VI AVANT-PROPOS
Les diverses études qu'on va lire sont des fragments de psychologie collective ainsi entendue. Un lien étroit les unit. 11 a paru nécessaire de rééditer ici, pour la mettre à sa vraie place, Télude sur les foules^ qui figure en appendice à la fin du volume (i). Le public, en elTet, objet spécial de Télude principale, est une foule dispersée, où rinfluencc des esprits les uns sur les autres est devenue une action à distance, à des distances de plus en plus grandes. Enfin, VOpinion, résultante de toutes ces actions à distance ou au contact, est aux foules et aux publics ce que la pensée est au corps, en quelque sorte. Kt si, parmi ces actions d'où elle résulte, on cherche quelle est la plus générale et la plus constante, on s'aperçoit sans peine* que c'est ce rapport social élémentaire, la conversaliofin tout à fait négligé [>ar les sociologues.
Une histoire complète de la conversation chez tous les peuples et à tous les Ages serait un document de science sociale du plus haut intérêt; et il n'est pas douteux que si, malgré les difficultés d'un tel sujet, la (Collaboration de nombreux chercheurs venait à bout de les surmonter, il se dégagerait du rapprochement des faits recueillis à ec*t égard dans
;l) Dans la Uevuc tics Dcu.r J/onJcv, on dôccnilnr l>»03, puis «lans J/r- Innifcs .sociohtffitiues .Storrk ot Massiui, isii;>^. Ia"* anircs ôtndes onl piini en lsî»s <.'t JNî'D <lans la Heviic fie rnris.
AVANT-PUOPOS. VU
les races les plus dislincles, un nombre considérable d'idées générales propres à faire de la conversalion comparée une véritable science, à mettre non loin de la religion comparée ou do Tart comparé — ou même de Tindustrie comparée, autrement dit de rÉconomie politique.
Mais, bien entendu, je n'ai pu prétendre, en quelques pages, tracer le dessin d'une science pareille. A défaut d'informations suffisantes pour Tesquisser môme, je n'ai pu qu'indiquer son futur emplacement, et je serais heureux si, étant parvenu à donner le regret de son absence, je suggérais à quelque jeune travailleur le désir de combler cette grande lacune.
G. Tarde.
Mai ]901.
Non seulement la foule est attirante et appelle irrésistiblement son spectateur, mais son nom exerce un prestigieux attrait surle lecteur contemporain, et certains écrivains sont trop portés à désigner par ce mot ambigu toutes sortes de groupements humains. Il importe de faire cesser cette confusion et, notamment, de ne pas confondre avec la foule le Public, vocable susceptible luimôme d'acceptions diverses, mais que je vais tûcher de préciser. On dit : le public d'un théâtre, le public d'une assemblée quelconque ; ici, public signifie foule. Mais cette signification n'est pas la seule ni la principale, et, pendant que son importance décroît ou reste stationnaire, Tûge moderne, depuis Tinvention de rimprimerie,a fait apparaître une espèce de public toute différente, qui ne cesse de grandir, et dont rexicnsion indéfinie est l'un des traits les mieux marqués de noire
Tarde. — Lopinion el la foule. 1
époque. On a fait la psychologie des foules ; il reste à faire la psychologie du public, entendu en cet autre sens, c'est-à-dire comme une collectivité purement spirituelle, comme une dissémination d^individus physiquement séparés et dont la cohésion est toute mentale. D'où procède le public, comment il naît, comment il se développe ; ses variétés ; ses rapports avec ses directeurs ; ses rapports avec la foule, avec les corporations, avec les Etats ; sa puissance en bien ou en mal, et ses manières de sentir ou d*agir: voilà ce que nous nous proposons de rechercher dans celte étude.
Dans les sociétés animales les plus basses, Tassociation consiste surtout en un agrégat matériel. A mesure qu'on s'élève sur Tarbrc de la vie, la relation sociale devient plus spirituelle. Maissi les individus s'éloignent au point de ne plus se voir ou restent éloignés ainsi au delà d'un certain temps très court, ils ont cessé d'iHre associés. — Or, la foule, en cela, présente quelque chose d'animal. N'est-clle pas un faisceau de contagions psychiques essentiellement produites par des contacts physiques? Mais toutes les communications d'esprit à esprit, d'ûme à ûme, n'ont pas pour condition nécessaire le rapprochement des corps. De moins en moins cette condition est remplie quand se dessinent dans nos sociétés civilisées des couranls clopinion. Ce n'est pas dans des rassemblements d'hommes sur la voie publique ou sur la place publique, que prennent naissance el se déroulent ces sortes de fleuves sociaux (1), ces
i,l,i Hemarquons que ces comparaisons hydrauliques viennent naturellemenl sous la plume chaque luis qu'il s'agit des luules aussi bien qut
LE PirnLIC ET LA FOILE. H
grands entraînements qui emportent d'assaut maintenant les cœurs les plus fermes, les raisons les plus résistantes, et se font consacrer lois ou décrets par les parlements ou les gouvernements. Chose étrange, les hommes qui s'entraînent ainsi, qui se suggestionnent mutuellement ou plutôt se transmettent les uns aux autres la suggestion d'en haut, ces hommes-là ne se coudoient pas, ne se voient ni ne s'entendent : ils sont assis, chacun chez soi, lisant le môme journal et dispersés sur un vaste territoire. Quel est donc le lien qui existe entre eux? Ce lien, c'est, avec la simultanéité de leur conviction ou de leur passion, la conscience possédée par chacun d'eux que cette idée ou cette volonté est partagée au môme moment par un grand nombre d'autres hommes. Il suffît qu'il sache cela, même sans voir ces hommes, pour qu'il soit influencé par ceux-ci pris en masse, et non pas seulement par le journaliste, inspirateur commun, qui luimême est invisible et inconnu, et d'autant plus fascina leur.
Le lecteur n'a pas conscience, en général, de subir celle influence persuasive presque irrésistible, du journal qu'il lit habituellement. Le journaliste, lui, aurait plutôt conscience de sa complaisance envers son public dont il n'oublie jamais la nature et les goûts, — Le lecteur a encore moins conscience : il ne se doute absolu-
iles publics. En cela ils se ressemblent. Une foule en marche, un soir d«* fét« publique, circule avec une lenteur et des remous nombreux (jui rappellent ridée d^une rivière sans lit prôcis. Car, rien n'est moins comparable à un organisme qu'une foule, pi ce n'est un public. Ce sont plutôt des cours d'eau dnni le régime est mal défini.
ment pas de l'influence exercée sur lui par la masse des autres lecteurs. Elle n'en est pas moins incontestable. Elle s'exerce à la fois sur sa curiosité qui devient d'autant plus vive qu'il la sait ou la croit partagée par un public plus nombreux ou plus choisi, et sur son jugement qui cherche à s'accorder avec celui de la majorité ou de l'élite, suivant les cas. J'ouvre un journal que je crois du jour, et j'y lis avec avidité certaines nouvelles; puis je m'aperçois qu'il date d'un mois, ou de la veille, et il cesse aussitôt de m'intéresser. D'où provient ce dégoût subit? Les faits racontés ont-ils j-ien perdu de leur intérêt intrinsèque? Non, mais nous nous disons que nous sommes seuls à les lire, et cela suffit. Cela prouve donc que notre vive curiosité tenait à l'illusion inconsciente que notre sentiment nous était commun avec un grand nombre d'esprits. Il en est d'un journal de la veille ou de Tavant-veille, comparé à celui du jour, comme d'un discours lu chez soi comparé à un discours entendu au milieu d'une immense foule.
