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BALAKIREV ET SES DISCIPLES

Parfois, dans l'art comme dans la littérature, il paraît sur la scène une personnalité exceptionnelle, initiatrice, dont l'influence semble hors de proportion avec le succès de ses œuvres. Tel fut Keats, qui engendra toute une école de romantisme anglais, tel fut aussi Liszt, dont les compositions longtemps négligées furent reconnues plus tard comme contenant le germe de nouvelles formes symphoniques. Tel fut encore Mily Alexiévitch Balakirev, à qui la musique nationale russe doit sa seconde renaissance. Né à Nijni Novgorod le 31 décembre 1836 (A. S.) Balakirev avait environ dix-huit ans quand il vint à Saint-Pétersbourg, en 1855, avec, dans sa poche, une lettre d'introduction pour Glinka. Il avait préalablement passé quelque temps à l'Université de Kazan, mais il avait été élevé dans la famille d'Oulibichev, auteur du fameux traité sur Mozart. Fait remarquable, et prouvant sa grande indépendance de caractère, le jeune homme ne s'était pas laissé influencer par les vues limitées et ultraconservatrices de son bienfaiteur. Oulibichev, comme nous le savons, pensait que rien ne pouvait surpasser

les œuvres de son Mozart adoré. Le jeune Balakirev aimait et étudiait les symphonies et les quatuors de Beethoven, le « Freischûtz » de Weber, les ouvertures de Mendelssohn et toutes les œuvres de Chopin. Il n'était pas du tout l'amateur incapable que ses détracteurs académiques ont voulu faire de lui plus tard. Sa culture musicale était solide. Il avait profité de l'excellente bibliothèque d'OuLiBiCHEV et de l'orchestre privé que le maître entretenait, et qu'il permettait à son jeune protégé de diriger. Quoique partiellement autodidacte, Balakirev s'était déjà rendu maître des principes généraux de la forme musicale, de la composition et de l'orchestration. Il n'était pas versé dans le contrepoint et la fugue, et certainement son art n'était pas fondé sur Bach, mais on peut à peine lui en faire un reproche, car, pendant la jeunesse de Balakirev, le grand poète-musicien de Leipzig était méconnu, même dans son propre pays, et il est douteux que les écoles naissantes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, ou même les anciens conservatoires d'Allemagne, eussent pu sous ce rapport ajouter quelque chose à son éducation. Dans sa demeure provinciale située dans l'orient lointain de l'Europe, Balakirev resta à l'abri des controverses wagnériennes. Sensible comme un sismographe, il avait déjà enregistré quelques vibrations de ce mouvement lointain qui annonçait une révolution dans la musique. Dès le commencement, il fut préoccupé de la transfusion d'un sang frais dans les veines appauvries des anciennes formes décadentes. Heureusement, l'idée de résoudre le problème à l'aide de théories wagnériennes ne lui vint jamais. Il avait déjà saisi le fait que les Russes possédaient une source inépuisable d'inspiration dans leur musique riche et variée.

Le grand enthousiasme de sa jeunesse avait été pour la musique de Glinka, et tandis qu'il vivait à Nijni Novgorod, il avait étudié les opéras de cet auteur dans

un bon but. Plein de zèle pour la nouvelle cause, Balakirev apparut dans la capitale comme un saint Jean-Baptiste venant du désert, pour prêcher l'évangile du nationalisme dans Fart aux adorateurs de Bellini et de Meyerbeer. Glinka était sur le point de quitter la Russie pour son dernier voyage. Mais pendant les semaines qui précédèrent son départ, il vit assez Balakirev pour être impressionné par son enthousiasme et son intelligence, et pour le désigner comme le continuateur de son œuvre.

L'ambiance de la capitale exerça une heureuse influence sur le jeune provincial. Pour la première fois, il pouvait se mêler à d'autres musiciens et entendre des choses nouvelles pour lui, soit à l'opéra, soit au concert. Mais ses convictions restèrent inébranlables au milieu de toutes ces nouvelles expériences. Du commencement à la fin, il dut presque tout à lui-même, et s'il devint bientôt le centre et le chef d'une nouvelle école musicale, ce fut, comme Stassov l'a démontré, « parce qu'il avait tous les dons nécessaires à cette position: une initiative étonnante, l'amour et la connaissance de son art, et pour couronner le tout, une énergie inlassable ».

