‹ L'Opéra-Italien de 1548 à 1856Chapitre 14 sur 69 · FARINELLI · texte numérisé non relu

FARINELLI

Carlo Broschi, dit Farinelli, sopraniste admirable, dont j'ai déjà parlé, s'était fait entendre à la cour de Louis XV, en 1737, et l'avait enchantée, Riccoboni l'affirme. Le roi l'applaudit avec un enthousiasme surprenant pour un prince qui n'aimait pas la musique, et l'italienne moins que toute autre. On dit qu'il lit présent de son portrait et de cinq cents louis au chanteur. Farinelli s'éloigna pourtant de Paris fort mécontent de la sensation produite en cette ville par son talent, peut-être aussi de l'opinion générale des Parisiens à l'égard de la musique italienne. La mauvaise humeur de ce virtuose fut, plus tard, funeste à la France.

En 1752, le duc de Duras est chargé d'une mission secrète à la cour de Madrid. Il s'agissait d'engager le roi d'Espagne, Ferdinand VI, à signer un pacte de famille avec Louis XV, et de faire épouser à Ferdinand une des princesses de France, dans le cas où la reine d'Espagne viendrait à mourir. Il était de la plus haute

importance que l'épouse de Ferdinand n'eût aucun soupçon de ce projet. Cette princesse, infante de Portugal, était dévouée entièrement aux intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre; elle avait un grand empire sur les volontés de son mari, et lui inspirait continuellement des préventions contre Louis XV, cousingermain du roi d'Espagne. Elle était fortifiée dans sa haine contre la France par le chanteur Farinelli, favori du roi, vendu aux cours de Vienne, de Londres et de Turin, lequel se vengeait par des intrigues politiques du peu de sensation que son talent musical avait produit à Paris. Il contribua puissamment à divulguer le secret, et la mission française échoua complètement.

Tant de fiel entre-t-il dans l'aine des chapons?

Farinelli plaît à Ferdinand VI, qui le comble d'honneurs, de richesses et lui fait chanter pendant dix ans, chaque jour, quatre airs favoris, tète à tète pour l'ébattement de sa majesté toute seule ; sans faire le moindre changement à ce répertoire, toujours présenté dans le même ordre. Deux de ces morceaux étaient de Hasse, Pallido il sole, et Per questo dolce amplesso, le troisième était un menuet sur lequel le virtuose improvisait des variations. Ainsi Farinelli redit pendant ces dix années environ trois mille six cents fois les mêmes airs et jamais autre chose : c'était payer bien cher le pouvoir et la fortune. La mort de Ferdinand VI put seule mettre un terme à l'éternel da capo.

— Farinelli avait sept ou huit notes de plus que les voix ordinaires, également sonores, égales et claires ; il possédait la science musicale au plus haut degré, et se montrait en tout un digne élève de Porpora. » Martinelli, Lettres familières.

— La voix de Farinelli était considérée comme une merveille, parce qu'elle était si puissante, sonore, parfaite, et si riche par son étendue, tant au grave qu'à l'aigu, que de notre temps on n'en a point entendu de semblable. Il était d'ailleurs doué d'un génie créateur qui lui inspirait des traits étonnants et si nouveaux que nul n'était capable de les imiter. L'art de conserver et de reprendre la respiration avec tant -de douceur et de facilité que nul ne s'en apercevait, a commencé et fini en lui.

» L'égalité de la voix, et l'art d'en étendre le son, le portamento,

l'union des registres, l'égalité surprenante, le chant pathétique ou gracieux, un trille admirable, autant que rare, furent les qualités par lesquelles il se distingua. Il n'y a point de genre dans l'art qu'il n'ait porté à une perfection si sublime qu'il s'est rendu inimitable. A peine le bruit de son mérite fut-il répandu, que les villes les pins importantes de l'Italie se le. disputèrent pour leurs théâtres : il avait à peine dixsept ans. Il fut également désiré, demandé, apprécié, applaudi dans les principales cours de l'Europe. Ces triomphes si bien mérités furent obtenus par lui dans sa jeunesse ; néanmoins ce grand artiste ne cessa jamais d'étudier, s'appliquant avec une telle persévérance, qu'il parvint à changer en grande partie sa manière, pour en acquérir une meilleure , lorsqu'il n'avait plus rien à désirer au regard de la fortune et de la célébrité. » Makcini , Rifiessioni pratiche suî canto figurâto.