Quand nous subissons à notre insu cette invisible contagion du public dont nous faisons partie, nous sommes portés à l'expliquer par le simple prestige de Vaclualité. Si le journal du jour nous intéresse à ce point, c'est qu'il ne nous raconte que des faits actuels, et ce serait la proximité de ces faits, nullement la simultanéité de leur connaissance par nous et par autrui qui nous passionnerait à leur récit. Mais analysons bien cette sensation de f actualité qui est si étrange et dont la passion croissante est une des caractéristiques les plus nettes de la vie civilisée. Ce qui est réputé < d'actua»!
LE PUBLIC ET LA FOULE. i>
lité >, est-ce seulement ce qui vient d'avoir lieu? Non, c'est tout ce qui inspire actuellement un intcriH général, alors môme que ce serait un fait ancien. A été « d'actualité », dans ces dernières années, lout ce qui concerne Napoléon ; est d'actualité tout ce qui est h la mode. Et n'est pas « d'actualité » ce qui est récent, mais négligé actuellement par Tattention publique détournée ailleurs. Pendant toute Taffaire Dreyfus, il se passait en Afrique ou en Asie des faits bien propres à nous intéresser, mais on eût dit qu'ils n'avaient rien d'actuel. — En somme, la passion pour Tactualilé progresse avec la sociabilité dont elle n'est qu'une des manifestations les plus frappantes ; et comme le propre de la presse périodique, de la presse quotidienne surtout, est de ne traiter que des sujets d'actualité, on ne doit pas être surpris de voir se nouer et se resserrer entre les lecteurs habituels d'un môme journal une espèce d'association trop peu remarquée et des plus importantes.
Bien entendu, pour que cette surjfjeslion à dislnnce des individus qui composent un môme public devienne possible, il faut qu'ils aient pratiqué longtemps, par l'habitude de la vie sociale intense, de la vie urbaine, la suggestion à proximité. Nous commençons, enfants, adolescents, par ressentir vivement ï action des regards d'aulriiiy qui s'exprime à notre insu dans notre attitude, dans nos gestes, dans le cours modifié de nos idées, dans le trouble ou la surexcitation de nos paroles, dans nos jugements, dans nos actes. Et c'est seulement après avoir, pendant des années, subi et fait subir celle
l'opinion et la folle.
action impressionnante du regard, que nous devenons capables d'ôtre impressionnés môme par la pensée du regard daulriii, par Tidée que nous sommes l'objet de raltenlion de personnes éloignées de nous. Pareillement, c'est après avoir connu et pratiqué longtemps le pouvoir suggestif d'une voix dogmatique et autoritaire, entendue de près, que la lecture d'une affirmation énergique suffît h nous convaincre, et que même la simple connaissance de l'adhésion d'un grand nombre de nos semblables à ce jugement nous dispose à juger dans le môme sens. La formation d'un public suppose donc une évolution mentale et sociale bien plus avancée que la formation d'une foule. La suggestibilité purement idéale, la contagion sans contact, que suppose ce groupement purement abstrait et pourtant si réel, cette foule spiritualisée, élevée, pour ainsi dire, au second degré de puissance, n'a pu naître qu'après bien des siècles de vie sociale plus grossière, plus élémentaire.
Il n'y a pas de mot, en latin ni en grec, qui réponde à ce que nous entendons par public, 11 y en a pour désigner le peuple, l'assemblée des citoyens armés ou non armés, le corps électoral, toutes les variétés de foules. Mais quel est Técrivain de Tantiquilé qui a songé à parler de son public? Aucun d'eux n'a jamais connu que son audiloircy dans ces salles louées pour des lectures publiques où les poètes contemporains de
Pline le Jeune rassemblaient une petite foule sympathique. Quant aux lecteurs éparsde manuscrits copiés à la main, tirés à quelques dizaines d'exemplaires, ils n*avaient point conscience de former un agrégat social, comme à présent les lecteurs d*un même journal ou, parfois, d'un même roman à la mode. Au moyen ûge, y avait-il un public? Non, mais il y avait des foires, des pèlerinages, des multitudes tumultueuses où couraient des émotions pieuses ou belliqueuses, des colères ou des paniques. Le public n'a pu commencer à naître qu'après le premier grand développement de l'invention de l'imprimerie, au xvi*" siècle. Le transport delà force à distance n'est rien, comparé à ce transport de la pensée à distance. La pensée n'est-elle pas la force sociale par excellence? Songez aux idées-forces de M. Fouillée. Alors, on a vu, nouveauté profonde et d'incalculable effet, la lecture quotidienne et simultanée d'un même livre, la Bible, édité pour la première fois à des millions d'exemplaires, donner à la masse unie de ses lecteurs la sensation de former un corps social nouveau, détaché de l'Eglise. Mais ce public naissant n'était encore lui-même qu'une Église à part, avec laquelle il se présentait confondu, et c'est l'infirmité du protestantisme, d'avoir été à la fois un public et une Eglise, deux agrégats régis par des principes différents et de nature inconciliable. Le public comme tel ne s'est dégagé un peu nettement que sous Louis XIV. Mais, à celte époque, s'il y avait des foules aussi torrentielles que maintenant et aussi considérables aux couronnements des princes, aux grandes
fêtes, aux émeutes provoquées par de périodiques famines, le public ne se composait guère que d*une étroite élite d* c honnêtes gens 9 lisant leur gazette mensuelle, lisant surtout des livres, un petit nombre de livres écrits pour un petit nombre de lecteurs. Encore ces lecteurs étaient-ils pour la plupart rassemblés à Paris, sinon à la cour.
Au xviii* siècle, ce public grossit rapidement et se fragmente. Je ne crois pas qu'avant Bayle il ait existé un public philosophique distinct du grand public littéraire ou commençant à s'en détacher. Car je n'appelle pas public un groupe de savants unis, il est vrai, malgré leur dispersion en diverses provinces ou divers Etats, par la préoccupation des recherches semblables et la lecture des mêmes écrits, mais si peu nombreux qu'ils entretiennent tous entre eux des relations épistolaires et puisent dans ces rapports personnels le prinpal aliment de leur communion scientifique. Un public * spécial ne se dessine qu'à partir du moment, difficile à préciser, où les hommes adonnés aux mômes études ont été en trop grand nombre pour pouvoir se connaître ainsi personnellement, et n'ont senti se nouer entre eux les liens d'une certaine solidarité que par d'impersonnelles communications d'unefréquence et d'une régularité suffisantes. Dans la seconde moitié du xviii* siècle, un public politique naît, grandit^ et bientôt, dans ses débordements, il absorbe, comme un fleuve ses affluents, tous les autres publics, littéraire, philosophique, scientifique. Cependant, jusqu'à la Révolution, la vie de public a peu d'intensité par elle-même etne prend d'importance
que par la vie de foule à laquelle elle se rattache encore, par ranimation extrême des salons et des cafés.
