CHAPITRE VI
— Voyons...
— Laissez-moi décrocher la superbe carabine qui est sous votre galerie et je vous promets que votre table... »
Le capitaine Danel s'arrêta et, la voix soudain changée :
— Excusez ; mais pas un coup de feu ne doit être tiré à José d'Aréna, dit-il comme s'il prononçait un serment.
— ...à cause de votre femme ?
— A cause de ceci, dit le Capitaine avec une étrange énergie et de la main il indiqua le bas du ciel.
Au large, du côté de l'est, vers Madagascar, du côté de l'ouest, vers l'Afrique, il venait vers José d'Aréna un long nuage dont la blancheur, au soleil, cliquetait sur l'azur. Par moments on ne le voyait plus dans le ciel; mais une longue île de lumière vibrait au ras des flots.
— Oh ! s'écria Sacy, des oiseaux !
Par milliers, vers midi, les oiseaux de
mer revenaient de pêcher au large.
— Comprenez-vous ? dit vivement le capitaine Danel. Les couches de guano que j'ai trouvées ici prouvent que, durant des siècles et des siècles, des oiseaux ont eu cette île pour refuge !... Ce que nous voyons, ce matin, s'est peut-être fait ainsi de toute Eternité... Eh bien ! je désire qu'après moi tout cela reste comme cela était avant moi. Mon Dieu, c'est facile, si facile d'exploiter ce qu'on veut sans pour cela, déranger l'ordre des choses !...
Le visage contracté, il se tut un instant. Puis les yeux au loin :
« Ah ! si vous voyiez Europa..., la plus australe des îles à oiseaux ! Là, j'ai pu, sans erreur, en évaluer le nombre à £00.000 ! Pourquoi ? Parce que sur cette île le bipède humain n'a presque pas fait de dégâts... Mais dans la plupart des archipels à guano — mers du Sud — vous ne savez pas comme les hom-
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mes se sont conduits en criminels !...
Dites-vous qu'un coup de canon, un coup de fusil même suffit à rendre déserte une île habitée par les oiseaux... Il posa la main sur l'épaule de Sacy : « Voilà pourquoi je vous remercierai toujours de n'avoir pas tiré le canon, le soir de votre naufrage !... »
Et il se mit à fixer le ciel avec amour:' Les oiseaux, par rangs superposés, approchaient. Brusquement les rangs fléchissaient, — on voyait un grand éclair nacré — l'un avait passé pardessus l'autre. La joie d'avoir trouvé pâture au large palpitait dans leurs ailes et dans le jeu selon lequel, pour lasser et dépister la frégate qui les poursuit, ils volent de haut en bas et de droite à gauche. Puis, pli par pli, un à un ils s'abaissèrent sur la pointe de José d'Aréna.
Toute cette neige d'ailes une fois tombée, on sentait, plus brusquemenl,
combien l'île était plate.
Mais des bandes, avant de se poser sur le sable, reprenaient leur vol et, après s'être éparpillées dans le ciel, se laissaient tomber sur les trois navires échoués à droite et à gauche de José d'Aréna : les vergues, les dunettes, les ponts en crépitaient de blancheur. Tandis que beaucoup, ne sachant encore s'ils pouvaient prendre possession de l'épave, tournoyaient en criant au-dessus de YOphélia...
Et ces deux hommes qui, ayant voyagé, avaient admiré ce que les navigateurs appellent « les merveilles de la civilisation », les grands ports avec leurs bâtiments, les capitales avec leurs monuments, restaient là, silencieux, à regarder...