‹ L'Opéra-Italien de 1548 à 1856Chapitre 32 sur 69 · GARAT · texte numérisé non relu

GARAT

Ce virtuose avait chanté dans quelques salons de Paris; sa voix charmante , son talent tout d'instinct, avaient excité des transports unanimes. La reine voulut l'entendre, et le 12 janvier 1783, un carrosse à six chevaux le vint prendre chez lui, d'après l'invitation déjà reçue. On relaie à Sèvres, il arrive à Versailles et descend chez M™ de Polignac. Il y trouva dans l'antichambre toute la musique du roi prête à recevoir les ordres de sa majesté. La reine, le comte d'Artois, une foule de seigneurs et de dames l'attendaient. Le musicien gascon accompagna d'abord la reine et son frère, l'empereur Joseph II, exécutant un duo. Il chanta seul ensuite, et quand il eut ravi cette brillante assemblée par l'expression, la vivacité, la fougue bru-

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lante de son exécution, Marie-Antoinelte lui demanda quelques facéties musical, s. Garât contrefit admirablement les différentes voix de l'Opéra, celle de Legros surtout, dont il imitait le style; ce nouveau succès valut au moins le premier.

Le chanteur enthousiasmé, tremblant peut-ètiv du rôle qu'il jouait, de la bouffonnerie à laquelle il venait de se livrer, s'écria d'une manière très naïve: — Ah! si mon père me voyait ici, qu'est-ce qu'il dirait? — Monsieur, on fera de sorte qu'il n'ait pas lieu de s'en repentir, répliqua le maréchal de Duras.»

M. de Vaudreuil, dans son invitation, avait poussé la délicatesse au point de lui mander que la reine l'autorisait à choisir le jour et l'heure qui lui conviendraient. Le comte d'Artois attacha le jeune musicien à sa personne en qualité de secrétaire. Le père de Garât, célèbre avocat au parlement de Bordeaux, s'opposait de tout son pouvoir à ce que son fils suivît la carrière musicale. Son oncle, le sénateur sous l'empire, vint encore l'arrêter au moment de ses triomphes les plus brillants.

Deux Garât sont connus; l'un écrit, l'autre chante. Admirez, j'y consens, leurs talents que l'on vante ; Mais ne préférez pas, si vous formez un vœu, La cervelle de l'oncle au gosier du neveu.

Garât avait déjà volé leur métier à Mmes Todi, Mara; il fit denouveaux progrès avec Mandini, Viganoni, Mme Morichelli, et devint le chanteur le plus étonnant que la France ait produit. Garât, c'était Rubini, avec un peu moins de puissance d'organe. Garât impatronisa la musique italienne à Paris; parmi les élèves qu'il forma, je dois compter, au premier rang, Rolland, Louis Nourrit. Despéramons, Ponchard, Levasseur, Mme* Barbier- Valbonne, Branchu, Duret, Boulanger, Rigaut. Garât chantait tous les genres avec une égale perfection, depuis les fureurs d'Oreste jusqu'aux mélodies simples de la romance, aux badinages de la chanson. Air de basse ou de ténor, tout convenait à sa voix singulière, agile au suprême degré. Garcia, disant Fin ch' han dal vino, m'a fait retrouver Garât; mais depuis cinquante-six ans, mon oreille cherche l'air prodigieux : Nunsàpiù

cosa son, cosa faccio, des Nozze di Figaro, sans avoir pu le rencontrer. J'ai conseillé cent fois à la ravissante Malibran de paraître dans le rôle de Cherubino d'amore, c'eût été son plus beau triomphe.

Legros disait un jour : — Quel dommage que Garât chante sans musique! — Sans musique! s'écria Sacchini; Garât est la musique même. » Il n'était pas si maladroit qu'il le paraissait. L'ignorance qu'il affectait n'était qu'un genre de coquetterie de plus. J'en ai fait l'observation plus d'une fois.

Garât monte un jour dans son cabriolet, prend les rênes en main, et s'aventure seul au milieu de Paris : son page était malade. A peine lancé, le chanteur aperçoit Pradher, se dirige vers ce musicien, l'engage par signes à monter dans le véhicule, en lui témoignant par des gestes, le désir qu'il a de l'entretenir de choses importantes. Pradher se rend à l'invitation , le voilà près de son ami, qui l'accueille avec un gracieux sourire; et, sans lui dire un mot, il s'occupe de son cheval pour en accélérer la marche; passant de V allegretto, jusqu'alors observé prudemment, à la vitesse du risoluto, à la fougue du prestissimo, sans l'aire la moindre attention aux voyageurs pédestres qu'il mettait en péril. Pradher surpris, alarmé d'une conduite aussi légère, et ne voulant être complice de quelque homicide, se met à crier: — Garel gare! bée houp! holà hée! » de toute la force de ses poumons, et renouvelle con brio ses avertissements, lorsqu'un piéton se met en prise. La course fut longue bien que rapide. Arrivée à son terme, Garât remercia son ami par un sourire plus gracieux encore.

Pradher veut savoir enfin les secrels qu'il avait à lui communiquer. Le virtuose lui montre l'affiche annonçant le concert de Feydeau, concert dans lequel on devait l'entendre, et lui rappelle, par signes, qu'en ces jours de haute cérémonie, il s'abstenait de parler, de crier surtout. Le compagnon de voyage devina sans peine quel était le rôle qu'il venait de jouer.

Le 7 juillet 1821, nous avions diné chez des amis communs, rue Galande. Après le café, le rum, on prie Garât de chanter; il refuse. Les instances deviennent plus pressantes. — Non, dit-

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il avec humeur, je n'en ferai rien; j'ai du chagrin, du dépit même, de ce que ce gaillard doute sans cesse de mon amitié. »

Il me montrait au doigt, je saisis la réplique et sur-le-champ, je m'assieds au clavier et j'attaque vivement, sans musique, le duo (ïlphigénie en Tauride : Et tu prétends encore que tu m'aimes! Garât chanta sa partie de Pylade avec une expression, une suavité délicieuses; mais certains sons élevés ne sortaient pas. Toutes les fois qu'une note manquait à l'appel, il me frappait rudement sur l'épaule, disant avec sa brusquerie ordinaire : Vous m 'écoutez !

Nous quittâmes nos auditeurs' de bonne heure pour venir à la première représentation d'Emma, drame lyrique de Planard et du presque débutant Auber, donnée à Feydeau les an et jour ci-dessus mentionnés. Garât ne comptait pourtant alors que sa cinquante -septième année. Je ne l'ai plus entendu chanter depuis lors. Il cessa de vivre le 1er mars 1823.

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