Balakirev ne nous légua aucun opéra, mais son influence sur la musique russe fut si prépondérante qu'elle se répandit dans toutes les directions; et dorénavant, son nom sera constamment cité dans ces pages. Vraiment, l'histoire de l'opéra russe devient maintenant pour un temps l'histoire d'une petite confrérie d'enthousiastes, unis par une idée commune, et combattant côte à côte pour une cause qui aurait dû être populaire, mais qui avait été longtemps entravée par la presse et les puissances académiques du monde artistique de Russie, et traitée avec mépris par les amateurs « distingués » pour lesquels un abonnement à POpéra italien était le signe extérieur de la supériorité sociale et intellectuelle. Ces enthousiastes étaient

connus sous le nom de « Cercle de Balakirev » ou sous le sobriquet ironique de « La bande puissante ».

Vers 1860, César Cui et Modeste Moussorgsky se joignirent à la croisade de Balakirev en faveur de l'idéal national. Un ou deux ans plus tard, Borodine et Rimsky-Korsakov furent admis dans le cercle, et par la suite, un jeune amateur bien doué, Nicholas Lodyjensky, se rattacha, pour un temps, aux nationalistes. A ces noms, il faut ajouter celui de l'écrivain Vladimir Stassov, dont la plume et le cerveau actifs étaient toujours au service de la nouvelle école. Glinka n'eut plus d'entrevues personnelles avec Balakirev et ses amis, mais Dargomijsky, comme nous l'avons déjà vu, ouvrit aimablement sa maison comme lieu de ralliement pour ce groupe de jeunes enthousiastes qui discutaient sérieusement les questions d'art avec ce musicien plus âgé et plus expérimenté, et surveillaient avec un vif intérêt les progrès de son dernier opéra Le Convive de pierre.

Rimsky-Korsakov, dans sa Chronique de ma Vie musicale, donne quelques détails intéressants sur les relations amicales qui existaient entre les membres du cercle nationaliste, pendant les premières années de son existence. Rimsky-Korsakov, qui étudiait à l'Ecole Navale de Saint-Pétersbourg, fit la connaissance de Balakirev en 1861. « Ma première rencontre avec Balakirev, écrit-il, fit sur moi une très grande impression. C'était un admirable pianiste, jouant tout de mémoire. L'audace et la nouveauté de ses opinions, et, par-dessus tout, ses dons comme compositeur, éveillèrent en moi une sorte de vénération. La première fois que je le vis, je lui montrai mon Scherzo en do mineur qu'il approuva après avoir fait quelques remarques, et m'avoir signalé les matériaux d'une symphonie, qu'il m'ordonna de composer (1). Naturel-

(1) Rimsky-Korsakov fut le premier des compositeurs russes qui écrivit une symphonie.

lement je fus enchanté. Je rencontrai chez lui Gui et Moussorgsky. Balakirev orchestrait alors l'ouverture du premier opéra de Cui, Le Prisonnier du Caucase. Avec quel enthousiasme je me mêlais à ces discussions sur l'instrumentation, la distribution des rôles, etc.! Pendant novembre et décembre, j'allai chaque samedi soir chez Balakirev, et j'y rencontrai fréquemment Gui et Moussorgsky. Je fis aussi la connaissance de Stassov. Je me souviens d'un soir où Stassov lut à haute voix des extraits de F «Odyssée » tout spécialement pour mon édification. Dans une autre occasion, Moussorgsky lut Prince Kholmsky, le peintre Mvassédov lut Viya de Gogol, et Balakirev et Moussorgsky jouèrent les symphonies de Schumann, arrangées pour quatre mains, et des quatuors de Beethoven. »

