BRYDONE
Voyage en Sicile, Lettre XXXVI, Païenne, 27 juillet 1770.
— Je serais bien ingrat si j'oubliais l'Opéra : ce spectacle nous a vivement intéressé. Le premier acteur et le second (Campanucci) sont des chanteurs excellents; je pense que nous les aurons à Londres avant peu. Ils ne sont pas connus encore, et je vous assure qu'on pourrait les engager à très bas prix; mais l'Italie estimera bientôt leur talent. Le premier, nommé Pâcchiarotti, est très jeune, il est absolument inconnu. Je suis persuadé qu'il va se placer au rang des virtuoses les plus éminents. Il excelle dans le pathétique, genre trop négligé sur la plupart des théâtres d'Italie. Je crois qu'il donne plus d'expression que nul autre à son chant, et qu'il fait plus d'impression sur les specta-
teurs, parce qu'il sent toujours ce qu'il dit. Il parle au cœur, tandis que la plupart de ses rivaux ne s'adressent qu'à l'esprit.
» La Gabrielli est la prima donna, et c'est la plus grande cantatrice du monde. Ceux qui chantent avec elle, sur le même théâtre, doivent avoir beaucoup de talent; autrement on ne saurait les supporter : c'est le sort que subissent tous les autres chanteurs, excepté Pacchiarotti. Il se regarda comme perdu lorsqu'il entra pour la première fois en scène avec elle. Cette virtuose chantait un air de bravoure très-bien disposé pour sa voix, qu'elle déploya d'une manière si merveilleuse que le pauvre débutant s'enfuit derrière les coulisses en poussant des cris de détresse, en regrettant, déplorant d'avoir osé s'aventurer sur le même théâtre avec une telle cantatrice. Il était fâché d'ailleurs de voir ses petits talents éclipsés, et craignait d'être accusé de présomption, défaut parfaitement étranger à son caractère.
» Ce ne fut pas sans peine qu'on put l'engager à reparaître devant le public; mais les applaudissements bien mérités donnés à son talent, à sa modestie, lui rendirent un peu de courage; et lorsque, dans son rôle d'amoureux, il dit un air plein de tendresse, de suavité, qu'il adressait à la Gabrielli, ce virtuose y mit tant de charme et de vérité, qu'elle en fut émue ainsi que l'assemblée.
» Je suis étonné que dans ces morceaux si pathétiques, la puissance de la musique ne l'eràporte pas sur la feinte du rôle ; car la poésie, la musique et l'action, agissant de concert, doivent faire sur l'ame de grandes impressions. Cependant je n'ai pas ouï dire que cela soit arrivé plus d'une fois ; et ce fut le célèbre Farinelli qui produisit cet effet sur son digne rival Senesino.
» Le jeu, le chant de la Gabrielli sont tellement admirés et connus qu'il est presque inutile de vous en parler. Sa merveil- . leuse exécution et l'agilité de sa voix ravissent depuis longtemps toute l'Italie, qui s'est vue forcée d'inventer un nouveau terme pour désigner ce talent sans rival. Si en chantant elle se proposait de plaire autant que d'étonner, elle renouvellerait les prodiges que l'on attribue au divin Orphée, au fameux Timothée; mais, heureusement pour le repos du genre humain, son caprice est
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aussi extraordinaire que ses talents, et la rend encore plus méprisable que ceux-ci ne l'ont rendue célèbre. Son caractère est ainsi devenu, pour le plus grand nombre du moins, un préservatif suffisant contre les charmes de sa voix et ceux de sa personne, qui ne sont pas moins séduisants. Que de terribles ravages n'eùt-elle pas faits dans le monde, si à ces qualités précieuses elle joignait un esprit aimable et modeste!
» Cependant, avec tous ses défauts, peut-être même à cause de ses défauts, c'est la plus dangereuse sirène de notre temps, elle a fait plus de conquêtes brillantes que nulle autre. Je dois vous dire aussi, pour lui rendre justice, qu'elle est généreuse et désintéressée au dernier point. Elle est très riche; on croit que ses biens proviennent des libéralités de l'empereur François 1er, qui desirait passionnément se l'attacher à Vienne; mais les querelles et les tracasseries que son esprit intrigant avait excitées, plus encore que sa beauté, la firent chasser de cette ville, comme elle l'a été de presque toutes celles de l'Italie.
» Il y a sur son compte un grand nombre d'anecdotes qui formeraient un volume fort amusant : on m'a dit qu'elles seraient bientôt publiées.