De la Révolution date Tavènement véritable du journalisme, et, par suite, du public, dont elle a été la fièvre de croissance. Ce n'est pas qu'elle n'ait suscité des foules aussi, mais cela n'a rien qui la distingue des guerres civiles du passé, au xiv*, au xvi* siècle, sous la Fronde même. Les foules frondeuses, les foules ligueuses, les foules cabochiennes n'étaient ni moins
redoutables, ni peut-être moins nombreuses que celles du Hjuillet et du 10 août. Car une foule ne saurait grossir au delà d'un certain degré, marqué par les limites de la voix et du regard, sans se fractionner aussitôt ou sans devenir incapable d'une action d'ensemble, action toujours la même, d'ailleurs: barricades, pillages de palais, massacres, démolitions, incendies. Rien de plus monotone que ces manifestations séculaires de son activité. Mais ce qui caractérise 1789, ce que le passé n'avait jamais vu, c'est cette puUulation de journaux, avidement dévorés, qui éclosent à cette époque. Si beaucoup sont mort-nés, quelques-uns donnent le spectacle d'une diffusion inouïe. Chacun de ces grands et odieux publicistes (1), Marat, Desmoulins, le père Duchesne, avait ^on public, et Ton peut considérer les foules incendiaires, pillardes, meurtrières, cannibales,
(1) « Publiciste, dit Littré, n'est dans le Dictionnaire de rAcudéniic quâ partir de 1762 » et encore n'y fijçure, dit-il — comme encore à préf>ent dans la plupart des dictionnaires — qu'avec l'acception d'uutcur qui écrit sur le droit public. Le sens du mot, dans l'usage courant, ne s'est élargri qu'au cours de notre siècle, pendant que celui du public^ en vertu de la môme cause, allait se restreignant, du moins tel que je remploie.
10 l/OPlMON ET LA FOULE.
qui ont ravagé la France alors, du nord au midi, de Test à l'ouest, comme des excroissances, des éruptions malignes de ces publics, auxquels leurs malfaisants échansons — menés en triomphe au Panthéon après leur mort — versaient tous les jours Talcool vénéneux des mots vides et violents. Ce n'est pas que les émeutes fussent composées exclusivement, à Paris même, à plus forte raison en province et dans les campagnes, de lecteurs de journaux; mais ceux-ci en étaient toujours le levain, sinon la pâte. Les clubs aussi, les réunions de café, qui ont joué un rôle si important pendant la période révolutionnaire, sont nés du public, tandis que, avant la Révolution, le public était plutôt l'effet que la cause des réunions de cafés et de salons.
Mais le public révolutionnaire était surtout parisien; au delà de Paris, il rayonnait faiblement. Arthur Young, dans son fameux voyage, est frappé de voir les feuilles publiques si peu répandues dans les villes mômes. Il est vrai que la remarque s'applique aux débuts de la Révolution; un peu plus tard, elle perdrait beaucoup de sa justesse. Jusqu'à la fin, cependant, Tabsence de communications rapides a opposé un obstacle insurmontable à l'intensité et à la large propagation de la vie de public. Comment des journaux, qui n'arrivent que deux ou trois fois par semaine, et huit jours après leur apparition à Paris, pourraient-ils donner à leurs lecteurs du midi la sensation d'actualité et la conscience d'unanimité simultanée, sans lesquelles la lecture d'un journal ne diffère pas essentiellement de celle d'un livre? Il était réservé à notre siècle, par ses
LE PUBLIC ET LA I OM.E. Il
procédés de locomotion perfectionnée et de transmission instantanée de la pensée à toute distance, de donner aux publics, à tous les publics, Textension indéfinie dont ils sont susceptibles et qui creuse entre eux et les foules un contraste si marqué. La foule est le groupe social du passé; après la famille, elle est le plus antique de tous les groupes sociaux. Elle est, sous toutes ses formes, debout ou assise, immobile ou en marche, incapable de s'étendre au delà d'un faible rayon; quand ses meneurs cessent de la tenir in maniiy quand elle cesse d'entendre leur voix, elle s'échappe. Le plus vaste auditoire qu'on ait vu est celui du Colisée; encore n'excédait-il pas cent mille personnes. Les auditoires de Périclès ou de Cicéron, ceux môme des grands prédicateurs du moyen âge, d'un Pierre l'Ermite ou d'un saint Bernard, étaient sans doute bien inférieurs. Aussi ne voit-on pas que la puissance de l'éloquence, soit politique, soit religieuse, ait sensiblement progressé dans l'antiquité ou au moyen âge. Mais le public est indéfiniment extensible, et comme, à mesure qu'il s'étend, sa vie particulière devient plus intense, on ne peut nier qu'il ne soit le groupe social de l'avenir. Ainsi s'est formée, par un faisceau de trois inventions mutuellement auxiliaires, imprimerie, chemin de fer, télégraphe, la formidable puissance de la presse, ce prodigieux téléphone qui a si démesurément grossi l'ancien auditoire des tribuns et des prédicateurs. Je ne puis donc accorder à un vigoureux écrivain, le D' Le Bon, que notre Age soit « l'ère des foules ». 11 est Tèie du public ou des publics, ce qui est bien différenl.
Jusqu'à un certain point, un public se confond avec ce qu'on appelle un monde, < le monde littéraire », le < monde politique », etc., à cela près que cette dernière idée implique, entre les personnes qui font partie du même monde, un contact personnel, un échange de visites, de réceptions, qui peut ne pas exister entre les membres d'un môme public. Mais de la foule au public la distance est immense, comme on le voit déjà, quoique le public procède en partie d'une espèce de foule, de l'auditoire des orateurs.
Entre les deux, il est bien d'autres différences instructives, que je n'ai pas encore indiquées. On peut appartenir en même temps, et de fait on appartient toujours simultanément, à plusieurs publics comme à plusieurs ' corporations ou sectes ; on ne peut appartenir qu'à une seule foule à la fois. De là l'intolérance beaucoup plus grande des foules et, par suite, des nations où domine l'esprit des foules, parce que l'être y est pris tout entier, irrésistiblemententraînépar une force sans contrepoids. Et de là, l'avantage attaché à la substitution graduelle des publics aux foules, transformation qui s'accompagne toujours d'un progrès dans la tolérance, sinon dans le scepticisme. Il est vrai que d'un public surexcité, comme il arrive souvent, jaillissent parfois des foules fanatiques qui se promènent par les rues en criant vive ou à mort n'importe quoi. Et, en ce sens, le public
pourrait ôtre défini une foule virtuelle. Mais cette chute du public dans la foule, si elle est dangereuse au plus haut degré, est en somme assez rare ; et, sans examiner si ces foules nées d*un public ne sont pas un peu moins brutales, malgré tout, que les foules antérieures à tout public, il reste évident que l'opposition de deux publics, toujours prêts à se fusionner sur leurs frontières indécises, est un bien moindre danger pour la paix sociale que la rencontre de deux foules opposées.
La foule, groupement plus naturel, est plus asservie aux forces de la nature ; elle dépend de la pluie ou du beau temps, de la chaleur ou du froid ; elle est plus fréquente Tété que Thiver. Un rayon de soleil la rassemble, une averse la dissipe. Bailly, quand il était maire de Paris, bénissait les jours de pluie, et s'attristait envoyant s'éclaircir le ciel. Mais le public, groupement d'un ordre supérieur, n'est pas soumis à ces variations et à ces caprices du milieu physique, de la saison ou même du climat. Non seulement la naissance et la croissance, mais les surexcitations mômes du public, maladies sociales apparues en ce siècle et d'une gravité toujours grandissante, échappent à ces influences.
