DE BROSSES
Premier Président du Parlement de Dijon, Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Lettres historiques et critiques sur l'Italie, 1738.
— Après avoir traversé deux villettes, Monte-Bugiano et Prescia, nous nous trouvâmes sur les frontières exiguës de l'état de Lucques. Je n'aurais jamais imaginé que dans un si petit état, il pût faire une si grande pluie : à peine eûmes-nous mis le pied sur les terres de cette république mirmidonne, que l'eau se mit à tomber d'une telle force, que si j'en voyais la peinture dans une relation, à coup sûr je n'en croirais rien. En moins d'une demi-heure, l'impériale de ma voiture fut percée, votre serviteur le fut aussi, et fit son entrée à Lucques, comme feu Moïse sauvé des eaux. »
Je cite d'abord celte excellente plaisanterie, dont nos romantiques se sont emparés, je la cite afin de constater la propriété du président musicien. Nous le suivrons à Venise, il y arrive après le carnaval, et regrette cette singularité, beaucoup moins que les opéras et les spectacles de la saison d'hiver.
— Ce n'est pas que je manque de musique, il n'y a presque pas de soirée sans concerts; le peuple court sur le canal les entendre avec autant d'ardeur que si c'était pour la première fois. L'affollement de la nation pour cet art est inconcevable. Vivaldi s'est mis au nombre de mes amis intimes pour me vendre bien cher des concertos. Il y a en partie réussi, et moi à ce que je desirais, qui était de l'entendre et d'avoir souvent de bonnes récréations musicales. C'est un vecchio possédé par une furie de composition. Il se fait fort d'inventer et d'écrire la partition d'un concerto, plus promptement qu'on ne pourrait le copier. J'ai trouvé, à mon grand étonnement, qu'il n'est pas aussi estimé qu'il le mérite en ce pays-ci, où tout est de mode, où l'on entend ses ouvrages depuis trop longtemps, où la musique de l'année précédente n'est plus de recette. Hasse, le fameux Saxon, est aujourd'hui l'homme fêté. Je l'ai ouï chez lui aussi bien que la
célèbre Faustina, sa femme, qui chante d'un grand goût et d'une légèreté charmante ; mais ce n'est plus une voix neuve. C'est la plus complaisante et la meilleure virtuose.
« La musique transcendante à Venise est celle des hôpitaux. Il y en a quatre, tous composés de filles orphelines ou bien abandonnées de leurs parents ; élevées aux frais de l'État, on les exercé uniquement à la musique : aussi chantent-elles comme des anges, et jouent du violon, de la flûte, du hautbois, du cor, du basson, du violoncelle, de l'orgue, etc.; bref, il n'y a si gros instrument qui puisse leur faire peur. Elles sonteloitrées en façon de religieuses. Elles seules exécutent, chaque concert est composé d'une cinquantaine de filles. Je vous jure qu'il n'y a rien d'aussi plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur l'oreille, conduire l'orchestre et battre la mesure avec toute la grâce et la précision imaginables. Leurs voix sont adorables pour la tournure et la légèreté
« La Zanetta de YOspeddletto est étonnante surtout par l'étendue de sa voix, et les coups d'archet qu'elle a dans le gosier, comme si elle maniait le violon de Somis. Elle enlève tous les suffrages; ce serait vouloir se faire battre parle populaire que de prétendre égaler quelque autre à cette virtuose favorite ; mais, pendant que personne ne nous entend, je vous dirai tout bas que la Margarita des Mendicanti la vaut bien, et me plaît davantage. Celui des quatre hôpitaux où je vais le plus souvent, où je m'amuse le mieux, est l'hôpital de La Pie0; c'est aussi pour la perfection des symphonies. Quelle vigueur d'exécution ! C'est là seulement qu'on entend ce premier coup d'archet si faussement vanté par les admirateurs de l'Opéra de Paris. La Charietta serait le premier violon de l'Italie pour la grande exécution, si l'Aima Maria de YOspedaletto ne la surpassait encore. Celte dernière est si capricieuse qu'à peine joue-t-elle une fois par an ; j'ai pourtant joui du bonheur de l'entendre. Ils ont ici une espèce de musique d'ensemble que nous ne connaissons pas assez en France, et qui me paraît plus propre que mille autres pour les petits jardins ; ce sont de grands concerts à chœurs d'instruments, sans violon principal. »
De Brosses veut parler ici des concerti grossi, premiers essais de symphonie, dans lesquels des tutti bruyants et brillants succédaient aux récits du soliste. Le concerto da caméra n'était soutenu que par un simple accompagnement.
— Le soir, on représenta Partenope de Sarri (Domenico). Le roi y vint; il causa pendant une moitié de l'opéra et dormit pendant l'autre.
« Cet homme assurément n'aime pas la musique.
» Il a sa loge aux secondes, vis-à-vis des acteurs : c'est beaucoup trop loin. Le théâtre San-Carlo est si grand, que dans une partie on ne voit guère, et dans l'autre on n'entend pas du tout. Les théâtres Alibert, Argentina, à Rome, sont bien moins spacieux, plus commodes et moins ramassés. En vérité, nous devrions rougir de n'avoir pas, dans toute la France, une seule salle de spectacle, si ce n'est celle des Tuileries, peu commode, et dont on ne se sert presque jamais. La salle de l'Opéra, bonne pour un particulier qui l'a fait bâtir dans sa maison pour jouer sa tragédie de Mirame, est ridicule pour une capitale comme la nôtre. Soyez certain que la scène du théâtre de Naples est plus grande que toute la salle de l'Opéra de Paris; et voilà ce qu'il faut pour déployer des décorations. Encore m'a-t-on dit que le fond du théâtre n'était fermé que par une cloison donnant sur les jardins du palais ; cloison que l'on enlève pour les fêtes de grand appareil, afin de prolonger la décoration. Jugez quel effet de perspective cela doit produire. C'est en cet article que les peintres italiens excellent aujourd'hui comme autrefois. Je ne puis me lasser d'admirer la variété, le goût exquis avec lesquels ils en font usage pour le théâtre.
» C'était ici le premier opéra que nous eussions vu. La composition de Sarri, musicien savant, mais sec et triste, n'en était pas fort bonne (1) ; en récompense elle fut parfaitement exécutée. Le célèbre Senesino tenait le premier rôle; je fus ravi de son chant et de son action dramatique. Je m'aperçus avec étonne-
(1) La Partenope de Sarri datait de 1722, cet opéra fut remis en scène plusieurs années de suite pour des fêtes publiques, à cause de la nationalité de son sujet.
ment que les gens du pays n'en étaient guère satisfaits. Ils se plaignaient de son style suranné. Je dois vous dire que le goût en musique change ici tous les dix ans au moins. Tous les applaudissements ont été réservés pour la Baralli; nouvelle actrice, jolie et délibérée, che recitaza da uomo : circonstance touchante, qui n'a pas peu contribué à réunir pour elle une si grande quantitéde suffrages. Elle les mérite, même comme fille; mais l'énergie, la vivacité des acclamations prodiguées à celte virtuose, a fait, de jour en jour, monter ses actions à tel point qu'elles étaient à cent quatre-vingts sequins la pièce quand je suis parti.
