‹ L'Opéra-Italien de 1548 à 1856Chapitre 31 sur 69 · VIOTTI · texte numérisé non relu

VIOTTI

Viotti se fait entendre à Paris dans une petite réunion d'artistes, et charme son auditoire au point que l'archet tombe des mains de ses accompagnateurs. Ce maître soutient sa haute réputation au Concert spirituel. Un journaliste du temps, après avoir parlé de l'exécution brillante de Viotti, du fini précieux de

ses traits, de la suavité de son jeu dans V adagio, conclut par cette phrase stupide, où l'amphibologie brille de tout son éclat : — On prétend que depuis le fameux L'ulli, il n'a point paru de violon de sa force. » 178*2.

0 Parisien, régulateur du goût, Parisien, faiseur de réputations déjà faites, que ta confiance me divertit!

TODISTES ET MARATISTES.

Mm' Marafait une explosion foudroyante au Concert spirituel en exécutant l'air de Naumann : Tu niintendi. Partant du sol grave, sa voix pleine, égale et sonore s'élevait sans effort jusqu'au mi sur-aigu. Cette virtuose allemande excellait dans les airs de bravoure. Aux passages brillants, aux traits audacieux que l'un écrivait pour son organe, d'une agilité surprenante, elle ajoutait des vocalises empruntées au répertoire instrumental; exécutant à ravir des variations de Corelli, des barpéges que l'archet devait l'aire sonner sur les quatre cordes du violon. Mme Catalani suivit plus tard cet exemple et vocalisa des variations de Rode. Après avoir déployé tout l'éclat de sa bravoure, Mme Mara donnait beaucoup de charme et d'expression aux mélodies d'un caractère gracieux et tendre. Elle chantait d'une manière également supérieure en allemand, en italien, en français, en latin, en anglais. C'était la Malibran de son époque. Les amateurs formèrent deux sectes, deux partis, les uns vantaient Mme Mara, les autres exaltaient MnieTodi, portugaise, sa très digne rivale, qui l'avait précédée à Paris, en 1778. Elles faisaient l'ornement du Concert spirituel en 1782.

— Quelle est la meilleure ?

— C'est Mara.

— C'est bientôt dit.

Legros, premier ténor de l'Académie royale de Musique, dirigeait le Concert spirituel, dont il releva la splendeur en appelant à son aide les virtuoses étrangers du plus grand renom. Il donnait 2V0 livres par soirée à Mrae Mara. Mme Saint-Huberti se mesure avec cette cantatrice dans un duo d'Anfossi. L'épreuve était

périlleuse; elle fit beaucoup d'honneur à l'actrice française, alors bien près de l'apogée d'un sublime talent. Didon ne fut représentée que le 1er décembre 1783.

Todi, par sa voix touchante,

De doux pleurs mouille mes yeux; Mara, plus vive, plus brillante, M'étonne, me transporte aux cieux.

L'une ravit et l'autre enchante,

Mais celle qui-plaît le mieux,

Est toujours celle qui chante.

Femmes d'esprit, elles chantaient fort bien en français. Mme Mara disait à merveille nos chansons; elle tirait parti de son accent allemand pour donner plus de grâce et de coquetterie à son chant. En effet, plus on gâte le français en estropiant sa prononciation et plus il devient sonore et musical. Mme Todi quitta notre capitale, en 1783, le 16 juillet, pour aller en Russie, où l'impératrice Catherine II l'appelait. Elle revint à Paris en 1788, et chanta dans les concerts de la Loge olympique plusieurs airs de Paisiello, de Cimarosa, de Sarti; Cherubini composa pour elle une grande scène, Sarete alfin contenti, qu'elle exécutr levant le même auditoire. Après le succès d'enthousiasme jj'elle obtint à Saint-Pétersbourg dans YArmida de Sarti , Mme Todi reçut de l'impératrice un collier de diamants d'une grande valeur.

