RIVALITÉS DE CANTATRICES
Quantz, flûtiste célèbre, qui donnait des leçons à Frédéric II, vint à Londres en 1727. Il y trouva l'opéra dans un état brillant, sous la direction de Hœndel. On y représentait Admete, dont la musique était grande et pompeuse. Senesino, Mmes Cuzzoni, Faustina, y remplissaient les principaux rôles. Voici l'esquisse du caractère de ces deux cantatrices rivales , tracé d'après Quantz, dont le jugement paraît exempt de la partialité de l'époque, 1726.
Mme Cuzzoni possédait une voix de soprane étendue et limpide, voix angélique, une intonation pure, un trille parfait. Elle parcourait deux octaves d'ut en ut. Son style était simple, noble et touchant. Ses grâces ne semblaient pas être un effet de l'art, sous la manière aisée qui les accompagnait. Elle s'emparait de l'ame de tous ses auditeurs par son expression incisive et touchante. Elle n'usait point d'une grande rapidité dans l'exécution de Yallegro; mais il y avait dans ses notes une rondeur, une douceur charmantes. Avec tous ces avantages , cette virtuose était froide en son jeu, sa figure n'avait rien de favorable pour la scène, bien qu'elle fût d'une grande beauté.
La voix de Faustimi était un demi-soprane, partant alors du si bémol pour arriver au sol. Elle possédait il cantar granito, le chant ferme et délié. Elle avait l'exécution bien articulée et brillante; la langue fluente, ce qui lui donnait la faculté de prononcer les mots rapidement et distinctement. Faustina avait un gosier flexible pour les traits d'agilité, un trille si prompt et si vibrant qu'elle pouvait l'attaquer en toute occasion, et comme elle voulait. Les passages simples ou compliqués, lents ou rapides, ceux même dans lesquels il fallait battre la même note, comme l'archet du violon le fait en trémolo, toutes ces difficultés étaient surmontées par la voix de la cantatrice avec l'aisance et la prestesse que l'on aurait obtenues sur un instrument. C'est elle sans doute qui, la première, introduisit avec succès la répétition rapide et perlée d'une même note; artifice prodigieux dont Farinelli, Monticelli, Visconti, Ricciarelli, et la charmante Mingotti s'emparèrent ensuite, pour lui devoir leurs plus beaux triomphes, rianciics, pages 21/i, 215. Mme Catalani a fait quelques heureux essais dans ce genre, et Mme Damoreau nous les a rappelés dans Zanetta, opéra comique d'Auber.
Lorsque le comédien cesse de vivre, tout s'éteint avec lui, disait Talma. Le chanteur est plus heureux, ses accents sont notés sur le papier, et ces traits pleins d'audace et de nouveauté, ces miracles d'exécution, recueillis par de judicieux et prévoyants contemporains, brillent du moins à nos yeux, s'ils ne peuvent plus enchanter notre oreille. Depuis cinquante-six ans j'entends les premiers chanteurs de l'univers, et n'ai jamais ouï rien de pareil aux traits écrits pour les virtuoses que je viens de citer. Je vous les donnerai ces traits, il m'a fallu vingt fois les collationner du doigt et de l'œil pour vaincre mon incrédulité, je pense que vous ne serez pas plus opiniâtre dans vos doutes. (planches, n° 72, et pages 2i/j et suivantes.) Mais revenons à notre chère Faustina.
Elle chantait Yadagio avec une ame, une expression de feu. Sa perfection était égale s'il s'agissait d'inspirer une tristesse profonde, au moyen de sons déchirants et prolongés, ou de lancer avec coquetterie les notes syncopées, les badinages du
tempo rubato. Faustina improvisait k merveille tous les changements qui pouvaient être faits à la mélodie, et les passages capricieux dont elle se plaisait à l'orner. Son jugement sûr et soudain lui faisait donner aux paroles toute la puissance d'expression dont elles étaient susceptibles. Toujours heureuse dans l'action scénique à cause de la grande flexibilité de ses organes, le jeu de sa physionomie ne cessait pas d'être d'accord avecles accents desa voix. Elle réussissait égalementdans les rôlesfurieux, amoureux et tendres : enfin elle était née pour le chant et le théâtre.