» Quoiqu'elle ait beaucoup plus de trente ans (1), elle ne paraît pas en avoir dix-huit sur le théâtre. Cet art de paraître toujours jeune n'est pas un des moindres de cent autres qu'elle possède. Lorsqu'elle est de bonne humeur et qu'elle veut bien faire usage de toute sa voix, il n'y a rien que l'on puisse comparer à son chant. Exerçant un empire absolu sur toutes les passions, elle chante au cœurautant qu'à l'imagination quand il lui plaît; mais elle est rarement en état de déployer cette puissance divine. Ses talents et son caprice l'entraînent tour à tour; elle a tour à tour été, pendant sa vie entière, un objet d'admiration et de mépris. Elle excelle presque autant dans l'action et dans le récitatif que dans le chant. Quelques parolesdeson récitatif ,avecun simple accompagnement, excitent une émotion que jamais aucun autre
(1) Née à Rome le 12 novembre 1730, elle venait alors de compléter sa quarantième année.
chanteur n'inspira. D'après cet effet, je suis tenté de croire ce que dit J.-J. Rousseau sur cette partie de la musique pour laquelle nous avons tant de dédain. La Gabrielli doit beaucoup aux conseils de l'abbé Métastase, elle en a surtout reçu d'excellentes leçons pour le jeu comme pour le récitatif. Ce poète dit qu'elle fait plus valoir ses opéras qu'aucune autre virtuose.
» Elle est si décidée et tellement opiniâtre dans ses caprices, que l'intérêt, la flatterie, les menaces, les punitions, ne font pas la moindre impression sur elle, et lorsqu'on veut les combattre, on ne fait que les augmenter, soit qu'on la traite avec respect ou avec mépris. Elle condescend rarement à déployer ses talents enchanteurs; s'imagine-t-elle qu'on s'attend à la voir briller? sa malignité s'exerce alors avec délices ; elle va chanter entre ses dents, à demi-voix; et rien ne peut l'engager à contenter son auditoire, lorsque cela ne lui plaît pas.
» L'expédient le plus sûr qu'on ait pu trouver, est de prier son amant favori, car elle en a toujours un (1), de se placer au centre du parquet ou dans unelogeen face du théâtre. S'ils sont parfaitement d'accord, ce qui arrive rarement, elle lui adresse tous ses airs tendres et déploie toutes les séductions de sa voix. Son favori du moment nous en avait promis un exemple : il s'était placé dans l'endroit convenable; mais la Gabrielli, soupçonnant probablement qu'il s'entendait avec nous, ne daigna pas faire attention à lui. Vous voyez que cet expédient ne réussit pas toujours.
» Passionné pour la musique, le vice-roi de Sicile a pris, en vain, toutes sortes de mesures pour triompher de son caprice, donnant ces jours derniers un diner somptueux aux seigneurs de Palerme, il fîtprier la Gabrielli d'être de la partie. Tous les autres convives étaient successivement arrivés à l'heure fixée. Le viceroi fit retarder le diner, envoya chez la virtuose pour l'avertir que la compagnie l'attendait. Le messager la trouva lisant dans son lit. Elle dit qu'elle était mortifiée d'avoir fait attendre la compa-
(1) A Naples, elle portait sur son cœur le chiffre en diamants d'un jeune homme qui lui plaisait : c'était le titre d'honneur d'un amour pur et désintéressé.
gnie, et chargea le député de faire ses excuses et d'affirmer qu'elle avait réellement oublié cet engagement.
» Le prince lui voulait pardonner cette impertinence ; mais,
lorsque les conviés allèrent à l'Opéra, la Gabrielli joua son rôle
avec une extrême négligence, affectant de le chanter d'une voix
si faible qu'on pouvait à peine l'entendre. Le vice-roi fut offensé ;
pourtant, comme il n'est pas violent, il différait toujours de faire
usage de son autorité; mais enfin, révolté de la voir persévérer
dans son insolente opiniâtreté, il se vit obligé de la menacer
d'une punition exemplaire si elle refusait encore de chanter.