C'est en plein hiver qu'a sévi dans toute l'Europe la crise la plus aiguë de ce genre, à notre connaissance, celle de l'affaire Dreyfus. A-t-elleété plus passionnée au midi qu'au nord, à l'instar des foules? Non, c'est plutôt en Belgique, en Prusse, en Russie qu'elle a agité les esprits. — Enfin, l'empreinte de la race est bien moins profonde sur le public que sur la foule. Et il n'en peut être autrement, en vertu de la considération suivante.
Pourquoi, en effet, un meeting anglais diffère-t-il si profondément d'un club français, un massacre de septembre d'un lynchage américain, une fête italienne d'un couronnement du tsar où deux cent mille moujiks rassemblés ne s'émeuvent pas de la catastrophe qui fait périr trente mille d'entre eux? Pourquoi, (Kaprès la nationalité d'une foule, un bon observateur peut-il prédire, presque à coup sûr, comment elle agira, — beaucoup plus sûrement qu'il ne prédirait la manière d'agir de chacun des individus qui la composent — et pourquoi, malgré les plus grandes transformations survenues dans les mœurs et les idées de la France ou de TAngletcrre depuis trois ou quatre siècles, les foules françaises de notre temps, boulangistes ou antisémites, rappellent-elles par tant de traits communs les foules de la Ligue ou de la Fronde, comme les foules anglaises d'aujourd'hui celles du temps de Gromwell? Parce que, dans la composition d'une foule, les individus n'entrent que par leurs similitudes ethniques, qui s'additionnent et font masse, non par leurs différences propres, qui se neutralisent, et que, dans le roulement d'une foule, les angles de l'individualité s'émoussent mutuellement au profit du type national qui se dégage. Il en est ainsi malgré l'action individuelle du meneur ou des meneurs qui se fait toujours sentir, mais toujours contrebalancée par l'action réciproque des menés.
Or, l'influence que le publiciste exerce sur son public, si elle est beaucoup moins intense à un instant donné, est, par sa continuité, bien plus puissante que
LE PUBLIC ET LA FOLLE. If)
Timpulsion brève et passagère imprimée à la foule par son conducteur; et, de plus, elle est secondée, jamais combaliue, par Tinfluence beaucoup plus faible que les membres d'un môme public exercent les uns sur les autres, grûce à la conscience do ridentité simultanée de leurs idées ou de leurs tendances, de leurs convictions ou de leurs passions, quotidiennement attisées par le même soufllel de forge. On a pu contester, à tort, mais non sans une spécieuse apparence de raison, que toute foule ait un meneur, et, de fait, c'est souvent elle qui mène son chef. Mais qui contestera que tout public a son inspirateur, et parfois son créateur? Ce que Sainte-Beuve dit du géflie, que « le génie est un roi qui crée son peuple », est surtout vrai du grand journaliste. Combien voit-on de publicistes créer leur public! (1) A la vérité, pour qu'Edouard Drumont suscitAt l'antisémitisme, il a fallu que sa tentative d'agitation répondît à un certain état esprit disséminé parmi la population; mais, tant qu'une voix ne s'élevait pas, retentissante, qui prélAt une expression commune à cet état d'esprit, il restait purement individuel, peu intense, encore moins contagieux, inconscient de luimême. Celui qui l'a exprimé Ta créé comme force collective, factice, soit, réelle néanmoins. Je sais des
(1) Dira-t-on que, si chaque grand publiciste fuil son public, chuqui* public un peu nombreux se fait son publicisle? Celte dernière proposiUon est beaucoup moins vraie que la première : on voit des groupes très nombreux qui, pendant de longues années, ne parviennent pas ù faire surgir l'écrivain adapté A leur véritable onVn talion. Tel est le ca> du monde catholique A présent.
régions françaises où Ton n*a jamais vu un seul juif, ce qui n'empôchc pas rantisémilisme d'y fleurir, parce qu'on y lit les journaux antisémites. L'état d'esprit socialiste, Tétat d'esprit anarchiste, n'étaient rien non plus, avant que quelques publicistes fameux, Karl Marx, Kropotkine et autres, les eussent exprimés et mis en circulation à leur effigie. On comprend facilement, d'après cela, que l'empreinte individuelle du
génie de son promoteur soit plus marquée sur un public que le génie de la nationalité, et que l'inverse soit vrai de la foule. On comprend aussi, de la même manière, que le public d'un même pays, en chacune de ses branches principales, apparaisse transformé en très peu d'années quand ses conducteurs se sont renouvelés, et que, par exemple, le public socialiste français d'à présent ne ressemble en rien à celui du temps de Proudhon — pendant que les foules françaises de tout genre gardent leur même physionomie reconnaissabie à travers les siècles.
On objectera peut-être que le lecteur d'un journal dispose bien plus de sa liberté d'esprit que l'individu perdu et entraîné dans une foule. Il peut réfléchir à ce qu'il lit, en silence, et, malgré sa passivité habituelle, il lui arrive de changer de journal, jusqu'à ce qu'il ait trouvé celui qui lui convient ou qu'il croit lui convenir. D'autre part, le journaliste cherche à lui plaire et à le retenir. La statistique des abonnements et des désabonnements est un excellent thermomètre, souvent consulté, qui avertit les rédacteurs de la ligne de conduite et de pensée à suivre. Une indication
de cette nature a motivé, dans une affaire fameuse, la volte-face subite d'un grand journal, et celte palinodie n'est pas exceptionnelle. Le public réagit donc parfois sur le journaliste, mais celui-ci agit continuellement sur son public. Après quelques tâtonnements, le lecteur a choisi son journal, le journal a trié ses lecteurs, il y a eu mutuelle sélection, d'où mutuelle adaptation. L'un a mis la main sur un journal à sa convenance, qui flatte ses préjugés ou ses passions, l'autre sur un lecteur à son gré, docile et crédule, qu'il peut diriger facilement moyennant quelques concessions à son parti pris, analogues aux précautions oratoires des anciens orateurs. L'homme d'un seul livre est à craindre, a-t-on dit; mais qu'est-ce auprès de rhomme d'un seul journal! Et cet homme, c'est chacun de nous au fond, ou peu s'en faut. Voilà le danger des temps nouveaux. Loin, donc, d'empêcher l'action du publiciste d'être finalement décisive sur son public, la double sélection, la double adaptation qui fait du public un groupe homogène, bien connu de l'écrivain et bien maniable, lui permet d'agir avec plus de force et de sûreté. — La foule est, en général, bien moins homogène que le public: elle se grossit toujours de beaucoup de curieux, de demi-adhérents qui ne tardent pas à être momentanément gagnés et assimilés, mais qui ne laissent pas de rendre malaisée une direction commune de ces éléments incohérents.