Il y avait une telle exaltation, une telle rage de partis pour les deux virtuoses, dit Quantz, que lorsque l'on commençait a fêter l'une d'elles, la cabale s'empressait de la siffler. Beaucoup de personnes de distinction se rangèrent sous la bannière de Faustina ou de la Cuzzoni, les disputes durèrent près de deux ans avec un tel acharnement qu'il fallut fermer le théâtre pour les terminer. Si les amateurs n'avaient pas été poussés, entrainés par la passion qui les rendait ennemis de leurs propres jouissances, ils auraient vu dans le mérite de ces deux femmes un caractère si différent et marqué de telle sorte qu'il était permis de les applaudir afin d'en obtenir tour à tour une double satisfaction : mais la passion ne raisonne pas. Malheureusement pour les gens sages qui se plaisent à goûter, à louer les talents sans distinction des personnes qui les possèdent et les exercent, la fureur des partis a guéri les entrepreneurs de spectacles de la folie d'engager à la fois deux cantatrices d'un grand talent et de mérite égal. Faustina Bordoni, femme du compositeur Hasse, recevait 50,000 fr. par an deson directeur Hamdel. J'abaudonne le récit de Quantz et m'attache aux notes de Burney.
Quinze ans plus tard, Faustina chantait à Dresde, elle régnait en souveraine au théâtre de la cour. Un soir qu'elle y chantait le rôle de Zénobie, s'apercevant que le roi causait un peu trop haut avec une belle princesse polonaise, elle prononça d'un ton si impérieux ces mots du livret : Tact io tel commando ! que Auguste III se tut et garda le silence jusqu'à la lin de la représentation.
A cette époque Regina Valentini, pensionnaire du couvent des
Ursulines, élève de l'abbesse de ce moùtier épousa Mingotti, le vieux directeur du spectacle, afin de s'affranchir de la tyrannie de ses parents. Ils la raillaient sans cesse et la traitaient durement parce qu'elle n'entendait rien à la cuisine, aux soins du ménage. Mingotti connaissait le parti qu'il pouvait tirer de la belle voix de sa femme, il chargea Porpora d'achever l'œuvre si bien commencée par l'abbesse, et Mme Mingotti fut entendue à la cour. L'effet qu'elle y produisit fit craindre qu'elle ne donnât de la jalousie à Faustina et que cette virtuose irritable ne se retirât ainsi que Hasse, son mari, lorsqu'il saurait' que son vieux et constant rival Porpora, devait toucher cent écus par mois pour endoctriner la débutante. Hasse, dans son dépit, se prit à dire que c'était le dernier refuge de Porpora, la seule branche qu'il eût à saisir, un clou pour s'accrocher. La Mingotti réussit dès ses premiers pas sur la scène.
Le talent, les succès de la jeune cantatrice éclatèrent si bien à Dresde, que le bruit en retentit jusqu'à Naples.Elle y fut appelée au grand théâtre, et fit son premier début en cette ville par le rôle d'Aristea dans VOlimpiade, musique de Galuppi. Monticelli, sopraniste fameux, chantait celui de Megacle. Le talent de Régina comme actrice, son intelligence précieuse, lui valurent autant d'applaudissements que son chant. Entreprenante, audacieuse, elle conçut et prit le personnage sous un point de vue différent de celui sous lequel les autres cantatrices l'avaient considéré jusqu'alors. Négligeant la tradition des anciennes, qui n'osaient pas s'écarter de l'usage, elle sut le présenter autrement, avec cette manière énergique, originale, que Garrick employa dès son entrée dans la lice pour étonner et charmer son auditoire. Exemple que l'illustre Malibran suivit plus tard. C'est en se défiant des règles admises et consacrées par la routine, le défaut de génie et le préjugé, que Garrick tirait de ses rôles des effets de débit et de jeu que la nation anglaise a toujours continué d'accueillir avec enthousiasme plutôt qu'avec applaudissement.