Cette menace la rendit plus obstinée encore ; elle déclara qu'en
employant l'autorité, la force, on ne viendrait point à bout de ce
qu'on exigeait d'elle, qu'on pouvait la faire crier, mais non pas la
faire chanter. Le vice-roi la fit mettre alors en prison; elle y resta
douze jours. Pendant ce temps, elle donnait des repas splendides;
elle paya les dettes de tous les pauvres prisonniers, et distribua
par charité de fortes sommes d'argent. Le prince fut contraint
de céder, on la remit en liberté au milieu des acclamations des
pauvres. Heureusement pour nous, elle est à présent de bonne
humeur, et veut bien faire usage quelquefois de tous ses dons
précieux^
» La Gabrielli dit que les administrateurs de notre Opéra l'ont plusieurs fois demandée, et qu'elle ne pourra jamais se résoudre à passer en Angleterre. Vous ne devinez pas la raison qu'elle en donne : elle est assez originale. — Je ne puis pas commander à mon caprice; il m'entraîne le plus souvent; et sur la scène de Londres, je ne serais plus la maitresse de faire toutes mes volontés. S'il me plaisait de ne pas chanter, on dit que le peuple m'insulterait, m'assommerait peut-être. J'aime mieux dormir en paix ici, quand même ce serait en prison. »
» Elle ajoute que ce n'est pas toujours le caprice qui l'empêche de chanter, et que des causes physiques l'en rendent incapable de temps en temps. Je le croirais volontiers. Cette flexibilité prodigieuse de la voix, qui parcourt si rapidement et d'une manière si nette, si limpide, tous les tons les plus variés, produisant un si grand nombre de modulations presque dans un
instant, dépend, à coup sûr, d'une disposition de fibres très sujette à des variations. Si par hasard elles sont un peu relâchées ou que leur élasticité soit diminuée, comment est-il possible que leurs contractionsetleursexpansionsobéissentassezpromptement à la volonté pour amener ces effets? L'ouverture delà glotte qui forme la voix est extrêmement petite, et son diamètre doit se resserrer plus ou moins à chaque ton différent. Ses resserrements et ses dilatations doivent être minces à tel point, que le docteur Keil compte, je crois, que dans certaines voix, cette ouverture d'un dixième de pouce, est divisée en plus de douze cents parties; et l'oreille exercée distingue le son différent de chacune. Quelle délicatesse de tension ne doit-il pasy avoir dans les fibres ! J'imagine que le plus léger changement de l'air doit y causer une différence notable, et que, dans nos climats nébuleux, les fibres seraient en danger de perdre cette incroyable sensibilité, que souvent, du moins, elles ne se trouveraient pas dans un accord parfait. Il n'en est pas de même d'une voix ordinaire qui ne parcourt pas autant de divisions et qui n'est pas aussi flexible que celle de la Gabrielli. »
Au récit de Brydone, ajoutons qu'à Vienne l'ambassadeur de France et celui de Portugal en étaient amoureux, et chacund'eux se croyait sans rival. Le Français se doutant qu'il était trompé se cacha dans la maison de Imprima donna, et vit sortir un troisième larron favorisé par la Gabrielli. Furieux, il s'élance contre elle et l'aurait percée d'un coup d'épée, sans la résistance que son corset de baleine opposa; la blessure fut légère. L'ambassadeur se jette aux genoux de la cantatrice, et n'obtient grâce pour sa faute qu'en abandonnant son épée à la virtuose, qui voulait y graver ces mots : — Épée de *** qui, tel an, tel jour, osa frapper la Gabrielli. » Métastase parvint à la faire renoncer à son projet.
En 1767, elle se rendit à Parme, où l'infant don Philippe devint cperduement épris de ses charmes et de son talent. Il lui passait tous ses caprices; mais il la tourmentait par sa jalousie, jusqu'à l'enfermer chez lui dans une chambre dont il gardait la clef. Il en résultait des scènes violentes, où le prince était appelé
gobbo maledetto, maudit bossu, par sa favorite. Elle s'évada secrètement de Parme, en 1.768, pour aller en Russie, où Catherine II l'appelait depuis longtemps. Lorsqu'il s'agit de régler ses encouragements, la cantatrice demanda cinq mille ducats. — Cinq mille ducats ! répondit l'impératrice, aucun de mes feldmaréchaux ne reçoit une pareille somme. — Votre Majesté n'a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux. » Réponse déjà faite par Caffarelli dans une semblable circonstance. Catherine II paya les cinq mille ducats.
Malgré la répugnance qu'elle avait témoignée à l'égard des Anglais, la Gabrielli chantait à Londres en 1775. Elle avait triomphé dans la Didone de Jomelli lors de son début à Naples en 1750; Sacchini écrivit une partition nouvelle sur cette tragédie de Métastase, et le fameux air Son regina e amante lui fit remporter d'éclatantes victoires, planches, 98.