Dans ces occasions, la jeune confrérie, dont tous les membres étaient au-dessous de trente ans, à l'exception de Stassov, émettaient leurs opinions, et critiquaient les géants du passé avec une franchise et une liberté bien naïve, et qui certainement scandalisaient leurs aînés. Ils adoraient Glinka, trouvaient que Haydn et Mozart étaient à l'ancienne mode, admiraient les derniers quatuors de Beethoven, pensaient que Bach — dont ils n'ont guère pu connaître que « Le Clavecin bien tempéré » — était plutôt un mathématicien qu'un musicien; ils étaient enthousiastes de Berlioz, tandis que jusqu'alors Liszt n'avait pas encore pu beaucoup les influencer. « Je buvais toutes ces idées, dit Rimsky- Korsakov, quoique je n'eusse aucune raison de les accepter, n'ayant entendu que quelques fragments de ces œuvres étrangères discutées, puis, je les transmettais à mes camarades (de l'Ecole Navale) qui s'intéressaient à la musique, comme étant mes propres convictions. » Lorsqu'il fut devenu un musicien distingué et un professeur au Conservatoire de Saint- Pétersbourg, Rimsky-Korsakov ne parla plus qu'en se moquant de ces discussions juvéniles; mais il faut

admettre qu'il était bien préférable pour le développement futur de la musique russe que ces jeunes compositeurs aient eu leurs idées propres sur leur art, plutôt que de tirer des opinions toutes faites des manuels allemands et d'accepter les dogmes esthétiques enseignés dans les classes des conservatoires.

Pour Rimsky-Korsakov, ces jours heureux furent de courte durée, car en 1862, il fut engagé sur le croiseur Almaz où il passa les trois années suivantes à l'étranger, voyageant jusqu'à New- York et Rio de Janeiro.

Balakirev fut navré de cette interruption dans la carrière musicale de Rimsky. Si le disciple idéalisait alors le maître, le maître traitait avec une affection paternelle le jeune marin, et déclarait qu'il lui avait été envoyé providentiellement pour remplacer un élève favori qui venait de partir pour l'étranger. A. Goussakovsky était un brillant jeune homme qui avait fini récemment ses études universitaires, et qui se spécialisait dans la chimie. Il semble avoir eu une nature étrange, sauvage et morbide. Ses compositions pour piano étaient pleines de promesses, mais il était instable dans ses projets, allant d'une œuvre à l'autre sans en finir aucune. Il ne prenait pas la peine d'inscrire les idées qui lui venaient, et plusieurs de ses compositions n'existaient que dans la mémoire de Balakirev. Il brille un instant dans l'histoire de la musique russe, mais on le perd bientôt de vue comme une petite étoile filante. Rimsky-Korsakov était doué d'une bien plus grande ténacité dans ses projets, et malgré toutes les difficultés, il continua à travailler à sa symphonie à bord du navire, et l'envoya des ports les plus éloignés, pièce par pièce, à Balakirev, afin de recevoir ses conseils et son aide.

Rimsky-Korsakov revint à Saint-Pétersbourg en automne 1865, et vit que d'importants changements s'étaient produits dans le cercle de Balakirev pendant

son absence. En premier lieu, il s'était ajouté à la confrérie un nouveau membre dont on attendait de grandes choses. C'était Alexandre Borodine, alors conférencier assistant en chimie à l'Académie de médecine. Secondement, Balakirev, aidé de Lomakine, un des plus fameux directeurs de chœurs de Russie, avait fondé l'Ecole libre de musique (libre dans ce sens qu'elle offrait l'instruction gratuite) expérience extrêmement intéressante. On a dit que cette institution avait été fondée pour devenir la rivale du Conservatoire. Les concerts qui y étaient donnés, dirigés par les deux initiateurs, étaient certainement beaucoup moins conservateurs que ceux de l'institution officielle de la Société impériale de musique russe. En même temps, il faut se souvenir qu'après 1860 le grand mouvement « vers le peuple » était né, et qu'un tempérament enthousiaste comme celui de Balakirev n'aurait pu se soustraire à l'impulsion altruiste passionnée qui agitait la société. L'effort individuel, longtemps contraint par le despotisme officiel, se manifestait dans toutes les directions. Entre 1860 et 1870, un certain nombre d'écoles philanthropiques furent fondées en Russie, et l'Ecole libre, avec son but défini de défendre les tendances individuelles et de soutenir la cause de la musique nationale, n'était qu'une des manifestations d'un sentiment plus général.