Tarde. — L'opinion el là foule. '2
On pourra contester cette homogénéité relative, sous prétexte que « nous ne lisons jamais le même livre » de même que « nous ne nous baignons jamais dans le même fleuve». Mais, outrequeceparadoxeantiqueestfortdiscutable, est-il aussi vrai de dire que nous ne lisons jamais le môme journal? On pensera peut-être que, le journal étant plus bariolé que le livre, l'adage cité est encore plus applicable à celui-là qu*à celui-ci. En fait, cependant, tout journal a son clou, et ce clou, de plus en plus mis en relief, fixe Tattention de la totalité des lecteurs, hypnotisés par ce point brillant. Au fond, malgré sa bigarrure d'articles, chaque feuille a sa couleur voyante qui lui est propre, sa spécialité, soit pornographique, soit difl*amatoire, soit politique, soit toute autre, à laquelle tout le reste est sacrifié et sur laquelle son public se jette avidement. En le prenant par cet appât» le journaliste selon son cœur le mène où il veut.
Autre considération. Le public, après tout, n'est qu'une espèce de clientèle commerciale, mais une espèce très singulière et qui tend à éclipser le genre. Or, déjà le fait d'acheter les mômes produits dans des magasins de même ordre, de se faire habiller chez la même faiseuse ou le même tailleur, de fréquenter le même restaurant, établit entre les personnes d'un même monde un certain lien social et suppose entre elles des affinités que ce lien resserre et accentue. Chacun de
nous, en achetant ce qui répond à ses besoins, a plus ou moins vaguement conscience d'exprimer et de développer par là son union avec la classe sociale qui s alimente, s'habille, se satisfait en tout d'une manière à peu près analogue. Le fait économique, seul remarqué des économistes, se complique donc d'un rapport sympathique qui mériterait aussi d'attirer leur attention. Ils ne considèrent les acheteurs d'un produit, d'un service, que comme des rivaux qui se disputent l'objet de leur désir; mais ce sont aussi et surtout des congénères, des semblables qui cherchent à fortifier leur similitude et à se distinguer de ce qui n'est pas eux. Leur désir se nourrit du désir d'autrui, et, dans leur émulation même, il y a une secrète sympathie qui demande à s'accroître. Mais combien le lien qui se noue, par la lecture habituelle d'un môme journal, entre ses lecteurs, est plus intime encore et plus profond ! Ici, personne ne songerait à parler de concurrence, il n'y a qu'une communion d'idée suggérées, et la conscience de cette communion — mais non de celte suggestion, qui est pourtant manifeste.
De mômequ'il y a, pour tout fournisseur, deux sortes de clientèle, une clientèle fixe et une clientèle flottante, il y a aussi deux sortes de public pour les journaux ou les revues: un public stable, consolidé, et un public flottant, instable. La proportion de ces deux publics est Ircsinégaled'unefeuilleà l'autre; pour les vieilles feuilles, organe des vieux partis, le second ne compte pas ou compte à peine, et je conviens qu'ici l'action du publiciste est singulièrement entravée par l'intolérance de
la maison où il est entré et d'où une dissidence affichée le chasserait. Elle est, en revanche, tout autrement durable et pénétrante quand elle parvient à s'exercer là. Remarquons, du reste, que les publics fidèles et traditionnellement attachés à un journal tendent à disparaître, de plus en plus remplacés par des publics plus mouvants, sur lesquels la prise du journaliste de talent est bien plus aisée, sinon plus solide. On peut gémir, à bon droit, sur cette évolution du journalisme, car les publics fermes font les publicistes honnêtes et convaincus, comme les publics capricieux font les publicistes légers, versatiles, inquiétants : mais il semble bien qu'elle soit à présent irrésistible, malaisément réversible, et l'on voit les perspectives de puissance sociale grandissante qu'elle ouvre aux hommes de plume. Il se peut qu'elle asservisse de plus en plus aux caprices de leur public les publicistes médiocres, mais, à coup sûr, elle soumet de plus en plus au despotisme des grands publicistes leur public subjugué. Ceuxci, bien plus que les hommes d'État, même supérieurs, font l'opinion et mènent le monde. Et, quand ils se sont imposés, quel trône solide est le leur ! Comparez & l'usure si rapide des hommes politiques, même des plus populaires, le règne prolongé et indestructible des journalistes de haute marque, qui rappelle la longévité d'un Louis XIV ou le succès indéfini des comédiens et des tragédiens illustres. Il n'est pas de vieillesse pour ces autocrates.
Voilà pourquoi il est si malaisé de faire une bonne loi sur la presse. C'est comme si Ton avait voulu règle-
menter la souveraineté du Grand Roi ou de Napoléon. Les délils de presse, les crimesde presse môme, sontà peu près impunissables comme Tétaient les délits de tribune dans l'antiquité et les délits de chaire au moyen âge.
S'il était vrai, comme les louangeurs des foules ont l'habitude de le répéter, que le rôle historique des individualités fût destiné à s'amoindrir de plus en plus au fur et à mesure de l'évolution démocratique des sociétés, on devrait être singulièrement surpris de voir grandir de jour en jour l'importance des publicistes. Il n'est pourtant pas niable qu'ils font l'opinion dans les circonstances critiques : et, quand il plaît à deux ou trois de ces grands chefs de clans politiques ou littéraires de s'allier pour une même cause, si mauvaise qu'elle soit, elle est assurée de triompher. Ainsi, chose remarquable, le dernier formé des groupements sociaux et le plus en voie de se déployer au cours de notre civilisation démocratique, autrement dit le groupement social en publics, est celui qui offre aux caractères individuels marquants les plus grandes facilités de s'imposer, et aux opinions individuelles originales les plus grandes facilités de se répandre.
Or, il sufQt d'ouvrir les yeux pour s'apercevoir que la division d'une société en publics, division toute psychologique, et qui correspond à des différences d'états d'esprit, tend, non pas à se substituer sans doute, mais
à se superposer de plus en plus visiblement et effica cément à sa division religieuse, économique, esthétique économique, politique, en corporations, en sectes, ei métiers, en écoles, en partis. Ce ne sont pas seulemen ces variétés des foules d'autrefois, les auditoires de tribuns ou des prédicateurs, qui sont dominés oi agrandis par les publics qui leur correspondent, publi parlementaire ou public religieux ; mais il n'est pas un secte qui ne veuille avoir son journal à soi pour s'en tourerd'un public qui rayonne bien au delà d'elle, sort d'atmosphère ambiante où elle sera baignée, de cons cience collective dont elle sera illuminée. Et ce n'es pas de cette conscience, certes, qu'on pourra dire qu'ell est un simple épiphénomène^ par lui-même inefficac et inactif. Il n'est pas non plus de profession, petite oi grande, qui ne veuille avoir son journal ou sa revue comme au moyen âge chaque corporation avait soj aumônier, son prédicateur habituel, comme, dans l'an tiquité grecque, chaque classe avait son orateur attitré Le premier soin d'une nouvelle école littéraire ou artis tique qui se fonde, n'est-il pas d'avoir son journal aussi et se croirait-elle complète sans cela? Est-il un parti o un fragment de parti qui ne s'empresse de s'exprime bruyamment dans quelque publication périodique, que tidienne, par laquelle il espère se répandre, par laquell à coup sûr il se fortifie, en attendant qu'il se modifie se fusionne ou se fractionne? Un parti sans journal n nous fait-il pas Teffet d'un monstre acéphale, quoiqu tous les partis de l'antiquité, du moyen âge,derEurop moderne môme jusqu'à la Révolution française, aien
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partis sont en voie de remaniement perpétuel, de palingénésie et de génération spontanée. Aussi s'inquiète-t-on ou s'effraie-t-on de moins en moins de leur étiquette, car on sait bien que, s'ils parviennent au pouvoir, ils n'y arriveront que transformés à fond. Bientôt, des partis héréditaires et traditionnels de jadis, il ne restera plus que le souvenir.
