UN JEUNE PIANO
On n'imagine pas que les exercices du pianiste, commodément assis devant le clavier, puissent présenter le moindre danger. Ces études, poursuivies avec ardeur, multipliées à l'excès, produisent de funestes accidents, si l'on n'a la précaution de prendre des temps de repos nécessaires pour calmer l'agitation des nerfs et du sang. Je vais citer un fait que j'affirme comme témoin oculaire, et dont les pianistes et les marchands de nouveautés de Paris ont certainement gardé la mémoire. Ces derniers visitaient plus souvent que moi les magasins du virtuose industriel, place des Victoires et rue Aubry-le-Boucher, Thomas (Joseph), d'Avignon, qui serait devenu l'un des pianistes les plus habiles de l'Europe, s'il n'avait eu la fantaisie de gagner des millions en cédant à ses amis, pour de l'argent, des balles d'alizaris, des boucauts de garance et des étoffes de soie; Thomas, claveciniste déjà fougueux, homme de trente ans, bâti sur le modèle d'Hercule, de Dussek ou de Léopold Meyer, ayant tué sous lui plus de vingt pianos écrasés sous le poids et l'opiniâtreté de son travail, achète un jeune piano du célèbre facteur Pape. Le champion de palissandre, muni de sa queue, triangle pittoresque, majestueux, est introduit dans le salon du virtuose, à Paris. Au lever du rideau, le piano montre son brillant mécanisme et son râtelier d'ivoire et d'ébène.
— Te voilà sous les armes ; sonnez trompettes ! à nous deux maintenant! » dit le musicien en se plaçant carrément sur le siège. Il attaque son clavier, qui lui rend tout ce qu'il avait promis; l'instrument résonne de la manière la plus brillante; sa mélodie est pleine de séductions. L'exécutant est ravi des résultats qu'il obtient ; il explore sa nouvelle propriété dans tous les sens, prend possession de son trésor. Le voilà parti, lancé, courant à bride abattue, volant à tire d'aile.
Huit heures du soir sonnaient à l'horloge. L'aiguille avait fait le tour du cadran, elle arrivait à la dixième heure du matin, lorsque Thomas, dont les vigoureuses paumes avaient exécuté, sans s'arrêter un instant, des rondeaux sans fin, comme ceux que chantait la Banti, da capo à mille reprises, composés du répertoire immense qu'il avait dans sa tête, s'alarme en les voyant quitter le clavier, pourquoi l'abandonnent-elles? La main droite refuse tout service; ses conduits sanguins sont engorgés, gonflés au point que cette main fourbue présente la fidèle image d'un gant de maître d'armes. Le pianiste imprudent fut obligé d'observer une fermata, un point d'orgue qui dura dix-huit mois ; privé de l'usage de sa dexlre, il apprit à signer ses billets de commerce de la main gauche. Thomas était fort riche, il eut recours aux grands médecins de Paris : vous savez quelle est leur superbe et présomptueuse ignorance, experto crede; la longueur du silence forcé de ce pianiste négociant ne doit pas vous étonner.
J'emprunte ce fait au manuscrit, terminé depuis longtemps, et que je publierai bientôt sous ce titre : LIVRE DES PIANISTES, complément de tous les traités, méthodes, cours écrits pour enseigner le jeu du piano. Ce volume in-8 contiendra l'histoire du clavecin, de son illustre et nombreuse famille, des compositions écrites à toutes les époques pour les instruments à clavier, des auteurs et des virtuoses, le tout mêlé d'anecdotes d'un intérêt piquant, oùle piano devient quelquefois personnage d'un drame incisif, touchant, au point que l'on peut dire au magique instrument :
L'histoire en te louant le dispute à la fable.