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CHAPITRE IX

les examiner de près comme elle restait longtemps devant la commode de Madame à regarder les pierres bleues des bagues. Et puis la barbe ! Cette barbe qui avait des reflets d'or et que Monsieur Sacy caressait à tout instant, c'était naturellement que Violette, elle aussi, avait envie de passer la main dessus. Pour les Malgaches qui, comme maints primitifs, font de la chevelure savamment tressée la parure suprême, la beauté de l'homme blanc rayonne de la barbe.

... Maintenant que Sacy avait fini de dé jeûner, il se lissait les moustaches. Il feignit de regarder au loin la mer et brusquement :

— Hein ! cette petite Violette qui aime la France !... dit-il.

« Eh bien ! Violette, c'est comme un fait exprès : tous les amis que je me suis faits dans les différents ports où je descends, ce ne sont que des Français!

Et savez-vous comment je m'y prends ?

Sitôt à terre, je m'empresse de parler français à voix très haute ! J'ai ainsi mon couvert mis chez un ingénieur fiançais, à Beïra du Mozambique ; chez une vieille dame très riche à Mahé des Seychelles : quand je pars, je ne manque jamais de trouver à bord un panier de douceurs à mon adresse, sa carte épinglée dessus et une écharpe bleu-blancrouge... J'ai aussi mon rond de serviette chez un gros négociant français à Calcutta... Ça me change un peu de la cuisine du bord... Et maintenant j'ai mes amis de José d'Aréna. »

Il avait l'habitude d'énumérer comme des bonnes fortunes toutes ces connaissances d'escales.

« Et voilà, Violette ! Il n'y a que cela dans la vie : Maintien, Savoir-vivre et Bonne Education ! »

Quand Sacy lui parlait, Violette aussitôt levait vers lui ses yeux : longs, ve-

lus et noirs de zèle. Elle était si contente qu'elle ne bougeait plus. Toutes les paroles du Blanc résonnaient en elle voluptueusement. Puis, son cœur se mettant à battre, elle baissait la tête.

Sacy se leva, traîna un peu dans la salle à manger et soudain marcha droit vers la petite servante.

Il se tint raide devant :

— Mon Dieu, mademoiselle Violette, depuis que je suis ici, je vous trouve une odeur... une odeur... je n'arrive pas à dire laquelle...

Il se rapprocha et, se penchant délicatement sur son cou, l'aspira toute entière :

— Eh bien ! j'ai trouvé ! cria-t-il, et il renifla avec gourmandise,miss Violette, vous sentez bon le caramel !

Il lui chatouilla le menton histoire de la faire rire, parut vouloir encore quelque chose, hésita, puis brusquement prit son casque, et, avec Hamlet, sortit.

...Violette avait toujours l'idée qu'il lui dirait un jour de venir. Chaque fois, après qu'il était parti, elle sentait comme elle aurait été contente de marcher derrière lui...

Mais, vite, elle se remettait au travail. Elle allait ranger l'argenterie.

Il y eut un faible bruit... Elle prêta l'oreille... courut vers la chambre de Madame.

La chambre était obscure et fleurait la fièvre.

Madame, très doucement, se plaignait. On eût dit qu'elle se berçait ellemême de sa voix maternelle. Toute sa chevelure noire avait été dénouée et sa tête souffrante y baignait avec abandon.

Sans parler, Violette se mit à genoux devant le lit. Elle passa sa main le long du bras nu, de la main, des doigts si

grêles que l'anneau de mariage n'y tenait plus. Puis elle se leva, écarta les cheveux, caressa le front moite, lentement, doucement, très doucement, la câline langue malgache dit : mour à mour.

Les doigts des jeunes sauvages dégagent un fluide qui est comme la bonté de l'instinct chez les êtres encore proches de la nature. Ces effluves magiques — qui font que les primitifs entre eux redoutent tant l'ensorcellement — domptent, apaisent aussi les civilisés malades dont la souffrance aux colonies a encore raffiné la sensibilité. Des êtres noirs ils sort alors comme un «charme» ténébreux qui verse le sommeil.

D'abord, longuement, Madame Danel gardait les yeux large ouverts sur Violette. Elle murmurait : « Merci, ma grande fille... »

Puis les paupières de Madame s'abaissaient.

Et Violette alla arroser.

Comme l'eau douce est abondante, — on la trouve, sous ce radeau madréporique qu'est José d'Aréna, en creusant des puits de trois mètres — Danel avait enclos son petit jardin d'une barrière d'anciennes chaudières et de cuves que des engagés remplissaient continûment.

Entre les treillis formés par d'anciens bastingages, Violette soignait les fleurs, rang par rang. Dans son esprit, la Malgache avait divisé le parterre en trois parties : celle où se cueillaient les fleurs pour la chambre de Madame; celle où Madame choisissait les fleurs pour Monsieur, c'est-à-dire pour la salle à manger; celle où s'épanouissaient les fleurs réservées au Bon Dieu, c'est-à-dire à l'oratoire.

Deux heures après, Violette entendit qu'on l'appelait :

« Tout de suite, petite Madame !... »

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