Gertru le-Élisabeth Schnicehlingen, violoniste fort habile, et dont la réputation comme cantatrice s'étendait dans l'Europe entière, arrive à Berlin. Le roi Frédéric II refuse de l'entendre, et dit à ceux qui l'en prient : — Une cantatrice allemande! J'aimerais mieux entendre le hennissement de mon cheval.» Il s'y décide pourtant après bien des sollicitations, et le premier air que Mlie Schmeehlingen exécute, détruit les préventions fâcheuses de Frédéric. Ce prince musicien veut sur-le-champ éprouver l'habileté de la jeune fille; il va quérir les manuscrits les plus difficiles de sa bibliothèque et les lui présente. La virtuose chante, à la première vue, tous ces morceaux de différents styles, avec autant de grâce que de vigueur et d'aplomb. Frédé-

rie rendit hommage au talent qu'il avait méprisé sans le connaître. Gertrude fut engagée pour le servicedelacourdePotsdam avec un traitement de trois mille écus de Prusse (11,250 fr.) pour toute sa vie; ce qu'elle accepta joyeusement. Elle porta celte riche dot au violoncelliste Mara, peu digne de cette faveur. Mme Mara parut sur le théâtre et sa renommée grandit au point qu'il lui vint de Londres des offres secrètes de 2,500 livres sterling pour quelques concerts. Frédéric traitait ses musiciens comme ses soldats.

La prima donna, certes, n'était point assoluta, bien au contraire, il fallait pourtant chanter l'opéra dans cette position peu gracieuse. Après avoir épuisé toutes les ruses du métier, elle résolut de se faire renvoyer pour cause d'extrême négligence dans son service. Une occasion favorable à l'exécution de ce projet se présenta bientôt. Le czarowitz Paul 1" était à Berlin, on lui préparait de brillantes fêtes. Mme Mara devait tenir le rôle principal dans un opéra dont la représentation était promise; elle feignit d'être malade. Le roi lui fit dire le matin qu'elle eût à se bien porter, à chanter comme elle pouvait le faire; mais elle resta couchée. Deux heures avant le spectacle, un carrosse escorté de huit dragons s'arrête à sa porte, un capitaine entre dans sa chambre en lui déclarant qu'il avait ordre de l'amener au théâtre morte, ou vive. — Mais vous voyez que je suis au lit! — J'emporterai donc aussi matelas et couchette. »

Il fallut obéir. Baignée de larmes, elle se laissa conduire à sa loge, habiller, bien résolue de chanter sans ame, sans goût et de manière à faire repentir le roi de ses violences. Tout alla de cette façon pendant le premier acte; mais ensuite il lui vint dans l'esprit qu'elle ne devait pas laisser une fâcheuse opinion de son talent au grand-duc de Russie, et dans un air brillant, elle déploya toutes les ressources de son habileté, notamment dans un trille qu'elle soutint au-delà de tout ce qui paraissait possible, le battant avec une agilité merveilleuse, modifiant la puissance de sa voix depuis le son le plus faible jusqu'au plus intense, et le diminuant ensuite par degrés. Ravi de ce qu'il entendait, le prince l'applaudit avec transport.

Fatiguée du despotisme qui l'opprimait, la cantatrice résolut de s'en affranchir par la fuite. Arrêtée en chemin, on la sépare de son mari. Le violoncelliste, enfermé dans une forteresse, est obligé de changer d'instrument et de jouer du tambour #n tète d'une compagnie. Les larmes de Gertrude ne purent fléchir le tyran, et ce ne fut que par l'abandon d'une partie de son traitement qu'elle obtint la liberté du captif. Après une autre escapade, Frédéric, dont le goût pour la musique s'affaiblissait, accorda le congé de la cantatrice et ne voulut plus entendre parler d'elle.

Mme Mara s'était signalée à Vienne, en Hollande, en Belgique lorsqu'elle vint à Paris, en 1782. Elle passe en Angleterre, et les concerts qu'elle donne à Londres lui rendent jusqu'à 70,000 fr. en quinze jours, sans compter de très riches présents. Mislriss Siddons, célèbre tragédienne anglaise, touchait alors 150.000 fr. par an du directeur de Drury-Lane ou des bénéfices que lui procuraient ses congés.

Mme Mara revint à Paris en 1784; elle y parut encore en 1801, à l'âge de cinquante-deux ans, son ancienne réputation lui fit donner la salle de l'Opéra pour un concert. Elle produisit peu d'effet, sa voix avait perdu sa puissance, et l'on venait d'entendre Mme Grassini.

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