» Un opéra ne plairait guère au peuple napolitain s'il n'y avait, entre autre choses, une bataille figurée. Deux cents galopins, d'une et d'autre part, en font la représentation; maison a soin de mettre en première ligne un certain nombre de seigneurs spadassins, qui sachent très-bien gouverner les armes. Ceci ne laisse pas d'être assez amusant, au moins n'est-il pas aussi ridicule que nos combattants de Cadmus, de Thésée, qui se tuent en dansant. Dans Partenope, il y avait une action de cavalerie effective qui me plut infiniment. Les deux mestres-de-camp, avant d'en venir aux mains, chantèrent à cheval un duo contradictoire d'un chromatique parfait, très capable de faire paroli aux longues harangues des héros de l'Iliade. Nous avons eu quatre opéras à la fois sur quatre théâtres différents. Après les avoir essayés successivement, j'en quittai bientôt trois pour ne plus manquer une seule représentation de la Frascatana, comédie en jargon, dont la musique est de Léo.
» Quelle invention! quelle harmonie! quelle excellente plaisanterie musicale! Je la porterai certainement en France, et je veux que Maltète m'en dise des nouvelles. Mais aura-t-il l'organe assez exercé pour comprendre cela? Naples est la capitale du monde musicien; c'est des séminaires nombreux où l'on élève la jeunesse en l'art musical, que sont sortis la plupart des fameux compositeurs Scarlatti, Vinci, le vrai dieu de la musique, Léo, Rinaldo (di Capua), Latilla, et mon charmant Pergolèse. Tous ne se sont occupés que de la musique vocale, l'instrumentation a son règne en Lombardie. »
— Les Italiens ont le goût des spectacles plus qu'aucune autre nation ; et, comme ils n'ontpas moins celui de la musique, ils ne séparent guère l'un de l'autre; de sorte que, le plus sousouvent, la tragédie, la comédie et la farce, tout chez eux est opéra. Je n'ai vu jouer des tragédies parlées qu'a Gênes. Les simples comédies sont plus communes. Les villes ordinaires d'Italie ont de plus beaux théâtres que ceux de Paris. Dans les grandes cités comme Naples, Milan, Rome, etc., ils sont tout à fait vastes et magnifiques, construits d'une architecture noble, belle et bien ornée. La salle royale de Naples est d'une grandeur prodigieuse, à sept étages, desservis par des corridors, avec un théâtre profond.
« Les opéras commencent au mois de novembre, à Noël ou vers les Rois, et durent jusqu'au carême. Il y en a rarement pendant le reste de l'année. Les musiciens ne font rien alors, ou se rassemblent en petites troupes, et vont représenter à Reggio, à la foire d'Alexandrie, dans d'autres villes médiocres, quelquefois même dans les bourgs durant l'automne, quand il y a beaucoup de noblesse en villégiature dans les châteaux circonvoisins. Les réunions cessent dès que les théâtres sont ouverts. L'assemblée générale est à l'Opéra, qui est fort long et dure de huit à neuf heures jusqu'à minuit. Les dames tiennent pour ainsi dire la conversation dans leurs loges, où les spectateurs vont leur faire de petites visites. Chacun a sa loge louée. Comme il y a quatre théâtres où l'on joue cet hiver, nous nous sommes associés pour avoir quatre loges louées au prix de vingt sequins chacun pour les quatre (1).
» Le goût que les Italiens ont pour le spectacle et la musique paraît bien plus par leur assistance que par l'attention qu'ils y donnent. Passé les premières représentations, où le silence est assez modeste, même au parterre, il n'est pas du bon air d'écouter, sinon dans les endroits intéressants. Les loges principales sont illuminées avec des girandoles et meublées élégamment.
(1) Ils étaient six voyageurs, ce qui fait cent-vingt sequins pour les quatre», loges, 480 fr.
Quelquefois on y joue, le plus souvent on cause assis en cercle autour de la loge; car c'est ainsi que l'on se place, et non comme en France, où les dames parent le spectacle en se rangeant à la file sur le devant de chaque loge; d'où vous pouvez conclure que, malgré la magnificence des salles et des ornements des loges, le coup-d'œil de l'ensemble est infiniment moins beau que chez nous. Le duc de Saint-Aignan , notre ambassadeur, fait une galanterie bien imaginée : il envoie ses officiers servir des glaces et des rafraîchissements dans toutes les loges des dames.
» L'opéra italien diffère beaucoup de l'opéra français dans le choix des sujets, la construction des pièces, le nombre et l'espèce des acteurs, aussi bien que dans la manière de les rassembler. Ce n'est pas comme chez nous une académie fixe, composée des mêmes virtuoses que l'on renouvelle au besoin. Ici, l'entrepreneur qui veut mettre un opéra sur pied pour un hiver, obtient la permission du gouverneur, loue une salle, rassemble de divers endroits des voix et des instruments, fait ses marchés avec les ouvriers et le décorateur, et finit souvent par leur faire banqueroute. On exécute deux opéras, quelquefois trois par hiver à chaque théâtre, si bien que nous comptons en avoir huit ou dix pendant notre séjour à Rome.
» Ce sont chaque année des opéras nouveaux et de nouveaux chanteurs. On ne veut recevoir une pièce, un ballet, une décoration, un acteur que l'on a déjà vu, à moins que ce ne soit un excellent opéra de Vinci, ou quelque voix bien fameuse. Lorsque le célèbre Senesino parut à Naples l'automne dernier, on s'écria : — Qu'est-ce que ceci? nous le connaissons; il va chanter d'un » style antique ; sa voix est un peu usée. » C'est pourtant ce que j'ai rencontré de mieux pour le goût du chant.
