‹ L'Opéra-Italien de 1548 à 1856Chapitre 18 sur 69 · RAGUENET · texte numérisé non relu

RAGUENET

Parallèle des Italiens et des Français en ce qui regarde la Musique et ks Opéras. Paris, lean Moreau, 1702, tn-12.

J'ai dit que nous avions un grand avantage sur les Italiens par les basses-contre qui sont si communes parmi nous, et si

rares en Italie; mais quels avantages n'ont-ils pas sur nous, par leurs opéras, par leurs sopranistes qui sont sans nombre, et dont nous n'avons pas un en France? Les voix de femme sont aussi douces, aussi agréables, chez nous, que celles de ces sortes d'hommes; mais il s'en faut bien qu'elles soient aussi fortes, aussi perçantes. Il n'y a point de voix d'homme ni de femme au monde si flexibles que celles de ces sopranistes ; elles sont nettes, elles sont touchantes, elles pénètrent jusqu'à l'ame.

» Vous entendez quelquefois une symphonie si charmante, qu'on ne saurait imaginer rien au delà; cependant il se trouve que ce n'est que l'accompagnement d'un air encore plus beau, chanté par une de ces voix qui, d'un son plus éclatant, le plus doux en même temps , perce la symphonie et s'élève au-dessus de tous les instruments avec un agrément qu'on ne saurait décrire : il faut l'entendre.

» Ce sont des gosiers et des sons de voix de rossignol; ce sont des haleines à faire perdre terre, à vous oter presque la respiration ; des haleines infinies par le moyen desquelles ils exécutent des passages de je ne sais combien de mesures ; ils font des échos de ces mêmes passages, ils soutiennent des notes d'une longueur prodigieuse, au bout desquelles, par un coup de gosier semblable à ceux des rossignols, ils font encore des cadences (trilles) de la même durée.

» Ces voix douces et rossignolantes sont enchantées dans la bouche des acteurs qui font le personnage d'amant ; rien n'est plus touchant que l'expression de leurs peines formée avec ces sons de voix si tendres et si passionnés. Les Italiens ont en cela un grand avantage sur les amants de nos théâtres, dont la voix grosse et mâle est constamment bien moins propre aux douceurs qu'ils disent à leurs maitresses. D'ailleurs, comme ces voix sont aussi fortes qu'elles sont douces, on entend très distinctement tout ce qui se chante aux théâtres italiens, au lieu qu'on perd la moitié de ce qu'on chante dans nos théâtres, à moins que l'on ne soit bien près des acteurs et qu'on ne sache deviner

» Les Italiens ont encore un grand avantage sur nous par le moyen de leurs sopranistes, en ce qu'ils en font le personnage

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qu'ils veulent, une femme aussi bien qu'un homme, selon qu'ils en ont besoin. Les sopranistes sont tellement accoutumés à faire les rôles de femme, que les meilleures actrices du monde ne les font pas mieux qu'eux. Ils ont la voix aussi douce qu'elles, et l'ont avec cela beaucoup plus forte. Tls sont plus grands que le commun des femmes, et ont par là plus de majesté qu'elles ; ils sont même ordinairement plus beaux en femme que les femmes. Ferini, par exemple, qui faisait à Rome, en 1698, le personnage de Sibaris dans l'opéra de Temistocle, est plus grand et plus beau que ne le sont ordinairement les femmes ; il a je ne sais quoi de noble et de modeste dans la physionomie; habillé en princesse persane, comme il était, avec le turban et l'aigrette, il avait un air de reine et d'impératrice; et l'on n'a peut-être vu jamais une plus belle femme au monde qu'il le paraissait sous cet habit. L'Italie est plein de ces sortes de gens, on y trouve partout des acteurs et des actrices à choisir. J'ai vu, à Rome, un homme qui était aussi fort pour la musique et le chant, que les plus habiles de notre Opéra; il était en outre excellent acteur et valait pour le moins notre Arlequin et notre Raisin. Cependant cet homme n'était ni musicien ni comédien de profession ; c'était un procureur qui, pendant le carnaval, quittait les affaires pour prendre un rôle à l'Opéra, et qui faisait sa charge durant tout le reste de l'année. Il est donc beaucoup plus aisé de faire exécuter un drame lyrique en Italie, qu'il ne l'est en France.