La force relative des anciens agrégats sociaux est aussi singulièrement modifiée par Tintervention de la Presse. Avant tout, observons qu'elle est loin de favoriser la prépondérance des classements professionnels. La Presse professionnelle, celle qui est consacrée à des intérêts de métier, judiciaires, industriels, agricoles, est la ins lue, la moins intéressante, la moins agissante, iî quand il s'agit de grève et de politique sous couleur ue travail. C'est la division sociale par groupes d'idées théoriques, d'aspirations idéales, de sentiments, qui reçoit de la Presse une accentuation et une prépondérance visibles. Les intérêts ne s'expriment par elle — et c'est là son honneur — que déguisés ou sublimés en théories et en passions ; môme en les passionnant, elle les spiritualise et les idéalise ; et, si dangereuse parfois que soit cette transfiguration, elle est, en somme, heureuse. Les idées et les passions ont beau écumer en se heurtant, elles sont toujours moins irréconciliables que les intérêts.
Les partis, religieux ou politiques, sont les groupes sociaux sur lesquels le journal a le plus de prise et qu'il met en plus haut relief. Mobilisés en publics, les partis se déforment, se reforment, se transforment avec une
LE PUBUr ET LA FOULE. 27)
rapidité qui eût stupéfié nos ancêtres. Et il faut convenir que leur mobilisation et leur mutuel entrelacement sont peu compatibles avec le fonctionnement régulier du parlementarisme à l'anglaise; ce qui est un petit malheur, mais force à modifier profondément, en conséquence, le régime parlementaire. Tantôt les partis, maintenant, se résorbent et s'anéantissent en quelques années. Tantôt ils s'amplifient dans des proportions inouïes. Ils acquièrent alors une force énorme, mais passagère. Ils revêtent deux caractères qu'on ne leur connaissait pas : ils deviennent susceptibles de s'entrepénétrer et de s'internationaliser. Ils s'entre-pénètrent facilement parce que, comme nous l'avons d.;t plus haut, chacun de nous fait partie ou peut faire. ' ^tie de plusieurs publics à la fois. Ils s'internalionali: parce que le verbe ailé du journal franchit sans ^ eine les frontières que ne franchissait jamais, jadis, la voix de l'orateur le plus célèbre, du leader d'un parti (1). C'est la presse qui a prêté à l'éloquence parlementaire ou clubiste ses propres ailes et qui la répand dans le monde entier. Si cette ampleur internationale des partis trans- . formés en publics rend leur hostilité plus redoutable, leur mutuelle pénétration et l'indétermination de leurs limites facilitent leurs alliances, même immorales, et
;1) Certains grands journaux, le Times, le /'/V/aro, certaines {grandes revues, ont leur public disséminé dans le monde entier. — Les publics religieux, scientifiques, économiques, esthétiques, sont essentiellement et conslamment internationaux ; les foules religieuses, scientifiques, etc., ne le sont que rarement sous forme de conjrrès. Encore les congres n'onlils pu devenir internationaux que parce qu*ils ont été précédés dans cette voie par leurs publics respectifs.
permettent d'espérer un traité de paix final. Par suite, il semble que la transformation des partis en publics soit plus contraire à leur durée qu*à leur accord, au repos qu'à la paix, et que l'agitation sociale produite par elle prépare plutôt les voies à l'union sociale. Cela est si vrai que, malgré les divergences et la multiplicité des publics co-existants et entremêlés dans une société, ils semblent former ensemble un seul et même public, par leur accord partiel sur quelques points importants ; el c'est ce qu'on appelle l'Opinion, dont la prépondérance politique grandit toujours. A certains moments critiques de la vie des peuples, quand un danger national se montre, cette fusion dont je parle est frappante et presque complète ; et l'on voit alors le groupe social par excellence, la nation, se transformer comme tous* les autres en un grand faisceau de lecteurs fiévreux, suspendus à la lecture des dépêches. En temps de guerre, classes, métiers, syndicats, partis, rien ne paraîtplussubsister des groupements sociaux en France, si ce n'est l'armée française et « le public français ».
De tous les agrégats sociaux, cependant, celui qui est avec les publics en rapport le plus étroit, c'est la foule. Quoique le public ne soit souvent qu'un auditoire agrandi et dispersé, les différences entre la foule et lui sont multiplesetcaractéristiques, nous l'avons vu; elles vont même jusqu'à établir une sorte de rapport inverse entre les progrès des foules et les progrès des publics. Du public surexcité, il est vrai, naissent des rassemblements tumultueux dans la rue ; et, comme un même public peut être répandu sur un vaste territoire, il est
possible que, dans beaucoup de villes à la fois, des multitudes bruyantes nées de lui s'assemblent, crient, pillent, massacrent. Cela s*est vu (1). Mais ce qu'on ne voit pas, ce sont toutes les foules qui se rassembleraient s'il n'existait pas de publics. Si, par hypothèse, tous les journaux étaient supprimés, et, avec eux, leurs publics, est-ce que la population ne manifesterait pas une tendance beaucoup plus forte qu'à présent à se grouper en auditoires plus nombreux et plus denses autour des chaires de professeurs, de prédicateurs même, à remplir les lieux publics, cafés, clubs, salons, salles de lecture, sans compter les théâtres, et à se comporter partout plus bruyamment?
On ne songe pas à toutes les discussions de cafés, de salons, de clubs, dont les polémiques de la presse nous garantissent, antidote relativement inofFensif. Il est de fait que le nombre des auditeurs, en général, va en diminuant, ou du moins ne va pas en grandissant dans les réunions publiques, et nos orateurs les plus courus sont loin de prétendre au succès d'Abélard qui attirait sur ses pas trente mille élèves jusqu'au fond de la triste vallée du Paraclet. Même quand les auditeurs sont aussi nombreux, ils sont moins attentifs qu'avant l'imprimerie, quand l'effet d'une inattention était irréparable.
(1) On peut même dire que chaque public se pcinl par la nature de la foule qui naft de lui. Le public pieux se pcinl par les pèlerinages de Lourdes, — le public mondain par les courses de Lon^champs, par les baU, par des fêtes, — le public littéraire par les auditoires de théâtre, les réceptions à l'Académie française, — le public industriel par ses grèves, — le public politique par ses réunions électorales, ses Chambres des députés, — le public révolutionnaire par ses émeutes et ses bariicades...
Notre Université n*a plus Tidée de Taffluence et de Tattention d'autrefois, dans ses amphithéâtres maintenant aux trois quarts déserts. La plupart de ceux qui, jadis, auraient été passionnément curieux d'entendre un discours, se disent à présent : « Je le lirai dans mon journal... » Et c'est ainsi que, peu à peu, les publics grossissent, pendant que les foules diminuent et que diminue plus rapidement encore leur importance.
Qu'est devenu le temps où l'éloquence sacrée d'un apôtre, d'un Colomban, d'un Patrick, convertissait des peuples entiers suspendus à ses lèvres? Les grandes conversions des masses, à présent, ce sont les journalistes qui les opèrent.