« Voici comment ils peuvent fournir à tant de nouveautés, soit en pièces, soit en voix : un poème lyrique une fois composé, devient un bien commun, appartenant à tout le monde; les musiciens compositeurs ne sont pas rares. Quiconque d'entre eux veut travailler, s'empare d'un poème public, déjà mis en musique par plusieurs autres, auquel il fait une nouvelle musique sur
lira THÉÂTRES LYRIQUES DE PARIS.
les mêmes paroles. On s'empare surtout des opéras de Metastasio; il n'y en a guère sur lesquels les maîtres les plus fameux n'aient travaillé tour à tour. Cette méthode est utile et commode; on devrait en user de même en France, où les opéras manquent souvent par la faute du poète, n'étant pas possible de faire de bonne musique sur de mauvaises paroles. La crainte des comparaisons ne peut arrêter les compositeurs, dans un pays où l'on ne revoit, l'on ne grave, l'on n'imprime de musique. Les morceaux les plus remarquables peuvent rester dans le souvenir, le reste est bientôt oublié.
» Il faut néanmoins que les compositeurs italiens soient d'une étonnante fécondité pour travailler à tant d'ateliers sur le même drame; ils ont donc la plus grande facilité pour la composition. Un maître, à qui l'entrepreneur demande une partition, l'écrit en un'mois ou six semaines. Faut-il s'étonner, me disait Tartini, si le récitatif de nos opéras est si négligé? Le musicien donne, tous ses soins à la composition du chant, et broche à la hâte ou fait brocher par ses élèves tout ce qui tient à la déclamation. Pour moi, je les excuse aujourd'hui que les spectateurs ont si bien pris la coutume de ne pas écouter le récitatif. Tartini se plaignait aussi d'un autre abus, en ce que les compositeurs de musique instrumentale veulent se mêler d'écrire pour les voix, et réciproquement; ces deux espèces, me disait-il, sont si différentes, que tel qui est propre à l'une, ne peut guère être propre à l'autre; il faut que chacun se renferme dans son talent. J'ai, dit-il, été sollicité de travailler pour les théâtres de Venise, et je ne l'ai jamais voulu, sachant bien qu'un gosier n'est pas un manche de violon. Vivaldi, qui s'est exercé dans les deux genres, s'est toujours fait siffler dans l'un, tandis qu'il réussissait fort bien dans l'autre.
» Ces compositeurs sont mal payés; l'entrepreneur leur donne trente ou quarante pistoles, c'est tout ce qu'ils en retirent, avec le prix de la première copie des airs, qu'ils vendent chez eux dans la nouveauté, n'en recevant plus rien lorsqu'ils sont une fois divulgués, et qu'il est facile d'en prendre des doubles. Je vous ai dit qu'en Italie on n'imprimait pas la musique ; on au-
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rait trop à faire; les concertos, les airs, les symphonies à grand chœur pleuvent de toutes parts.
» Quant aux voix, il n'en faut pas un grand nombre ; l'opéra italien n'est, pour l'ordinaire, composé que d'une demi-douzaine de personnages environ, sans tout cet appareil de chœurs, de fêtes en chant et danses qui se trouvent dans les nôtres. L'orchestre est ici plus nombreux et plus varié ; mais les instrumentistes ne sont ni rares ni chers, au lieu que les voix se paient un prix exhorbitant, outre qu'il faut les faire venir de loin à grands frais. Ces messieurs les sopranistes sont des petits -maîtres fort jolis, fort suffisants, qui ne donnent pas leurs effets pour rien. Il y a dans un opéra trois ou quatre voix de dessus, plus un contrai te, mâles ou femelles, avec un ténor pour les rôles de roi. Les voix de basse ne sont point en usage dans les ouvrages nobles et sérieux. On ne les emploie que dans les farces où le rôle grotesque est toujours chanté par une basse.
» La plupart des sopranistes deviennent gros et gras comme des chapons, avec des hanches, une croupe, les bras, la gorge et le cou rond et potelé comme des femmes. Quand on les rencontre dans une assemblée, on est tout surpris d'entendre sortir de ces colosses une petite voix d'enfant. Il y en a de très jolis ; ils sont fats, avantageux avec les dames, dont ils sont fort courus à cause de leurs talents, ils ont une" longueur d'haleine infiniment précieuse, ils ne finissent point. Un de ces demi-virs présenta requête au pape Innocent XI, pour avoir permission de se marier, exposant qu'il était sopranisle imparfait; sur quoi le saint-père mit en marge : Che si càstri meglio.
» Il faut s'accoutumer à ces voix artificielles pour les goûter. Le timbre en est aussi clair et perçant que celui des enfants de chœur, et la sonorité beaucoup plus forte. Ces voix ont presque toujours quelque chose de sec, d'aigre, éloigné de la douceur juvénile et moelleuse de l'organe féminin; mais elles sont brillantes, légères, pleines d'éclat, très fortes et très étendues. Les voix des femmes italiennes sont aussi d'un genre pareil, légères et flexibles au dernier point; en un mot du même caractère que leur musique. Les voix de ce pays sont agréables, agiles, sédui-
santés au possible, je le répète; niais, à les mettre à l'alambic, od ne tirerait pas de toutes ensemble réunies une voix coniparable, approchante de celle de MUe Le Maure. Quoique zélé partisan de la musique italienne, je demeure d'accord avec vous que ce genre de voix si ronde, si pleine, si moelleuse, si bien sonnante, est préférable à tout autre.
» Les meilleures que j'aie entendues, sont la Faustina, la Tesi, la Baratti; en sopranistes, Senesino, Laurenzino, Marianini, Appiani ; en contraltos masculins, Gizziello, Monticelli, Salimbeni. Hubert dit Porporino, jeune écolier dePorpora, joli comme la plus jolie fille. Babbi, ténor excellent, dont la voix s'élève aussi haut que celle de Jéliotte, et très bon auteur : les sexes sont fort mélangés dans l'opéra. ï»iunehes, page 2n.
»A Naples, la Baratti jouait un rôle d'homme; ici l'on ne souffre pas de femmes sur le théâtre. La bienséance ne le permet point, et n'y veut que de jolis garçons habillés en filles. Avec sa taille de six pieds, Marianîni représente une reine sur le théâtre d'ArgenLina; c'est la plus grande princesse que je verrai de mes jours.
» Pour le goût du chant, personne en France ne peut mieux vous en donner l'idée que la charmante Vanloo, si yods l'avez ouïe à Paris. Sa voix est petite, il y en a beaucoup de plus belles ici; mais aucune virtuose ne la surpasse dans l'art de la conduire, dans la délicatesse et le goût exquis du chant.
» Les opéras italiens sont de vraies tragédies tout à fait tragiques, dans le style des Corneille et des Crébillon ; Atrée ne leur paraîtrait pas un sujet trop fort. Les drames sont en trois actes fort longs, le lieu de la scène changeant deux ou trois fois par acïe, atin de pouvoir étaler un plus grand nombre de décorations. Toutes les scènes sont en récitatif, elles se terminent régulièrement par un air. L'acteur s'en va parce qu'il a chanté son air; un autre reste parce qu'il en doit chanter un ; je trouve qu'ils n'entendent point la liaison des scènes. Il n'y a dans ces longs actes, ni trios, ni chœurs de voix, si ce n'est un mauvais petit chœur à la Gn de la pièce; ni danseurs : ce sont toujours des scènes éternelles de récitatif, suivies d'un air. Celte construc-
tion monotone est sans contredit très inférieure à la nôtre. J'avtue que nos fêtes sont souvent mal amenées; mais alors c'est la faute du poète et non celle du poème.