» Les Italiens ont encore, pour les instruments et pour ceux qui les touchent, le même avantage qu'ils ont sur nous pour les voix et pour les chanteurs. Les violons sont montés de cordes plus grosses que les nôtres, ils ont des archets beaucoup plus longs, et savent tirer de leurs instruments une fois plus de son que nous. Pour moi, la première fois que j'entendis l'orchestre de notre Opéra à mon retour d'Italie, l'idée de la force de ces sons qui m'était encore présente, me fit trouver ceux de nos violons si faibles, que je crus qu'ils avaient tous des sourdines. Les archiluths des Italiens sont une fois plus grands que nos téorbes ; tout y est plus fort de la moitié pour le son. Leurs basses de violon sont une fois plus grosses que les nôtres ; et toutes

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celles qu'on joint ensemble dans nos opéras, ne font point un bourdonnement aussi fort que le font ceux de ces grosses basses aux opéras d'Italie. C'est assurément un instrument qui nous manque en France (1), que ces basses d'un creux qui fait, chez les Italiens, une base admirable sur laquelle tout le concert est soutenu. C'est un fondement sur, et d'autant plus solide qu'il est plus bas et plus profond; c'est un son nourri, moelleux qui remplit l'air d'une harmonie agréable dans une sphère d'activité qui s'étend jusqu'aux extrémités des plus vastes lieux. Le son de leurs symphonies est porté jusqu'aux voûtes dans les églises, et jusqu'au ciel dans les lieux découverts : et, pour ceux qui louchent ces instruments, nous n'avons, en France, que très-peu de gens qui en approchent.

» On voit, en Italie, des enfants de quatorze à quinze ans avec un dessus, une basse de violon, jouer admirablement bien des symphonies qu'ils n'ont jamais vues, mais des symphonies qui démonteraient nos plus habiles ; et cela, souvent pardessus l'épaule de deux ou trois personnes qui sont devant eux, à quatre et cinq pas de la tablature. Vous voyez ces petits torticolis jeter seulement un œil de travers sur le livre, et emporter les choses les plus difficiles du premier coup. On ne bat point la mesure aux orchestres d'Italie, et cependant on n'y voit jamais personne manquer d'un temps ni d'un ton. Il faut tout Paris pour former un orchestre, on n'y en trouverait pas deux comme celui de l'Opéra. Rome ne contient pas la dixième partie du monde qui esta Paris, et l'on trouverait à Rome de quoi fournir sept et huit orchestres composés de clavecins, de violons, de téorbes, tous également bien remplis. Mais, en quoi principalement les orchestres d'Italie l'emportent sur ceux de France, c'est que les plus grands maîtres ne dédaignent pas d'y jouer. J'ai vu, à Rome, à un même opéra, Corelli, Pasquini et Gaetani, qui sont constamment les premiers hommes du monde pour le violon, pour le

(1) La contre-basse de violon fut introduite douze ans plus tard, en 1714, à l'Opéra de Paris, par Montéclair. Elle n'y servit d'abord que pour accompagner les chœurs; un de ces instruments y sonnait, et le vendredi seulement.

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clavecin, et pour le téorbe ou l'archiluth. Aussi leur donne-t-on pour un mois ou six semaines trois ou quatre cents pistoles (trois ou quatre mille francs) à chacun. C'est la manière dont on traite, dont on paie les musiciens, qui fait en partie, qu'il y en a, qu'il y en aura toujours beaucoup plus chez les Italiens que chez nous.

» On les méprise en France, comme des gens d'une profession basse ; en Italie, on les estime, on les caresse comme des illustres. Ils font des fortunes très-considérables; et, chez nous, à peine gagnent-ils de quoi vivre. De là vient qu'il y a dix fois plus de personnes qui s'attachent à la musique en Italie, qu'en France; il est naturel que, même toutes choses étant égales, il y en ait un plus grand nombre qui réussissent. Rien n'est plus commun, en ce pays, que lesjoueurs d'instruments, les musiciens et la musique. Les chanteurs de la place Navone à Rome, et ceux du pont Rialto à Venise, qui sont là ce que sont ici les chanteurs du Pont-Neuf, se mettent souvent trois ou quatre ensemble, dont l'un joue du dessus de violon, l'autre de la basse, et les autres du téorbe ou de la guitare ; ils chantent, en outre, en parties, et s'accompagnent très-juste de leurs instruments. On fait des concerts en France qui ne valent pas mieux.

