CHAPITRE II
ses yeux et toutes ses poches apparaissaient gonflées de cigares.
Il se tint droit près du Second, les deux hommes debout, au-dessus du navire immobile, ne se disant pas un mot.
D'être seul à avoir conscience du danger, Sacy s'effrayait ! Pour garder tout son sang-froid, il ne voulait penser ni à sa femme ni à ses enfants. Mais il y avait une idée qu'il ne parvenait à chasser : celle des Sauvages /... Les marins souvent ignorent quasi tout de l'intérieur des pays que contournent leurs bateaux.
— Comment, diable, en réchapperonsnous ? se tourmentait-il. Cette côte de Madagascar — que nous longeons — est par malheur juste celle de l'Océan Indien où vit la peuplade la plus farouche : les Sakalaves, qui, en rage de guerre et de butin, guettent les naufrages !... Pour qu'il ne reste pas un témoin de leurs vols, souvent ils vous lardent à
coups de sagaies, vous empalent sur des pieux et font tam-tam autour !
Comme il n'y avait plus de fusées — du moins les Chinois l'assurèrent — de cinq en cinq minutes, avec la sirène, VOphélia lançait un cri de détresse.
A quatre heures du matin, vers le nord-est, rouge et vert... deux feux apparurent. On crut d'abord à des fusées; mais ils duraient et, comme ils se dilataient à mesure dans les ténèbres, on put espérer que c'était un navire. Bientôt parvint un ronflement de machine.
Et parce que le bruit des grands pistons de VOphélia s'était tu, la palpitation croissante de ce moteur semblait à elle seule emplir l'espace.
Ce n'était qu'un remorqueur, sans mât, plat et noir, comme un chaland à charbon.