- Italiens veulent avoir des airs de toutes les espèces, qui rendent toutes les diverses images que la musique peut représenter. Ils en ont à grand fracas, pleins d'harmonie, pour les voix éclatantes; d'autres d'un chant agréable et d'un tour délicieux, pour les voix fines et flexibles ; d'autres enfin passioni tendres, touchants, vrais dans l'expression du sentiment et de la nature, pathétiques pour l'action théâtrale, et disposés pour faire valoir le jeu de Facteur.
» Ceux de la première espèce sont des images d'une mer agitée, d'un vent impétueux, d'un torrent débordé, de la foudre en éclats, d'un lion poursuivi par les chasseurs, d'un cheval qui dresse l'oreille en entendant la trompette guerrière, de l'horreur d'une nuit silencieuse, etc. Ces figures, si propres à la musique, ne se rencontrent pas naturellement dans la tragédie. Il faut donc les y faire venir par des comparaisons tirJes du rapport qui peut se trouver entre ces images physiques et la situation d'esprit où le poète a mis son personnage, hanches, n° 72 et
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» Je sais que de telles similitudes sont fort déplacées dans la bouche d'un personnage que la passion agite, et doit s'exprimer d'une manière simple et naturelle; mais la musique le demande ainsi, nejoue-l-eile pas le rôle principal? Cette manière simple ne lui fournirait peut-être que deux mots et ne produirait pas une image. Celte musique est si belle, si étonnante, elle peint les objets avec tant d'art et de vérité, qu'on lui pardonne très volontiers d'occasionner de plus grandes fautes encore : par exemple, celle de retenir sur la scène un personnage pour lui faire chanter un air fort long au moment même où le péril le presse de s'enfuir. Ces sortes d'airs sont presque toujours acconiar des instruments à souffle, hautbois, trompettes et cors d'un effet excellent, surtout dans les tempêtes marines. Cent instruments de toute espèce sonnent à la fois sans nuire aux récits du chanteur.
» Les airs de la seconde catégorie sont des madrigaux, de jolies chansons contenant des pensées ingénieuses et délicates, ou des comparaisons tirées d'objets agréables, tels que les zéphirs, les oiseaux, l'onde qui murmure, la vie champêtre, etc.
» Quant aux airs de la troisième classe, qui n'expriment que la passion, Metastasio a grand soin de les placer à l'endroit le plus vif et le plus intéressant de son drame, et de les lier intimement au sujet. Le musicien alors ne cherche ni tournures, ni passages, mais il rend avec simplicité le sentiment dans toute sa force. Ces airs, moins brillants que les autres, ont plus de pathétique et de vérité. Ils sont toujours les plus goules, les spectateurs s'y passionnent presque autant que l'auteur. Les Italiens sont bien éloignés de dédaigner l'expression, comme on se le figure en France.
» Je range dans cette même classe les airs simples, liés au sujet sans rouler sur des comparaisons, dans lesquels Vinci, Pergolèseont si bien réussi. J'y mets encore les airs des spectres et de vision auxquels la musique prête une vigueur surprenante par la beauté de ses inventions. L'opéra de Circe, que l'on représente à cette heure, en renferme un qui me fit dresser les cheveux à la tête la première fois que je l'entendis. Celui du Cosroe, n'est pas moins saisissant.
» Cosroës vient de faire mourir son fils et découvre qu'il était innocent. Désespéré, furieux, il croit voir l'ombre de ce fils qui le poursuit. Au milieu de Yagitato, sur un demi-temps delà mesure, il s'élève une trompette qui représente ce spectre. Rien n'est plus lamentable et plus effrayant; c'est la trompette du jugement dernier.
» C'est une règle en Italie de ne jamais ensanglanter la scène par le meurtre d'un personnage principal, lors même que la pièce contient les actions les plus atroces. Tuez des subalternes tant qu'il vous plaira, mais les virtuoses doivent être inviolables.
» Le mode mineur peut se montrer dans une suite de modulations; un air qui débuterait en mineur serait sifflé sans pitié. A peine a-t-on deux ou trois duos dans un opéra, presque jamais de trio. Si l'on y danse quelquefois, les ballets sont étrangers à
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la pièce et relégués dans les entr'actes. Ce sont des pantomimes ridiculement placées dans les intervalles d'une tragédie. Les danseurs, hommes et femmes, sont vifs, légers, s'élevanl trèshaut. Ils ont de la jambe, une certaine gentillesse plaisante et de la précision; mais ils n'ont ni bras, ni grâces, ni noblesse. La danse des Italiens est fort au-dessous de la nôtre; ils le reconnaissent eux-mêmes.
» Si vous êtes choqué de voir des ballets pantomimes remplir les entr'actes d'une tragédie, vous le serez bien plus si je vous la montre coupée par des intermezzi, intermèdes, petites farces en deux actes, dans le bas comique. Farces coupées à leur tour par le second acte de l'opéra sérieux. Quelle absurdité ! mais, de grâce, pardonnez-moi, c'est ravissant, pourvu que la musique en soit parfaitement bonne et supérieurement exécutée. Le médiocre en ce genre est plus que bas et trivial. Ces intermèdes n'ont que deux ou trois personnages bouffons ; la musique en est simple, gaie, naturelle, d'une expression comique, vive et joyeuse au dernier point.
» Je voudrais, pour quelque chose de bon, vous pouvoir faire entendre un mari contrefaisant sa femme qui perd tout son argent au pharaon; les regrets d'un pauvre diable que l'on va pendre, ou quelque duo d'une querelle bizarre, ou d'un raccommodement entre un amant et sa maitresse; rien au monde n'est plus réjouissant. Ajoutez à cela l'air de vérité de conception de la part du poète, du musicien et de l'acteur exécutant. C'est un prodige. Ces bouffons pleurent, rient à gorge déployée, se démènent, font toutes sortes de pantomimes burlesques , sans jamais s'écarter de la mesure d'un demi- quart de seconde. J'avoue que ces pièces, quand elles sont telles que il Maestro di Musica d'Alexandre Scarlatti, la Séria. Padrona, Lixiettae Tracollo de mon charmant Pergolèse, me font plus de plaisir que toutes les autres.