» Enfin, pour les décorations et pour les machines, les opéras d'Italie l'emportent beaucoup sur ceux de France. Les loges y sont bien plus magnifiques; l'ouverture du théâtre y est bien plus haute et plus large; et les peintures de nos décorations ne sont certainement que du barbouillage en comparaison de celles des Italiens. On y voit des statues feintes de marbre et de stuc, belles comme les plus belles antiques de Rome, des palais, des colonnades, des galeries, des morceaux d'architecture d'une grandeur et d'une magnificence au-dessus de tous les édifices qu'on voit au monde ; des perspectives qui trompent le jugement aussi bien que les yeux de ceux même qui savent tout le secret de l'art; des vues d'une étendue immense dans des espaces qui n'ont pas trente pieds de profondeur. Ils y font même paraître, assez ordinairement, les superbes édifices des anciens Romains, dont on ne voit plus que les restes, comme le Colysée,

que j'ai vu, au Collège romain, en 1698, dans le même état où il était du temps de Vespasien, qui lit bâtir cet amphithéâtre célèbre. Tellement que ces décorations, déjà très-agréables, sont encore très instructives.

» Quant aux machines, je ne crois pas que l'esprit humain en puisse porter l'invention plus loin qu'elle est poussée en Italie. En 1697, à Turin, j'ai vu Orphée qui, dans un opéra, enchantait par sa belle voix, les animaux. Il y en avait de toutes les sortes : des sangliers, des lions, des ours , rien ne saurait être plus naturel et mieux contrefait. Un singe y fit cent badineries les plus jolies du monde, grimpant sur le dos des autres animauS, leur grattant la tête avec sa main, et faisant toutes les singeries propres à son espèce. Un jour, à Venise, on vit paraître un éléphant sur le théâtre. En un instant, cette grosse machine se dépeça, et une armée se trouva, sur la scène en sa place. Tous les soldats, par le seul arrangement des boucliers*, formaient cet éléphant d'une manière aussi parfaite que si c'avait été un éléphant naturel et véritable.

» J'ai vu à Rome, en 1698, un fantôme de femme entouré de gardes, entrer sur le théâtre de Capranica. Ce fantôme étendant les bras et développant ses habits, il s'en forma un palais entier avec sa façade, ses ailes, ses corps et ses avant-corps de bâtiment, le tout d'une architecture enchantée. Les gardes ne firent que piquer leurs hallebardes sur le théâtre, et, sur-le-champ, elles furent changées en jets d'eau, en cascades, en arbres qui firent paraître un jardin charmant au devant de ce palais. On ne saurait rien voir de plus subit que ces changements, rien de plus ingénieux, de plus merveilleux. Aussi les plus beaux esprits de l'Italie se font-ils un plaisir d'inventer ces machines. Ce sont, le plus souvent, des gens de la première qualité qui régalent le public de ces sortes de spectacles, sans aucun intérêt. En 1698, c'était le chevalier Acciajoli, frère du cardinal de ce nom, qui s'était chargé d'organiser les décorations et les machines du théâtre de Capranica.

» Voilà, ce me semble, à peu près tout ce qu'on saurait dire de la musique française et de la musique italienne, dans un pa-

rallèle. Je n'y ajouterai plus qu'une chose, en faveur des opéras d'Italie : elle confirmera tout ce que j'ai dit à leur avantage. Quoiqu'il n'y ait ni chœurs (1; ni danses, et qu'ils durent cinq ou six heures, on ne s'y ennuie cependant jamais; au lieu qu'après quelques représentations des nôtres, qui durent la moitié moins, il y a très-peu de personnes qui n'en soient rassasiées, et qui ne s'y ennuient. »

ANONYME, Mercure de France, décembre i"2u, page 2869.

— Les opéras sont un des principaux plaisirs et le plus grand ornement du carnaval de Venise. La poésie en est d'ordinaire assez mauvaise, mais la musique en est excellente. Les sujets sont pris souvent de quelque action célèbre des anciens Grecs ou Romains, qui, parfois, paraissent assez ridicules, par le peu de vraisemblance qu'il y a d'entendre un de ces fiers Romains pousser des cris aigus par la bouche d'un soprano.

» Le sujet le plus en vogue, dans ces dernières années, était César et Sciplon, rivaux amoureux de la fille de Caton. Les premières paroles de César sont d'ordonner à ses soldats de fuir, parce que les ennemis approchent : Alla fugga, al campo. La fille de Caton préfère César, et cause ainsi la mort de son père. Avant de se tuer, Caton est dans sa bibliothèque, où parmi les livres, le spectateur lit les titres des œuvres de Pétrarque et du Tasse. Après un court monologue, il se perce du poignard qu'il tient dans la main. Un de ses amis veut l'arrêter, il le poignarde en récompense de ce bon office. De la force du coup, l'arme se casse

(i) Le chœur figurait dans le Ballet comique de la r.oyne, en 1581 ; Cambert l'employa dans nos premiers opéras : le chœur dramatique est d'invention française. 3iUe de Valois, fille du régent Philippe d'Orléans, épousa le duc de Modène en 1719. Lorsque cette princesse alla joindre son mari dans sa capitale, on n'avait pas encore imaginé d'introduire des chœurs dans les opéras italiens. Choquée de ce défaut, la nouvelle duchesse fit venir de Paris un assortiment de choristes, nui débutèrent à l'Opéra de Modène, et ce sont les premiers que l'on entendit en Italie.

malheureusement sur une des côtes de l'ami ; en sorte que Caton est obligé de se donner la mort, en rouvrant sa plaie.