Après son premier succès à Naples, Mrae Mingotti reçut des propositions d'engagement pour toutes es parties de l'Europe :
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elle revint à Dresde où ses appointements furent augmentés d'une manière considérable autant que gracieuse. Elle y parut dans cette même Olimpiade; chacun en l'admirant avouait que pour la voix, l'exécution, le jeu de scène, ses moyens étaient prodigieux ; mais on pensait aussi qu'elle n'était pas propre à l'expression des sentiments pathétiques et tendres, nancucs
pages 214, 215.
C'était en 1748, Hasse écrivait alors son Démo fonte. Ce maître avait remarqué le fort et le faible de la voix de Mme Mingotti. Le malicieux compositeur imagina de donner à cette cantatrice un adagio qui naviguait dans les notes peu sonores de son organe, et pour montrer au grand jour ces défauts, il n'accompagna l'insidieux adagio qu'avec un pizzicato de violons. Régina fut obligée d'accepter le défi sans réclamation, mais elle avait découvert la ruse, le piège, elle travailla son adagio de telle sorte, tourna l'écueil avec une telle adresse que la victoire lui resta. L'air Se tutti i mali mici, disposé tout exprès pour mettre la virtuose en péril et ruiner sa réputation, fut couvert d'applaudissements, et Faustina elle-même, réduite au silence, n'osa se permettre un seul mot de critique. Sir Charles William ministre d'Angleterre auprès de la cour de Dresde, que sa liaison intime avec Hasse et sa femme réunissait à la cabale, sir William qui, précédemment, disait partout que la Mingotti ne pouvait réussir dans les airs lents et pathétiques, s'empressa de faire une amende honorable et publique. Séduit, entrainé par cette dernière et brillante prouesse, il alla sur-le-champ demander pardon à la cantatrice d'avoir douté de son mérite; et, depuis lors, il est resté son partisan plein d'ardeur, son ami le plus constant.
Régina se rendit bientôt à Madrid, elle y fut applaudie à coté du célèbre sopraniste Gizziello, sous la direction de Farinelli, dont le talent ne devait s'exercer qu'en présence du roi Ferdinand et pour ce prince tout seul. Farinelli était un directeur d'opéra d'une telle sévérité qu'il ne permettait pas à Régina de chanter ailleurs qu'au théâtre de la cour, ni même d'étudier dans une chambre donnant sur la rue. 11 fallait qu'elle refusât toutes les invitations que les seigneurs, les dames, les grands d'Es-
pagne adressaient à la cantatrice par excellence. Elle ne put jamais obtenir la permission de se faire entendre dans un concert particulier. Une dame enceinte, d'un rang élevé, qui ne pouvait se rendre au théâtre, déclarait hautement que l'envie d'un air de Mme Mingotti la tourmentait nuit et jour, que cette envie mettait en péril l'espoir d'une illustre maison : Farinelli rut inexorable. Les Espagnols 'ont un respect religieux pour ces affections involontaires et déréglées, pour ces envies de femme grosse, que plusieurs regardent, à tort, comme fantastiques. Le mari de la dame se plaignit au roi de la rigueur inhumaine du directeur de l'Opéra, qui, disait-il, causerait la mort de la mère et de l'enfant, si sa majesté n'interposait sa volonté royale. Ferdinand accueillit avec bonté la requête de cet époux alarmé pour sa géniture, il ordonna que Mme Mingotti recevrait la dame chez elle, et fut obéi. Les désirs de la dame étant satisfaits musicalement, sa majesté sauva l'enfant du danger de porter un air italien écrit sur sa figure en caractères indélébiles.