Chantant à Rome en 1722, à l'âge de dix-sept ans, FarineUi établit son immense réputation par un air de bravoure avec trompette obligée, que Porpora, son maître, écrivit tout exprès pour faire briller le talent du jeune virtuose, et celui d'un trompettiste allemand d'une habileté prodigieuse. Cet air commençait par une seule note, que tenait d'abord la trompette. Le chanteur prenait la note ensuite, pour la tenir avec un charme, un artifice de mise de voix, une longueur de temps surprenante, au point que des cris d'admiration éclatèrent dans toute la salle. Ce duo de voix et de trompette assura le succès de YEomene de Porpora. Farinelli renouvela ce miracle de perfection douze ans après, en débutant à Londres dans YArtascrse de Hasse, 173V. Richard Broschi, frère du merveilleux exécutant, avait ajouté l'air d'entrée, avec solo de trompette, à la partition. La seule note, attaquée et tenue successivement par la trompette et par la voix pianissimo, crescendo, forte, fortissimo, diminuendo, smorzando, perdendosi, excita des transports d'enthousiasme, de délire tels qu'une dame de la cour s'écria de sa loge : — Il n'y a qu'un Dieu et qu'un Farinelli. »

Après ses débuts à Rome, Farinelli se rendit à Bologne, à Venise, à Vienne. Dans toutes ces villes, son talent fut regardé comme prodigieux. Écoutons le docteur Burney qui le vil à Bologne en 1772.

— Il nie raconta qu'à Vienne où trois fois il était allé, à \ îenne où l'empereur Charles VI l'avait comblé d'honneurs, il reçut de ce prince un avis qu'il estima plus utile que tous les préceptes de ses maîtres, ou les exemples de ses rivaux. Sa majesté impériale eut la bonté de lui dire un jour, avec autant de douceur que d'affabilité : — Dans votre » chant, vous ne marchez et ne vous arrêtez jamais comme un autre » mortel : tout y est surnaturel. Ces pas de géant, ces notes, ces pas- » sages interminables ne causent que de l'étonnement; il est temps de » songer à plaire, à séduire. Vous prodiguez trop les dons que vous » tenez de la nature. Si vous desirez d'aller au cœur, de le captiver, il » faut prendre une route plus unie et plus simple.»

» Il m'assura que ce peu de mots avait amené un changement total dans sa manière de chanter. Depuis cette époque, il a toujours uni le pathétique au genre vif, le simple avec le sublime, et c'est par ces moyens qu'il a charmé ses auditeurs autant qu'il les a frappés de surprise. Tous ceux qui l'ont entendu lors de son séjour à Londres en 1734, tous ceux qui depuis lors ont ouï parler de lui, savent quel effet son miraculeux talent produisait sur l'auditoire. C'étaient des transports, de l'enchantement, de l'extase. Dans le fameux air, Sono quai nave, composé par son frère, il prenait la première note avec tant de délicatesse, l'enflait par degrés insensibles jusqu'à la plus grande force pour la diminuer ensuite de la même manière, qu'on l'applaudissait pendant plus de cinq minutes. Bientôt il prenait sa course brillante et rapide au point que les violons de ce temps avaient peine à le suivre. Enfin il était supérieur à tous les autres chanteurs, comme le fameux cheval de Childers l'était à tous les autres coursiers. Planches, 72.

» Ce n'était pas seulement à cause de la rapidité, du brio, il avait réuni tout ce que chaque chanteur présentait d'excellent dans la voix, la force, la douceur et l'étendue. Le tendre, le gracieux, le rapide se faisaient remarquer également dans son style. Farinelli avait des moyens tels, qu'on n'en a jamais rencontré de pareils avant lui, et qu'on n'en a pas reconnu depuis lors dans aucun être humain ; moyens d'un effet irrésistible, avec lesquels il pouvait subjuguer tout homme qui l'entendait, le savant comme l'ignorant, l'ami comme l'ennemi. »