» Dans l'opéra représenté sur le théâtre de Saint-Ange, on se sert d'une invention presque semblable. Le héros de la pièce médite un rapt, et joue son rôle avec un grand couteau pendant à sa ceinture. La dame est assez adroite pour s'emparer du couteau, qui devient alors pour elle un moyen de défense.

» Outre la douceur si connue de leur langue, les poètes italiens ont un avantage tout particulier sur les auteurs d'une autre nation, en ce qu'ils ont un langage pour la poésie dont ils n'usent point en prose. Dans les autres langues il y a, comme vous le savez, un certain nombre de phrases particulières aux poètes; mais, dans l'italien, il y a non-seulement des sentences, mais encore une infinité de mots qui n'entrent jamais dans les discours ordinaires, et qui ont pour la poésie un certain tour si particulier et si poli, qu'ils perdent plusieurs de leurs lettres, et paraissent tout autres dans leurs vers. Pour cette raison les opéras italiens tombent rarement dans le style bas, quoique les pensées en soient ordinairement assez communes. Il y a cependant du beau, de l'harmonieux dans l'expression : sans cet avantage leur poésie moderne paraitrait extrêmement vulgaire et rampante, malgré toutes les allégories, aussi peu naturelles qu'ordinaires aux écrivains de cette nation. Au lieu que les Français, se servant presque toujours des mêmes mots pour les vers et pour la prose, sont obligés de relever leur langage par des métaphores, par des figures, ou par la pompe des expressions, qui relèvent la petitesse qui paraitrait dans chaque partie de la phrase.

» Avant de sortir de Venise, je dois vous parler d'une coutume particulière au peuple de ce pays. On y chante sur un ton grave des stances du Tasse; et lorsqu'un gondolier, ou tout autre amateur d'une condition aussi peu relevée, commence un endroit de ce poète, c'est l'effet d'un grand hasard si un autre ne lui répond; de sorte que, souvent dans un même voisinage , vous entendez dix ou douze personnes se répondre, en prenant stance à stance du poème, et aller aussi loin que la mémoire les peut mener.

» Le théâtre de Saint-Jean-Chrysostome est le plus beau qui soit à Venise; il est bien conçu, très-profond, et d'une grande magnificence. Les décorations en sont d'une hauteur, d'une longueur surprenante, et forment des points de perspective admirables. Il y a quatre étages de loges, trente-cinq à chaque rang. Les loges ne se louent pas au premier venu comme en France. Elles appartiennent à des familles, qui après en avoir payé le prix aux entrepreneurs de ces spectacles, s'en accommodent souvent avec d'autres, qui leur comptent une certaine somme tous les ans, outre le premier prix d'achat.

« Il n'y a que deux femmes, ou trois tout au plus, qui chantent aux opéras. A la vérité, ce sont ordinairement des voix charmantes. Les plus belles voix en hommes sont les hautes-contre et hautes-tailles ; les basses-tailles y sont très-rares. On est charmé de leurs symphonies, mais ils n'ont ni chceurs, ni ballets, ni flûtes.

« Leurs machines consistent d'ordinaire en grandes et somptueuses décorations. Dans l'opéra de Crésus, il y avait des deux cotés du palais du roi, soixante degrés pour y monter, et ces degrés étaient ornés partout de statues sur leurs piédestaux. L'effet en était admirable.

« Tout le monde prend des billets en entrant. Ceux qui ont des loges payent le prix ordinaire, et ceux qui n'en ont point vont au parterre et louent un siège à bon marché.

« L'usage le plus ordinaire est d'aller en masque au spectacle, c'est-à-dire, avec un habit de ville, une robe de chambre même et un petit masque. On a de grands égards pour ceux qui sont masqués.

« Quand la nuit approche, on ouvre des salons pour le jeu. On y va aussi masqué. Les étrangers n'y peuvent entrer que pendant le carnaval. On y trouve plus de vingt tables pour jouer si gros et si petit jeu qu'on veut, et le tout sans presque dire un seul mot. Ce grand silence est très-difficile à concevoir. Les religieux les mieux réglés ne sont pas plus paisibles dans leurs dortoirs, qu'on ne l'est dans ces Veux d'assemblée, où le concours est souvent très-considérable.

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