» Les Italiens ont une manière d'accompagner que nous n'entendons pas (i), qu'il nous serait facile d'introduire dans notre
(1) De Brosses nous donne une idée juste de l'exécution des opéras français, accompagnés alors par un orchestre qui, négligeant d'observer les nuances, manœuvrait avec une fatigante uniformité.
exécution, et qui relève infiniment le prix de leur musique ; c'est l'art de l'augmentation ou de la diminution du bruit, l'art des nuances et du clair obscur. Il se pratique insensiblement par degrés ou tout-à-coup. Outre le. fort et le doux, le très fort et le très doux, ils pratiquent encore un mezzo piano, un niezzo forte plus ou moins appuyés. Ce sont des reflets, des demiteintes qui mettent un agrément incroyable dans le coloris du son. Peste I la jolie expression; le père Castel (1) ne dirait pas mieux. Quelquefois l'orchestre accompagnant piano la voix, tous les instruments forcent à la fois sur une seule note ou deux, et retombent subitement dans la sourdine. C'est un effet excellent.
» Je ne puis vous dire aucun bien du théâtre Capranica; il m'en a coûté mon bel argent, prix d'une loge pour tout mon hiver. Je n'y suis entré qu'une seule fois , à la première représentation de Merope, qui s'est fait attendre longtemps après le jour prescrit, et je dus payer à la porte; car les abonnements ne sont pas comptés aux premières représentations. J'étais mal assis; il y avait une foule à étouffer; les décorations n'étaient ni finies, ni tendues : on voyait les murailles de tous les cotés, les violons ivres, les rôles mal sus, les acteurs enrhumés, une Mérope abominable, un Polifonte à rouer de coups. Le lendemain le gouverneur de Rome fit mettre en prison l'entrepreneur, la pièce et les acteurs. Inquesto modo fa fornita la commedia. Je n'ai revu ni l'opéra ni mon argent. Tout le prix des loges s'est trouvé délégué par l'entrepreneur à ses ouvriers. Le gouverneur a jugé qu'il valait mieux que la banqueroute tombât sur les abonnés. Grâce à Monticelli, je n'ai pas tout perdu : le plaisir de l'entendre valait plusieurs sequins, lui seul savait son rôle. Il y a joué, chanté comme un ange ; c'est une des voix célèbres d'Italie, du genre de celles qu'ils appellent voce di testa, d'une étendue, d'une finesse et d'une légèreté de gosier impayables. »
En parlant du cardinal Lambertini, archevêque de Bologne, devenu plus lard pape sous le nom de Benoît XIV, de Brosses dit :
(1) Inventeur du clavecin des couleurs.
— L'un des premiers et des plus essentiels de tous ses devoirs est d'aller trois fois la semaine à l'opéra. Ce n'est pas ici qu'est cet opéra, vraiment personne n'y irait, cela serait trop bourgeois; mais comme il est dans un village à quatre lieues de Bologne, il est de bon ordre d'y être exact. Dieu sait si les petitsmaîtres et les petites-maitresses manquent de mettre quatre chevaux de poste à une berline, et d'y voler de toutes les villes voisines comme à un rendez-vous. C'estpresquele seul opéra qu'il y ait dans cette saison en Italie. Pour un opéra de campagne il est assez passable. Ce n'est pas qu'il y ait ni chœurs ni danses, ni poèmes supportables, ni acteurs; mais les airs italiens sont d'une telle beauté, qu'ils ne laissent plus rien à désirer dans le monde quand on les entend.
» Surtout il y a un bouffon, une bouffonne qui jouent une farce pendant les entr'actes, d'un naturel et d'une expression comiques qui ne se peuvent ni payer ni imaginer. Il n'est pas vrai qu'on puisse mourir de rire; carà coup sûr j'en serais mort, malgré le déplaisir que je ressentais de l'épanouissement de ma rate qui m'empêchait de sentir, autant que je l'aurais voulu, la musique céleste de cette farce. Elle est de Pergolèse. J'ai acheté sur le pupitre la partition que je veux porter en France. Au reste les dames se mettent-là fort à l'aise, causent ou, pour mieux dire, crient d'une loge à celle qui est vis-à-vis, se lèvent en pied, battent des mains, en disant bravo, brata! Pour les hommes, ils sont plus modérés; lorsqu'un acte est fini, s'il leur a plu, ils se contentent de hurler jusqu'à ce qu'on le recommence. Après quoi, sur le minuit, quand le spectacle est terminé, on s'en retourne chez soi en partie carrée, à moins que l'on n'aime mieux souper ici, avant le retour, dans quelque petit réduit.
» Cependant les œuvres pieuses ne sont point oubliées, et j'ai toujours vu Mme de Marsilly venir faire la quête à l'Opéra pour le luminaire de la paroisse. Les lanternes d'équipages ne sont point placées comme les nôtres, mais en bandeau sur le front des chevaux, ce qui me paraît plus commode.
» L'opéra, le violon de Laurentini, sont tout ce que nous avons eu en musique à Bologne, quoique cette ville soit le grand
séminaire de la musique en Italie ; mais nous sommes mal tombés. La Cuzzoni est à Vienne, la Pernozzi et Caffarelli sont allés en Espagne pour le mariage de l'infant, où Farinelli, le premier sopraniste de l'univers, est établi pour toujours. lia, soit du roi, soit de la cour, tout alimenté, désaltéré, logé, voiture, plus de 80,000 livres de rente. Cela s'appelle vendre ses effets un peu cher, sans compter que le roi vient d'anoblir lui et toute sa postérité.
— On donna hier, au théâtre d'Alibert, la première r epi i tation de Circe, opéra de Metastasio, mis en musique par Gaétan Latilla; son éminence monseigneur le cardinal Alexandre Albani, qui avait passé l'après-dinée en affaires chez Mme Grimaldi avec le ministre du roi de Sardaigne, honora la représentation de saprésence;mais, négligeant ce divertissement, il sortit du théâtre après le premier acte et retourna chez Mme Grimaldi. »
Ce fait, que de Brosses emprunte à la Gazzetina di Roma, prouve que les petits journaux de cette ville savaient mêler agréablement la chronique galante à la chronique musicale.