A tous ces moyens de séduire, Farinelli joignait l'avantage d'être le plus joli garçon, le plus bel homme qu'on puisse imaginer. Figurez-vous un Adonis en habit carré, veste et le reste de damas, les bas roulés sur les genoux, costume de Turcaret,

ayant une guirlande de roses printannièrcs passée en sautoir. Euterpe le couronne ; celte muse est debout, elle est nue, et pourtant l'immortelle paraît moins séduisante que le virtuose en son fauteuil assis. La Renommée part à tire d'ailes, embouchant sa trompette, des Amours folâtrent auprès du chanteur. Vous voyez que la disposition donnée à ce portrait historique par le peintre Amiconi, est, quant au génie de la musique, absolument la même que son confrère Ingres a reproduite pour l'image de Cherubini, tant critiquée à cause de l'association d'un être fantastique et d'un musicien terrestre. Le seul tort d'Ingres, si l'on peut en reprocher à ce grand artiste, est d'avoir représenté Cherubini septuagénaire, s'il l'avait pourtrait quarante ans plus tôt, lorsqu'il était, en beauté, le presque rival de Boieldieu, la muse aurait été d'une consonnance parfaite avec son protégé.

L'excellente gravure du tableau de L. Amiconi, faite ef publiée à Londres par J. Wagner, porte cette devise empruntée à Virgile : Primam merui qui laude coronam.

Curieuse à tous les égards, l'estampe de Wagner est dans le cabinet de M. Scudo, l'un de nos meilleurs professeurs de chant, musicien instruit, polyglotte, homme de goût, et qui sait ce qu'il dit lorsqu'il parle de son art, chose infiniment rare aujourd'hui.

La Ensenada (1), premier ministre du roi d'Espagne, et Farinelli, s'étaient connus dans un temps où leur liaison ne faisait déroger ni l'un ni l'autre. S'étant retrouvés à la cour, l'un en place éminente, l'autre en grande faveur, ils continuèrent d'être amis. Farinelli se déclara tel avec courage lors de la disgrâce de La Ensenada. Il osa montrer à la reine le ressentiment qu'il éprouvait de ce qu'elle ne s'y était point opposée, demanda sa retraite, et ne céda qu'aux excuses de cette princesse, qui descendit à des bassesses pour le retenir.

En mars 1753, Farinelli reçut une boîte de cristal de roche, ornée de superbes diamants, de l'empereur et de l'impératrice d'Allemagne, avec les portraits de ces majestés. Toute l'Espagne en

(1) Son véritable nom était Zeno Somo de silva ; par modestie, il se fit appeler en arrivant au pouvoir La Ensenada , Le en soi rien.

remit de colère. Quelques mois plus tard, l'empereur fil plus encore : il écrivit de sa main à ce virtuose, une lettre remplie de protestations d'estime, d'éloges et d'assurances de protection dans tous les événements.

CAFFARELLI (Majorano, Gaétan, dit).

Un autre virtuose illustre et de la même espèce, obtint le plus brillant succès au palais de Versailles, en 1753. Caffarelli charma son noble auditoire. Il chanta plusieurs fois au Concert spirituel, où les Parisiens l'entendirent avec plus d'étonnement que de plaisir. Caffarelli jugea ses auditeurs et n'osa pas se livrer à toutes les inspirations de son génie. Plus tard des fanatiques situèrent Pagin, Somis, violonistes d'un grand talent, parce que leurs concertos avaient des formes italiennes. Cette aversion stupide n'était pas générale. M. de Couvai retint à souper Somis, qui venait d'être applaudi par la brillante assemblée réunie chez cet amphitryon, et sut glisser adroitement cent louis sous la serviette du violoniste fameux.

Jean-Jacques Rousseau dit : — J'avais espéré que le sieur Caffarelli nous donnerait, au Concert spirituel, quelque morceau de grand récitatif et de chant pathétique, pour faire entendre une fois aux prétendus connaisseurs ce qu'ils jugent depuis si longtemps; mais, sur ses raisons de n'en rien faire, j'ai trouvé qu'il connaissait encore mieux que moi la portée de ses auditeurs. »

— Farinelli mérite bien d'être premier ministre en Espagne, c'est une voix admirable, » disait Caffarelli.

Farinelli jouissait, il est vrai, d'un immense crédit à la cour de Madrid, mais sans aucun autre emploi que celui de chanteur favori de sa majesté. Plusieurs biographes romanciers l'ont nommé premier ministre de leur autorité privée.

Pendant son séjour à Versailles, Caffarelli eut une table de six couverts, un carrosse, traitement pareil à celui du confesseur du roi. L'Académie française le fit chanter en sa présence, le jour de la Saint-Louis, dans la chapelle du Louvre, et le récompensa

d'une bourse de cent jetons. Louis XV lui fit remettre une boîte d'or superbe, — Quoi, dit le virtuose, le roi de France m'envoie cette boîte? En voilà trente dont la moindre vaut mieux que celle-là : si du moins elle était ornée du portrait de Sa Majesté.

