes jours, ils n'avaient pas encore pu s'entendre mutuellement. On les réunit enfin dans un même opéra, pour une soirée de bénéfice extraordinaire. Senesino, contralte, représentait un tyran farouche; Farinelli, sopraniste, chantait le rôle d'un prince malheureux et dans les fers. Pendant son premier air, il attendrit si bien le tyran, que Senesino, oubliant le caractère de son personnage, courut à Farinelli, et, transporté par l'admiration, par l'enthousiasme, l'embrassa de tout son cœur.

En 1777, Venise fut témoin d'une aventure de ce genre. La célèbre Calarina Gabrielli devait chanter avec le sopraniste Pacchiarotti; quoiqu'elle eût alors près de quarante-sept ans, ce virtuose, malgré la supériorité de son talent, se crut perdu la première l'ois qu'il parut en scène auprès d'elle. Catarina déploya tant de puissance, d'agilité, de maitrise dans un air de bravoure, que Pacchiarotti se sauva dans les coulisses, en s'écriant : Povero me! povero me! povero me! questo è un portento. Ce ne fut pas sans peine que l'on parvint à le faire rentrer en scène pour continuer la pièce. Il dit ensuite avec une telle expression, d'une manière si touchante, un air qu'il adressait à la Gabrielli, qu'elle en fut émue jusqu'à verser des larmes.

Planches, 98.

En 1723, les chanteurs étaient déjà payés énormément. La Cuzzoni dédaigne 60,000 ducats, 2i0,000 livres, prime offerte par un entrepreneur qui desirait la rendre à l'Italie. Capricieuse à l'excès, elle avait témoigné quelque envie d'avoir une garniture de dentelles de peu de valeur. Un lord très galant s'empresse de lui en porter une magnifique et digne d'une reine; la virtuose irritée, la déchire, la brûle, disant que ce n'était pas celle-là qu'elle voulait. Hœndel mit souvent la Cuzzoni à la raison, et la menaça même de la jeter par la fenêtre. Un seigneur jeune, aimable, très riche, lui demande sa main; elle épouse un garçon bijoutier, d'autres disent un musicien nommé Sandoni , et meurt dans la misère après avoir dissipé des trésors. Vers la lin de sa vie, elle était obligée de fabriquer des boutons de soie afin de pourvoir à son existence.

L'arrivée de Buononcini fit naître une rivalité violente à laquelle toute la noblesse participa. Chacun protégeait son favori : Hœndel avait pour appui la famille électorale, et Buononcini le duc de Marlboiough ; en sorte que par un hasard singulier, les torys étaient les partisans de Hamdel et les icighs ceux de Buononcini. La querelle devint si vive que l'on fut obligé de convenir, pour y mettre un terme, que Hœndel, Buononcini et Altilio Ariosti, dont les sectateurs étaient nombreux aussi, composeraient un opéra, dont ils écriraient un acte chacun. On choisit

le sujet de Muzio Scevola. Ariosti fit le premier acte, Buononcini le deuxième, et Hœndel le troisième. Ce dernier triompha ; le chant de Buononcini fut trouvé plus gracieux, plus suave que celui de Hamdel ; mais l'un se montrait imitateur de la manière de Scarlatti, l'autre avait un génie créateur.

Hœndel avait engagé pour son théâtre, au prix de 50,000 fr. par an, la célèbre Faustina Bordoni. Elle y débuta, le 5 mai 172(3, dans ÏAlessandro de son directeur. Le talent de cette virtuose justifia sa graude renommée; elle surpassa toutes les femmes que l'on avait entendues jusqu'alors en Angleterre, sans en excepter la fameuse Cuzzoni qui 'figurait sur la même scène. Une ardente, furieu.se rivalité s'établit alors entre ces deux cantatrices, dont les prétentions excitèrent la mauvaise humeur de Ha-ndel, et préparèrent les chagrins amers qui lui vinrent ensuite de ses entreprises théâtrales. Beaucoup de personnes de distinction se rangèrent sous la bannière de Faustina ou de la Cuzzoni. et les disputes durèrent près de deux ans avec le même acharnement que l'on a vu plus tard en France à l'occasion de Gluck et de Piccinni, de Mffle Marc, et de Mmeïodi, à Londres, au sujet de Mrav* Billington etMara. Ces deux dernières virtuoses, à voix agile et brillante, pouvaient raisonnablement se disputer le prix : elles suivaient !a même carrière. Le talent de Faustina consistait dans une extraordinaire habileté pour l'exécution des traits d'une prestesse étonnante, d'une éblouissante difficulté, tandis que la Cuzzoni se distinguait surtout dans le chant pathétique, d'une expression large et suave.

En des genres différents, ces deux femmes étaient supérieures à toutes les autres cantatrices : entre elles il ne pouvait exister de rivalité précise et motivée.

Des chanteurs italiens, dirigés par Lucio Papirio, donnaient des représentations à Bruxelles en 1729, époque où le prince d? Cangnan avait la haute inspection de l'Académie royale de Musique. Sur l'invitation de ce prince., ils arrivèrent à Paris, et débutèrent à l'Opéra, le 7 juin J729, par Serpilla e Bajocco, ovvero il Marito giocatore e laMoglie bacchetona. Le 17, ils représentèrent Don Miccu e Lesbina, intermèdes en trois actes, à

deux acteurs principaux. Cette nouveauté, favorablement accueillie, n'eut aucun résultat pour le progrès de l'art. Chacun de ces opéras bouffons parut quatre fois de suite. Ristorini (Anlonio- Maria), Mlle Ungarelli (RosaV, du théâtre de Darmstadt, figuraient en première ligne dans l'une et l'autre pièce, dont les entr'actes et le dénouement étaient ornés de danses exécutées par Laval, Malter, Dumoulin, Mlles Salle, deCamargo, Mariette. On joignit à Serpilla des chœurs italiens tirés des opéras de Campra, de Batistin; Dumas et M1,e Roze, acteurs français, y chantaient les solos. Des sonates, des concertos mêlés à ces divertissements firent briller Guignon, fameux violoniste de ce temps, et le dernier qui se soit paré du vain titre de roi des violons. L'exécution vive et précise des Italiens fut généralement admirée, dit le Mercure de France. Juin 1729.

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