— J'entendis à Padoue Tartini, qui passe communément pour le premier violon de l'Italie. C'est tout ce que j'ai ouï de mieux pour l'extrême netteté des sons, dont on ne perd pas le plus petit, et pour la justesse. Son jeu, dans le genre de celui de Leclair n'a que peu de brillant : la justesse du toucher est son fort. A tous autres égards, l'Aima Maria de Y Ospedaletto de Venise, l'emporte sur lui ; mais aussi n'a-t-il pas son pareil pour le bon esprit. Ce garçon, qui n'était pas fait pour ce métier-là, qui s'y est vu réduit après avoir été abandonné de ses parents, pour avoir fait un sot mariage, est poli, complaisant, sans orgueil et sans fantaisie; il raisonne comme un ange et sans partialité sur les différents mérites des musiques italienne et française. Je fus au moins aussi satisfait de sa conversation que de son jeu. Je ne fus pas moins content de rexcellentissime jeu sur le violoncelle d'un abbé Vandini qui était avec lui. »
Comme avec irrévérence Parle des dieux ce ma gistrat.
L'OPÉRA-ITALIËN. 19i
Ce garçon ! ce métier-là! plaisantes expressions d'un président quand il s'agit d'un homme de génie et de sa noble profession, et ce président était lui-même violoniste distingué! Bussi- Rabutin n'avait-il pas déjà dit ce garçon! en parlant de Boileau Despréaux ?
— Au sortir de table, nous allâmes à l'opéra dans la loge delà duchesse. Cet opéra était une chose nouvelle en Italie. Leduc de Modène, jugeant avec raison que la construction de nos poèmes lyriques, mêlés de récits, d'airs, de chœurs, de duos, de ballets, est fort préférable, pour la variété du spectacle et de la musique, à l'éternelle monotonie des poèmes italiens, où l'on ne trouve que de longues scènes de récitatif constamment terminées par un air, avait fait traduire un opéra français intitulé : le Carnavalet la Folie (1). Les paroles sont très jolies, elles étaient fort bien traduites; mais la musique, assez médiocre du signor Pulli, n'y répondait pas : de manière que je ne sais comment cet essai va prendre au goût des Italiens. Il fallait mon ami Peroglèse ou bien il Sassone pour faire réussir cette heureuse innovation. Les ballets, fort jolis, étaient de la composition de MUe Grognet, qui ne s'y démenait point mal, en habit d'homme, danseuse à l'Opéra-Comique de Paris, favorite de Mlle Salle; s'il faut en croire la chronique, Mlle Grognet est fort avant dans les bonnes grâces de certaines dames de Modène à cause de ses talents. Elle va toujours cestita da uomo, una Saffô.
» Après l'opéra, le duc me prit par la main, et me dit : Venez, que je vous montre la salle des Tuileries. Il fit apporter des flambeaux par ses pages, et me conduisit dans une grande salle de spectacle entièrement semblable à celle de Paris : le même architecte a construit l'une et l'autre; celle de Modène est l'original. Sur la réputation qu'elle avait, Louis XIV en voulut posséder une pareille en France; on ne s'en sert pas trop à Modène, non plus qu'à Paris. On a reconnu que la forme ordinaire de nos théâtres est encore plus commode.
(1) Opéra-ballet de La Motte, musique par Destouches, représenté le 27 décembre 1703 à Paris; remis en scène en 1719,1730,1731,1738,1748,1755.
» Je vous ai parlé d'une fête que le duc devait nous donner ce soir, elle a été aussi complète qu'élégamment imaginée; le prince a régalé d'un seul coup la ville et les faubourgs de Modènc, sans exception. Immédiatement, à l'issue de l'opéra, on servit un souper au parterre, et dans chaque loge pour les spectateurs ; un autre au théâtre pour les acteurs ; un dans l'orchestre pour les musiciens. Il emmena cependant toute la cour dans une galerie des Ridalti, où l'on servit quatre tables : sa femme, ses deux sœurs et lui, en tenaient une chacun. J'étais à la table du prince. Le souper fut exactement gai, plein de familiarité, de plaisanterie. Nous tînmes table plus longtemps qu'on ne fit à la salle du théâtre, et, pendantque nousfinissions, on exhaussa le parterre pour faire une salle de bal, que nous trouvâmes à notre retour arrangée, éclairée d'une infinité de lustres et de girandoles. Aux deux bouts de la salle de bal, on avait ménagé deux salons en retranchement pour un pharaon, un lansquenet.
— Je ne m'amuserai pas à voir autre chose au palais de la ville de Parme que le fameux théâtre construit à peu près à l'antique; c'est le plus grand de l'Europe; il vaut une belle et bonne description. La forme en est circulaire dans la moitié destinée aux spectateurs, et carrée dans l'autre moitié, qui contient la scène et ses dépendances. Une porte placée en face du théâtre donne entrée dans un parterre demi-ovale, pavé de pierres de taille, creusé de trois pieds, en forme de nacelle pour y mettre l'eau jusqu'à cette hauteur quand on le veut : à l'ordinaire et maintenant le sol est chargé de terre et nivelé. Autour de ce parterre règne un fer à cheval passablement élevé, bordé par une balustrade qui soutient vingt-quatre statues de petits génies. Sur ce fer à cheval, s'élève un amphithéâtre haut d'une quarantaine de pieds, interrompu de temps en temps par des escaliers fort étroits servant à parvenir aux différents gradins.
» C'est sur ces gradins que se placent les dames d'une manière assez incommode à la vérité, car elles n'ont rien pour s'appuyer devant; mais qui décore infiniment les spectacles, en laissant voir en entier, et par étage, toutes les dames et toute leur parure. L'amphithéâtre de gradins est couronné par un rang d'ar-
cades, en demi-ovale comme le parterre. Chacune de ces arcades contient deux loges accouplées, et forme une corniche continue. Au-dessus de ce rang, un second étage soutient de pareilles arcades et loges, et ce second rang a pour comble une balustrade surmontée de statues; c'est à ce troisième étage qu'est le paradis. Voilà pour les spectateurs, ils peuvent s'y placer au nombre de quinze mille.
» L'orchestre se loge dans deux tribunes qui sont au devant du théâtre et par coté. La scène a bien deux cents pieds de profondeur sur une largeur proportionnelle. Les ailes, en avant du rideau, sont ornées de colonnes et de quatorze statues, dont les deux premières sont équestres, représentant Alexandre et Ranuse Farnèse. Si l'on considère tout ce qu'il renferme, cet édifice ne paraît pas très vaste, tant les proportions y sont bien observées, et les diverses parties du terrain ménagées avec art. On entend très distinctement tout ce qui se dit à voix ordinaire au fond du théâtre; j'en ai fait l'épreuve. Au surplus, on ne faisait usage de cette salle de spectacles que pour des occasions rares, des fêtes solennelles ; à l'ordinaire on se servait d'un théâtre fait comme ils le sont dans tous les pays (1).