— Monsieur, le roi de France ne donne son portrait qu'aux ambassadeurs, répondit l'émissaire. — Qu'aux ambassadeurs?, eh bien ! le roi n'a qu'à les faire chanter. »

Louis XV, à qui Ton rapporta ce propos, en rit beaucoup et le dit à ladauphine, Marie-Josèphe de Saxe. Cette princesse manda le virtuose ambitieux, et sans lui rappeler ses observations critiques, elle lui fit présent d'un beau diamant et d'un passeport.

— Il est signé par le roi, lui dit-elle; c'est pour vous un grand honneur, mais il faut en profiter, car il n'est valable que pour dix jours. »

La dauphine avait témoigné le désir d'entendre Caffarelli, le maréchal de Richelieu, gentilhomme de la chambre, le fit venir de Naples au mois de juin 1753. Ce virtuose chanta deux airs le S novembre suivant au Concert spirituel, et partit le 7 pour Rome.

Caffarelli avait fait son début à Rome, au théâtre Valle, en 172i, il y parut dans un rôle de femme, suivant l'usage de ce temps et de cette ville pour les sopranistes. La beauté de sa voix, de son visage, la perfection de son chant lui valurent un succès d'enthousiasme. Quand il y revint en 1728, et qu'il y parut dans un rôle d'homme, au théâtre Àrgentina, son triomphe eut un éclat sans exemple jusqu'à ce jour. La sympathie que les femmes ont toujours éprouvée en faveur des virtuoses de ce genre, s'accrut au point que les dames du haut parage se disputaient, s'arrachaient l'heureux sopraniste. Pour échapper à la colère d'un mari jaloux, Caffarelli se cacha dans une citerne vide. A l'abri du poignard, il y fut saisi par un rhume violent, qui le retint au lit pendant un mois. La dame qui s'intéressait à lui, connaissant jusqu'où le ressentiment d'un rival légitime pouvait aller, mit le chanteur sous la garde constante de quatre spadassins. Cette aventure n'eut pas de suites fâcheuses.

Étant à Naples, Caffarelli apprend que le sopraniste Gizziello

doit chanter à Rome un certain jour, il part en poste, arrive en cette ville, se rend au théâtre, enveloppé dans son manteau, afin de n'être pas reconnu. Après l'air d'entrée de Gizziello, Cafîarelli saisit un moment où l'on faisait trêve aux applaudissements et s'écrie : Bravo, bi'avissimo, Gizziello! è Caffarelli che teV dice; après ces mots bien flatteurs dans la bouche d'un rival, Caffarelli sort et reprend la route de Naples.

Charles III, roi de Naples, qui venait de faire construire le théâtre San-Carlo, résolut d'y réunir Gizziello et Caffarelli dans Achille in Sciro, dont Pergolese avait écrit la musique pour l'inauguration de cette grande scène. Les deux virtuoses quittèrent, l'un le Portugal, l'autre la Pologne, et vinrent au rendezvous donné. Caffarelli produisit un effet merveilleux dans son premier air : toute la cour et le public firent éclater les transports les plus vifs, les applaudissements les plus bruyants. Gizziello, depuis, avoua qu'il se crut perdu, qu'il resta tout étourdi de ce qu'il venait d'entendre. — Néanmoins, dit-il, j'implorai l'assistance du ciel, et je m'armai de courage. » L'air qu'il devait chanter était dans le style pathétique; le son de sa voix, si pur, si touchant, le fini de son exécution, l'accent expressif qu'il sut y mettre, et probablement aussi l'émotion que le succès de son rival venait de lui causer,, tout cela, dis-je, lui fit atteindre un tel degré de sublimité, que le roi transporté se leva, battit des mains, invita la cour à l'imiter, et la salle fut ébranlée par les applaudissements prolongés de l'assistance. On partagea le prix en déclarant Caffarelli le plus grand chanteur dans le genre brillant, Gizziello, dans le style expressif.

A l'âge de soixante-cinq ans, Caffarelli jouissant, à Naples, de cent mille francs de rente, ayant acheté pour son neveu le duché de San Dorato, chantait encore, pour de l'argent, dans les concerts et les églises. Il s'était fait bâtir un palais, sur la porte duquel on lisait cette inscription :

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