Les autres événements importants auxquels Rimsky- Korsakov n'assista pas pendant ses trois ans de croisière, furent la première représentation de l'opéra Judith de Siérov, et la visite de Wagner dans la capitale russe, où il dirigea l'orchestre de la Société Philharmonique.

A cette époque, sauf Balakirev, tous les membres du cercle nationaliste gagnaient leur vie autrement qu'avec la musique. Cui était officier du génie et il augmentait son modeste revenu en préparant les élèves pour le service militaire. Moussorgsky était

lieutenant dans les Gardes Préobrajensky. Rimsky- Korsakov servait la marine impériale, et Borodine était professeur de chimie.

Rimsky-Korsakov et Borodine furent bientôt intimes, malgré les dix ans de différence d'âge qui les séparaient. Le premier fait un portrait intéressant du compositeur de Prince Igor, dont la vie se partageait entre la chimie et la musique qu'il aimait toutes deux. « Je l'ai souvent trouvé à l'ouvrage dans son laboratoire communiquant directement avec son appartement, écrit Rimsky-Korsakov. Quand il était assis devant ses cornues, remplies de quelque gaz incolore qu'il faisait passer, au moyen de tubes, d'un vase dans un autre, je lui disais qu'il employait son temps à verser de l'eau dans un tamis. Aussitôt qu'il était libre, il m'emmenait dans son salon où nous nous livrions à la musique et à la conversation. Tout à coup, Borodine s'élançait dans son laboratoire pour s'assurer que rien ne brûlait ou ne débordait, tout en faisant résonner le corridor d'intervalles extraordinaires de neuvième ou de seconde. Puis il revenait, et nous reprenions notre musique et notre conversation 1 La vie de Borodine, partagée entre son travail scientifique, sa présence dans toutes espèces de comités et de réunions (1) et son intérêt pour la musique, était remplie au delà de toute expression. Rimsky-Korsakov qui regrettait de lui voir consacrer ses grands dons à autre chose qu'à la musique, dit : « Mon cœur souffre lorsque je considère sa vie épuisée par un sacrifice continuel de lui-même ». 11 possédait une grande endurance physique, et ne prenait aucun soin de sa santé. Il lui arrivait de dîner deux fois dans un jour, s'il se trouvait chez des amis au moment du repas; dans

(1) Il était un chaud avocat de l'éducation supérieure des femmes, et un des fondateurs de l'Ecole de médecine pour femmes de Saint-Pétersbourg.

d'autres occasions, il ne se souvenait qu'à neuf heures du soir qu'il n'avait pris aucune nourriture pendant la journée. Le logis hospitalier des Borodine était généralement assiégé et pris d'assaut par des chats, qui s'asseyaient sur les tables et se servaient à leur gré, tandis que les complaisants maîtres du logis racontaient à leurs hôtes humains les principaux événements de la biographie de leurs convives félins. La femme de Borodine était une personne cultivée et une pianiste accomplie; elle avait une foi profonde dans le génie de son mari. Leur vie conjugale n'était assombrie que par sa santé chancelante, car elle souffrait de terribles accès d'asthme, qui l'obligeaient à passer les mois d'hiver dans l'air plus sec de Moscou, ce qui leur causait de longues périodes de douloureuse séparation involontaire.

Un autre lieu de réunion du cercle de Balakirev était la demeure de Lioudmilla Ivanovna Chestakova, une sœur mariée de Glinka. Là, outre les compositeurs, se réunissaient plusieurs chanteurs, pour la plupart des amateurs, comprenant les sœurs Karmalina et Mme S. I. Zotova pour laquelle Rimsky-Korsakov écrivit plusieurs de ses premiers chants. Parmi ceux qui sympathisaient avec les idées des nationalistes, se trouvait la famille Pourgold, consistant en une mère et trois filles, dont deux étaient des musiciennes accomplies. Alexandra Nicholaevna avait une belle voix de mezzo-soprano, aux notes élevées. Elle chantait les chants de Cui, de Balakirev et de Rimsky- Korsakov avec une intuition et une expression merveilleuses; elle créa la plupart des rôles féminins des opéras de « La Bande puissante », au temps où ceux qui en faisaient partie devaient se contenter de voir leurs œuvres représentées dans des salons. Mais où elle excellait, c'était dans l'interprétation des chants de Moussorgsky qui révélaient la profondeur de sentiment du compositeur, de sa fine observation de