— A Florence, on m'a fait entendre deux virtuoses du pays ; l'un est Tagnani, petit violon minaudier, dont le jeu est tout rempli de gentillesses assez fades. Il se dit l'inventeur d'une clé faite comme celle des flûtes, il l'adapte au violon, et l'abaisse en la poussant avec le menton; cette clé, touchant alors les cordes, produit l'effet d'une sourdine. Tagnani ajoute aussi sur le chevalet sept petites cordes en cuivre, et je ne sais combien d'autres mièvreries; mais il accompagne à merveille : il faut lui rendre cette justice. L'autre est Veracini, le premier, ou du moins l'un des premiers violons de l'Europe. Juste, noble, savant et précis, son jeu manque de grâce. Tl avait en sa compagnie un autre homme qui jouait dutéorbe et de l'archiluth aussi bien qu'il est possible ; il m'a convaincu par là qu'on n'avait jamais mieux fait que d'abandonner ces instruments.
(1) Les fresques du plafond et de l'enceinte réservée aux spectateurs sont une œuvre très estimée de Leonelle Spada.
» Le spectacle le plus singulier que nous ayons eu pendant notre séjour à Sienne, est celui que nous donna le chevalier Perfetti, improvisateur de profession. On nomme ainsi les poètes qui se l'ont un jeu de composer à l'instant un poème impromptu sur quelque sujet qu'on leur propose. Nous donnâmes au Peri'elti l'Aurore boréale. 11 rêva, tète baissée, pendant un petit quart d'heure, au son d'un clavevin qui préludait à demi-jeu. Puis il se leva, commençant à déclamer doucement strophe à strophe, en rimes octaves, toujours accompagné par le clavecin qui frappait des accords pendant la récitation, et se remettait à préluder, alin de ne pas laisser vides les intervalles qui séparaient les strophes. Elles succédaient d'abord assez lentement les unes aux autres. Peu à peu la verve du poète s'accrut; à mesure qu'elle augmentait le son de l'instrument se renforçait aussi. Sur la lin, l'improvisateur déclamait comme un poète plein d'enthousiasme. L'accompagnateur et lui marchaient de concert avec une étonnante rapidité.
» Au sortir de là, Perfetti paraissant fatigué, nous dit qu'il n'aimait pas à se livrer souvent à de pareils exercices, qui lui é puisaient le corps et l'esprit. Jl passe pour le plus habile improvisateur de l'Italie. Son œuvre me lit grand plaisir; dans cette déclamation rapide, il me parut sonore, plein d'idées et d'images. C'était d'abord une jeune bergère qui se ré-veille, frappée de l'éclat de la lumière. Elle se reproche sa paresse, et va réveiller ses compagnes ; leur montre l'horizon déjà doré des premiers rayons de l'aurore, leur représente qu'elles auraient dû mener leurs troupeaux dans les prairies émaihees de fleurs. Les bergers se i assemblent; le phénomène augmente : la foudre s'élance d'un globe obscur qui menace la terre; les vagues enflammées se répandent sur les campagnes : la terreur saisit tous ies villageois. Vainement un d'entre eux, plus instruit que les autres, veut leur expliquer les causes physiques du phénomène; tout fuit, tout se disperse, et le canevas, tourné poétiquement, rempli de phrases harmonieuses, dites avec rapidité, jointes à la difficulté singulière de s'assujettir aux strophes limées en octaves, jette bien vite l'auditeur dans i'admiration et lui fait parla-
ger l'enthousiasme du poète. Vous devez croire néanmoins qu'il y a là-dessus beaucoup plus de mots que de choses. Aussi le chevalier Perfetti n'a-t-il jamais voulu rien écrire. »
Mme DU BOCAGE;
Lettres sur l'Italie, Rome, 17 janvier et 10 février 1758.
— La société brillante qui, l'été, se retrouve ici chaque soir aux assemblées, depuis le 2 janvier que le carnaval est ouvert, se réunit deux heures après la lin du jour à l'Opéra. Notre ambassadeur n'étant pas encore arrivé, j'ai souvent sa loge. Chacun a la sienne, y reçoit ses visites, écoute les spectateurs qui l'entretiennent et guère les acteurs. Moi qui ai besoin d'attention poursuivre les paroles, je ferais volontiers trêve à la conversation; mais la politesse demande, que, pour répondre à celle dont on m'honore, je renonce aux charmes de la mélodie. L'homme aime surtout la variété; ce spectacle de six semaines au plus ne tombe point dans l'insipidité du nôtre perpétuel. Les acteurs de comédie changent aussi chaque hiver, ce qui leur donne un grand prix et aux canevas de leurs pièces, dont le remplissage change avec eux. On renouvelle sans cesse la musique des opéras sur les mêmes paroles. A la tête du poème, l'auteur ne manque pas de mettre cette protestation : Le voci, fato, deità, destino, e simili che per entroquesto dramma troverai, son messe per ischerzo poetico, e non per sentimento vero, credendo sempre in tutto quello che crede e commenda la santa madré Chiesa.
» Dans ce spectacle le silence ne règne que quand il n'y a rien à entendre, c'est-à-dire, pendant les pantomimes qui remplissent les entr'actes. La danse des grâces terre à terre en est presque bannie; mais la légèreté, la précision y brillent. Les théâtres bien coupés en favorisent le beau dessin, et les charmantes décorations en augmentent l'illusion. L'étendue de la salle fait qu'on est moins choqué de voir figurer des hommes habillés en femmes dans le ballet et le drame. Ils sont jeunes, bien ajustés et beaucoup moins ridicules que vous ne l'imaginez. Cette mé-
tamorphose, usitée à Rome seulement, n'empêcherait point l'intérêt, si les opéras étaient moins longs, l'ariette finale des scènes, et les ballets moins répétés et plus liés au sujet; les beaux récitatifs obligés plus fréquents.
» Je ne sais si je demande des choses possibles; mais pourquoi les drames de Métastase, bien composés, souvent très intéressants à lire, cessent-ils de l'être en musique? Serait-ce parce que chaque compositeur en retranche à son gré, forçant le poète de trop couper ses couplets afin de se prêter aux formes de la mélodie? L'expression des passions y manquerait-elle de mesure nécessaire pour attendrir? ou des tragédies chantées ne pourraient-elles arracher des larmes? Que les ultramontains déclament donc leurs meilleures pièces en ce genre, et composent des espèces de pastorales avec des danses et des paroles comme les nôtres sur la mélodie italienne, car la nôtre est d'une langueur à mourir. Nous avons l'avantage de pleurer quelquefois, me direz-vous, à nos grands opéras plus attendrissants apparemment que les leurs? Non: mais le chant de nos scènes bien faites, si nos acteurs criaient moins, va mieux au cœur que leur récitatif. Les gens de goût des deux nations disent qu'on pourrait de l'un et l'autre opéra en former un plus propre à se faire écouter que celui d'Italie et moins ennuyeux que le français. Si Quinault charme par le sentiment et la naïveté, Métastase a le même avantage...