Ainsi, quelle que soit la nature des groupes entre lesquels se fractionne une société, qu'ils aient un caractère religieux, économique, politique, national môme, le public est en quelque sorte leur état final et, pour ainsi dire, leur dénomination commune; c'est à ce groupe tout psychologique d'états d'esprit en voie de perpétuelle mutation que tout se ramène. Et il est remarquable que l'agrégat professionnel, fondé sur la mutuelle exploitation et adaptation des désirs et des intérêts, soit le plus atteint par cette transformation civilisatrice. En dépit de toutes les dissemblances que nous avons notées, la foule et le public, ces deux termes extrêmes de l'évolution sociale (1), ont cela de commun que le lien des individus divers qui les corn-
ai) La famille et la horde sont les deux points de départ de cette évolution. Mais la horde, la bande {^ossicre et pillarde, n'est que la foule en marche.
posent consiste non à s'harmoniser par leurs diversités, mêmes, par leurs spécialités utiles les unes aux autres, mais à s'entre-refléter, à se confondre par leurs similitudes innées ou acquises en un simple et puissant unisson, — mais avec combien plus de force dans le public que dans la foule! — en une communion d'idées et de passions qui laisse d'ailleurs libre ieu à leurs différences individuelles.
Après avoir montré la naissance et la croissance du Public, marqué ses caractères propres, semblables ou dissemblables à ceux de la foule, et indiqué ses rapports généalogiques avec les différents groupes sociaux, essayons d'esquisser une classification de ses variétés, comparées à celles de la foule.
On peut classer les publics, comme les foules, à des points de vue très divers ; sous le rapport du sexe, il y a des publics masculins et féminins, comme des foules masculines et féminines. Mais les publics féminins, composés de lectrices de romans ou de poésies à la mode, de journaux de modes, de revues féministes, etc., ne ressemblent guère aux foules du môme sexe. Ils ont une tout autre importance numérique et une nature plus inoffensive. Je ne parle pas des auditoires de femmes dans les églises; mais quand, par hasard, elles se rassemblent dans la rue, elles épouvantent toujours par le degré extraordinaire de leur exaltation
et de leur férocité. Jannsen et Taine sont à relire à ce sujet. Le premier nous parle de la Hofmann, sorcière et virago, qui, en 1529, conduisait des bandes de paysans et de paysannes soulevées par les prédications luthériennes. « Elle ne respirait qu'incendie, pillage et meurtre », et prononçait des sortilèges qui, devant rendre ses bandits invulnérables, les fanatisaient. Le second nous peint la conduite des femmes, môme jeunes et jolies, aux journées des 5 et 6 octobre 1789. Elles ne parlent que de dépecer, d'écarteler la reine, de lui « manger le cœur », de faire des « cocardes avec ses joyaux » ; il ne leur vient que des idées de cannibales, idées qu'elles réalisent, paraît-il. — Est-ce à dire que les femmes, malgré leur douceur apparente, recèleraient des instincts sauvages, des virtualités homicides révélées par leurs attroupements? Non, il est clair qu'il se fait, dans ces rassemblements féminins, une sélection de tout ce qu'il y a de plus effronté, de plus hardi, j'allais dire de plus masculin, parmi les femmes. Corrupiio opiimi pessima. Il ne faut pas, certes, tant d'effronterie, ni de perversité, pour lire un journal, même violent et pervers, et de là, sans doute, la meilleure composition des publics de femmes, en général de nature esthétique plutôt que politique.
Sous le rapport de l'âge, les foules juvéniles — monômes ou émeutes d'étudiants, de gamins de Paris — ont bien plus d'importance que les publics juvéniles, qui, môme littéraires, n'ont jamais exercé d'influence sérieuse. En revanche, les publics séniles conduisent le monde des affaires où les foules séniles n'ont au-
cune part. Par celle géroniocralie inaperçue, il s'établit un contrepoids salutaire à Véphébocratie des foules électorales où domine Télément jeune qui n*a pas encore eu le temps de se dégoûter du droit de suffrage... Les foules séniles sont d'ailleurs extrêmement rares. On pourrait citer quelques conciles tumultueux de vieux évêques dans la primitive Église, ou quelques séances orageuses de Sénats anciens et modernes, comme exemple des excès où des vieillards réunis peuvent être entraînés, et de la juvénilité collective dont il leur arrive de faire preuve en se rassemblant. Il semble que la tendance à s'attrouper aille en grandissant de l'enfance à la pleine jeunesse, puis en décroissant de cet âge à la vieillesse. Il n'en est pas de même du penchant à s'agréger en corporation, lequel prend naissance au début de la jeunesse seulement et va en croissant jusqu'à la maturité et la vieillesse môme.
On peut distinguer les foules d'après la couleur du temps, la saison, la latitude... Nous avons dit pourquoi cette distinction est inapplicable aux publics. L'action des agents physiques sur la formation et le développement d'un public est à peu près nulle, tandis qu'elle est souveraine sur la naissance et la conduite des foules. Le soleil est un des grands toniques des foules ; les foules d'été sont bien plus fiévreuses que celles d'hiver. Peut-être, si Charles X avait attendu décembre ou janvier pour publier ses fameuses ordonnances, le résultat eût été autre. — Mais l'influence de la race, entendue au sens national du mot, sur le public n'est
pas négligeable, pas plus que sur la foule, et les « emballements x> caractéristiques du public français se ressentent de la furia francesc.
Malgré tout, la distinction la plus importante à faire entre les divers publics, comme entre les diverses foules, est celle qui est tirée de la nature de leur bul ou de leur foi. Des personnes qui passent dans la rue, allant chacune à ses affaires, des paysans rassemblés dans un ch-wip de foire, des promeneurs, ont beau former un t is très dense, lU ilfe sont qu'une cohue jusqu'au moment où une foi commune ou un but commun les énr it ou les meut ep«îemble. Dès qu'un spectacle nouveau concentre leurs regards et leurs esprits, qu'un danger imprévu, une indignation subite oriente leurs cœurs vers un môme désir, ils commencent à s'agréger docilement, et ce premier degré de l'agrégat social, c'est la foule. — On peut dire de même : les lecteurs, même habituels, d'un journal, tant qu'ils ne lisent que les annonces et les informations pratiques se rapportant à leurs affaires privées, ne forment pas un public ; et, si je pouvais croire que, comme on le prétend parfois, lejournal-annonces est destiné agrandir aux dépens du journal-tribune, je me hâterais d'effacer tout ce que j'ai écrit plus haut sur les transformations sociales opérées par le journalisme. Mais il n'en est rien, même en Amérique (1). Or, c'est du moment où
(J) Dans son bel ouvrage sur les Principes de Sociologiey rAmcricain Giddings perle, incidemment, du rôle capital joué par les journaux dans la guerre de Sécession. Et, à ce propos, il combat Topinion populaire suivant laquelle u la presse aurait désormais submergé toute influence individuelle sous le déluge quotidien de ses opinions impersonnelles,,. »
les lecteurs d'une même feuille se laissent gagner par l'idée ou la passion qui Ta suscitée, qu'ils composent vraiment un public.