la vie réelle, et de sa déclamation naturelle. J'ai eu le privilège de visiter cette femme si douée, quelques années plus tard, quand elle fut devenue Mme Molas, et je n'oublierai jamais l'impression que me fit son interprétation des chants de Moussorgsky : L'Orphelin, La Cueillette des champignons, La Berceuse de Yérémouchka, et tout spécialement les peintures réalistes de la vie enfantine, intitulées La Chambre des enfants. Sa sœur, Nadéjda Nicholaévna, qui devint Mm* Rimsky-Korsakov, était une élève de Herke et de Zaremba, le premier maître de Tchaïkovsky pour la théorie. Excellente pianiste et habile à déchiffrer, musicienne jusqu'au bout des doigts, elle était toujours prête à accompagner chaque fois qu'une œuvre nouvelle d'un des membres de la confrérie réclamait une répétition d'essai. Elle savait aussi transposer pour le piano, avec habileté, des œuvres orchestrales et dramatiques (1). Les Pourgold étaient des amis dévoués de Dargomijsky, et pendant l'automne de 1868, le cercle tout entier se rencontrait presque chaque jour chez ce musicien, plus ou moins confiné chez lui par sa santé qui déclinait rapidement.

J'ai parlé de tant d'amis de « la bande invincible » qu'on pourrait supposer que leur mouvement était populaire. Ce n'était cependant pas le cas. A l'exception de Stassov et de Cui, qui, chacun à leur manière, défendirent d'une façon littéraire leur cercle, tous les critiques de l'époque et les puissances académiques en bloc étaient opposés à ces Ismaélites de la musique. Siérov et Laroche avaient du poids et étaient des adversaires dignes d'être combattus. Théophile Tolstoï (« Rostislav ») et le professeur

(1) Mme Rimsky-Korsakov prend toujours un vif intérêt aux questions musicales. Des articles signés de ses initiales paraissent souvent dans les journaux de musique russes; et récemment elle a pris la plume pour défendre le3 éditions des opéras de Moussorgsky préparées par son mari.

Famitzine, quoique écrivant dans des journaux importants, représentaient en Russie la critique musicale de bas étage, et ils seraient entièrement oubliés sans l'immortalité illégitime que leur a conférée Moussorgsky par sa satire musicale Le Guignol. L'attitude d'ANTON Rubinstein envers la nouvelle école ne fut ni juste, ni généreuse. Tchaïkovsky qui, pendant leurs premières années de lutte pour l'existence, occupait le poste de professeur d'harmonie au Conservatoire de Moscou, eut d'abord des sentiments amicaux pour la confrérie. Son poème symphonique Bornéo et Juliette (1870) fut écrit sous l'influence de Balakirev, et un autre poème symphonique La Tempête (1873) lui fut suggéré par Vladimir Stassov. Mais avec le temps, Tchaïkovsky se retira de plus en plus du cercle, et dans sa correspondance et ses critiques, il se montre méprisant et hostile à l'égard de leurs idéals et de leurs œuvres, tout spécialement envers Moussorgsky, car il ne comprit jamais la force de son génie inné. Pendant les dix ans qui s'écoulent entre 1860 et 1870, la solidarité était si complète entre les membres du cercle de Balakirev qu'ils pouvaient vivre et travailler heureux, quoique entourés d'une atmosphère hostile. La « Chronique » de Rimsky-Korsakov à l'égard de ces jours heureux nous rappelle l'histoire de notre Confrérie pré-raphaëlite anglaise, et nous admirons la dévotion avec laquelle les membres travaillaient les uns pour les autres et pour l'avancement de la cause commune. Il serait difficile de trouver dans toute l'histoire de l'art un mouvement plus idéal, et toutes les œuvres produites à cette époque furent le résultat de convictions personnelles nettes, non influencées par l'espoir d'un gain pécuniaire, et n'ayant pas la perspective immédiate d'être appréciées par le peuple.

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