» Les rimeurs italiens composent des milliers de sonnets sur des sujets galants, matière épuisée et toujours remise en lumière. Le parterre en est inondé les derniers jours du carnaval à l'Opéra par un large trou du plafond où se retire le lustre qui éclaire la salle avant le commencement du spectacle. Une pluie d'or vaut mieux pour gagner les beautés de nos théâtres; mais ici nymphes et satyres en sont bannis, on n'y voit que des Adonis. Nous avions huit spectacles à la fois, deux opéras bouffons, où le joli Batistini, déguisé en soubrette, avait tant de grâces dans son air et ses attitudes, que le cardinal vicaire, chargé de l'inspection des acteurs, lui défendit de jouer sans gants, et de raccourcir ses jupes. Cinq comédies ou farces occupaient les
autres salles, dont plusieurs ont cinq à six rangs de loges. Ordinairement deux grands opéras régnent l'hiver, celte année n'en a qu'un à cause de la santé chancelante du pape. Un mauvais plaisant dit l'autre jour: — Si le saint-père n'est infaillible, du moins je le vois immortel. » Personne ici ne le souhaite plus que moi; mais il s'agit des plaisirs du carnaval ; comment peut-on y suffire?
» Ces huit spectacles sont souvent pleins, après le grand opéra le bouffon est le plus suivi : l'usage des dames est d'y louer deux ou trois loges, de les faire meubler, éclairer et fournir de rafraîchissements pour la compagnie qu'elles y mènent, de façon qu'il leur coûte cher, quoique à bon marché pour le public. Le bal nommé festin, où l'on ne mange pas du tout, est à bas prix aussi. Les salles de la noblesse, des bourgeois, du peuple y sont meublées différemment. Nous y fûmes l'autre jour un moment par curiosité, car les fêtes nocturnes ne conviennent guère à ma santé. Les Romaines en ont une plus robuste, surtout dans la bourgeoisie, plusieurs passent huit jours sans se coucher. Leur carnaval, qui dure peu, cette année surtout, en est d'autant plus vif. On ferait mieux de permettre de se divertir en détail et d'avoir soin de soutenir sans cesse un ou deux spectacles à Rome pour les étrangers que la beauté de ce séjour attire et que le manque d'amusement en éloigne. On doit désirer qu'ils y apportent tous autant d'argent que les Anglais qui y viennent en grand nombre.
» Voici leur marche : à Naples à la moitié du carnaval ; ici pour les cérémonies de la semaine sainte; vers l'Ascension, à Venise; de là aux foires de Padoue et de Vicence ; ils séjournent ensuite à Milan ; passent l'été à Florence à cause du bon air, l'automne aux différentes foires où l'opéra les appelle, l'hiver à Rome pour en visiter les curiosités. Ils font quelquefois pendant six ans cette même promenade, et le bon sens les arrête où ils se trouvent bien. Si j'avais le même courage, je resterais longtemps aux bords du Tibre, meilleurs pour mon tempérament que les rives de la Seine, plus fécondes en amusements, à la vérité; mais je n'en ai pas besoin, Rome se plaint d'en manquer, ainsi que le grand nombre de villes où j'ai passé. On s'ennuie près-
que partout également : Paris et Londres sont les seuls lieux où l'on' n'ose s'en plaindre; au sein des plaisirs, il semble que ce serait sa faute de n'en point trouver; non, c'est celle de la nature, jamais la manière dont on se divertit aux lieux qu'on habite n'est celle qu'on désire. »
COYER , Voyage en Italie, Lettre xxx <m n février 176s.
— A Naples, c'est un beau coup d'œil que la salle de l'Opéra, surtout lorsque le roi l'honore de sa présence, ce qui arrive tous les dimanches : usage louable, qui accoutume ce jeune prince à vivre avec son peuple. La loge, en face du théâtre, forme un salon assez grand pour recevoir la famille royale, accompagnée d'une partie de sa cour : alors toutes les loges, distribuées en six rangs, sont éclairées. L'ouverture et la profondeur du théâtre sont d'une grandeur proportionnée à la salle ; point de machine qu'on ne puisse faire mouvoir sans embarras ; le spectacle est varié par des marches, des batailles, des triomphes : le tout exécuté en grand ; on y mêle même la réalité; car dans les batailles et les triomphes, on emploie les chevaux du roi.
» La Didone abbandonata de Métastase, musique de Jomelli, est la pièce du jour ; on y voit d'un coté, Énée avec ses Troyens et sa flotte; de l'autre, Iarbe avec ses Africains et ses éléphants. C'est la fameuse Gabrielli qui fait le rôle de Didon. Il faut que le pieux Enée ait bien de la dévotion pour résister aux charmes de la voix et de la figure de cette reine séduisante.
» Dans une loge voisine de celle où j'étais, on regardait beaucoup une sposa; la seule personne de son sexe, qui fût en diamants et en robe de couleur, car on était en deuil. C'était une jeune vierge, héritière d'une grande maison, qui, toute couverte des pompes et des vanités du monde, venait leur dire adieu, pour s'enterrer le lendemain dans un cloître. Je me suis empressé d'assister à ses obsèques avec toutes les grandeurs de Naples : jamais plus jolie musique; le Caffarelli qui vous a fait
tant de plaisir à Paris, tâchait d'y soutenir sa gloire. J'ignore ce que vous auriez dit de la décoration, ce n'était plus une église, mais une salle de bal, où l'on disait vingt messes, en sacrifiant la victime parée d'une belle couronne; et, tandis qu'on la revêtait de l'habit religieux, on distribuait à l'assemblée des sonnets et des rafraîchissements. Sage Aspasie, éleveriez-vous votre fille pour l'enfermer ainsi, ou pour être une bonne mère de famille, qui servirait d'exemple aux autres ?
» Si j'avais la finesse d'oreille et de goût, dont la nature et l'art vous ont douée, je m'étendrais sur la musique. Tous les voyageurs qui s'y connaissent conviennent que, de Turin à Naples, elle va toujours en se perfectionnant ; Naples en est le comble. Ses conservatoires fournissent toute l'Europe de sujets; ce qui contribue encore à pousser la musique à ce haut degré, c'est qu'elle a ici, plus qu'ailleurs, une occupation continuelle. Ce n'est pas seulement au théâtre, dans les concerts publics et dans les maisons, c'est encore dans les églises. Toutes les solennités, les octaves de fêtes patronales, appellen t l'opéra muni de ses voix, de ses instruments, de ses décorations, de ses illuminations. Les Napolitains vivent plus par les oreilles que par tout autre sens. »