Nous devons donc classer, avant tout, les foules, et aussi bien les publics, d'après la nature du but ou de la foi qui les anime. Mais d'abord, distinguons-les suivant que la part de la foi, de l'idée, ou bien celle du but, du désir, est prépondérante en eux. Il y a les foules croyantes et les foules désireuses, les pub.V<is croyants . elles publics désireux} ou plutôt, — 4r chez les ■ hommes rassemblés ou même unis oe loin, tout, pensée ou désir, est vite .poussé au demi» «excès — il y a les foules ou les publics convaincus, fanatiques, et les foules ou les publics passionnés, despotiques. On n'a guère à choisir qu'entre ces deux catégories. Convenons pourtant que les publics sont moins outranciers que les foules, moins despotes ou moins dogmatiques, mais leur despotisme ou leur dogmatisme, s'il est moins aigu, est en revanche tout autrement tenace et chronique que celui des foules.
Croyantes ou désireuses, celles-ci diffèrent d'après la nature de la corporation ou de la secte à laquelle elles se rattachent, et la même distinction est applicable aux publics, qui, nous le savons, procèdent toujours de groupes sociaux organisés dont ils sont la
La presse, dit-il, « a produit son maximum dMmpression sur Topinion publique lorsqu'elle a été le porte-voix d'une personnalité remarquable, un Garrisson, un Grceley. De plus, le public ne se rend pas bien compte que, dans les bureaux des journaux, Vhomme à idèes^ i^^norc du monde, c'it connu de ses camarades et imprime son individualité sur leur cerveau et leur ouvrage. »
Tahdb. — L'opinion et la foule, 3
transformation inorganique (1). Mais occupons-nous un moment des foules seules. La foule, groupe amorphe, né en apparence par génération spontanée, est toujours ameutée, en fait, par un corps social dont quelque membre lui sert de ferment et qui lui donne sa couleur (2). Ainsi nous ne confondrons pas avec les foules rurales et parentes rassemblées au moyen âge par le prestige d'une famille suzeraine et pour servir ses passions, les foules flagellantes du môme temps qui, appelées par des prédications de moines, proclamaient leur foi le long des chemins. Nous ne confondrons pas avec les foules orantes et processionnelles que des membres du clergé conduisent à Lourdes, les foules révolutionnaires et hurlantes soulevées par un jacobin, ou les foules pitoyables et affamées de grévistes menées par un syndicat. Les foules rurales, plus difficiles à mettre en mouvement, sont plus redoutables une fois lancées ; il n'y a nulle émeute parisienne dont les ravages se comparent à ceux d'une jacquerie. — Les foules religieuses sont les plus inoffensives de toutes; elles ne deviennent capables de crimes que lorsque la rencontre d'une foule dissidente et contremanifestante offense leur intolérance, non pas supérieure mais seulement égale à celle d'une foule quelconque. Car les individus peuvent être libéraux et
(1) Nouvelle preuve que le lien organique et le lien social sont difTérenls et que le progrès de celui-ci n'implique nullement le progrès de celui-là.
(2) Il en est ainsi, même quand elle est, comme je Tai dit plus haut, une excroissance d'un public; car le public lui-même est la transformation d'un groupe social organise, parti, secte, corporation.
x)Iérants, chacun à part, mais, rassemblés, ils deviennent autoritaires et tyranniques. Cela tient à ce que les croyances s'exaltent par leur mutuel contact, et il n'est pas de conviction forte qui supporte d'être contredite. De là, par exemple, les massacres d'ariens par des catholiques et de catholiques par des ariens, qui ont ensanglanté au iv* siècle les rues d'Alexandrie. — Les foules politiques, urbaines pour la plupart, sont les plus passionnées et les plus furieuses : versatiles, par bonheur, passant de l'exécration à Tadoration, d'un accès de colère à un accès de gaîté, avec une facilité ( extrême. — Les foules économiques, industrielles, sont, comme les foules rurales, beaucoup plus homogènes que les autres, beaucoup plus unanimes et persistantes dans leurs vœux, plus massives, plus fortes, mais moins portées, somme toute, au meurtre qu'aux destructions nialérielles, dans l'exaspération de leur fureur.
Les foules esthétiques — qui sont, avec les foules religieuses, les seules foules croyantes à signaler — ont été négligées, je ne sais pourquoi. J'appelle ainsi celles que soulève une école ancienne ou nouvelle de 'illérature ou d'art pour ou contre une œuvre dramatique, par exemple, ou musicale. Ces foules-là sont peut-être les plus intolérantes, précisément à cause de ^quily a d'arbitraire et de subjectif dans les jugements du goût qu'elles proclament. Elles éprouvent d'autant plus impérieusement le besoin de voir se répandre et se propager leur enthousiasme pour tel ou tel artiste, pour Victor Hugo, pour Wagner, pour Zola, ou, à «inverse, leur horreur de Zola, de Wagner, de Victor
Hugo, que celte propagation de la foi artistique esf peu près la seule justification dont elle soit susce tible. Aussi, quand elles se trouvent en face ^ contradicteurs qui eux-mêmes s'attroupent, le colère peut à l'occasion devenir sanguinaire. Le sai n'a-t-il pas coulé, au xviii" siècle, dans les luttes enl partisans et adversaires de la musique italienne?
Mais, si diverses qu'elles soient par leur origin comme par tous leurs autres caractères, les foules ressemblent toutes par certains traits : leur intolérarn prodigieuse, leur orgueil grotesque, leur susccptibili maladive, le sentiment affolant de leur irresponsabili née de l'illusion de leur toute-puissance, et la perte tola du sentiment de la mesure qui tient à l'outrance ( leurs émotions mutuellement exaltées. Entre l'exécn tion et Tadoration, enlre l'horreur et l'enthousiasm entre les cris vive et à morlj il n'y a pas de milieu poi une foule. Vive, cela signifie vive à jamais. Il y a un souhait d'immortalité divine, un commencemei d'apothéose. Il suffit d'un rien pour changer la divin sation en damnation éternelle.
Or, il me semble que beaucoup de ces distinctioi et de ces considérations peuvent être appliquées ai publics divers, à cela près que les traits signalés sont moins marqués. Les publics comme les fouh sont intolérants, orgueilleux, infatués, présomptueu: et, sous le nom d'opinioriy ils entendent que tout lei cède, même la vérité quand elle les conlrarie. N'eslpas visible aussi que, à mesure que l'esprit de group l'esprit de public, sinon l'esprit de la foule, se dév-
LK l»l RLIC RT I.A FOULK. 37
loppe dans nos sociétés contemporaines, par Taccéléralion des courants de la circulation mentale, le sentiment de la mesure s'y perd de plus en plus? On y surfait ou on y déprime les gens et les œuvres avec la même précipitation. Les critiques littéraires euxmêmes, se faisant Técho complaisant de ces tendances de leurs lecteurs, ne savent presque plus nuancer ni mesurer leurs appréciations : eux aussi ils acclament ou ils conspuent. Combien nous sommes loin déjà des jugements miroitants d'un Sainte-Beuve! En cela les publics, comme les foules, rappellent quelque peu les alcooliques. Et, de fait, la vie collective intense est pour le cerveau un terrible alcool.
Mais les publics diffèrent des foules en ce que la proportion des publics de foi et d'idée l'çmporte beaucoup, quelle que soit leur origine, sur celle des publics de passion et d'action, tandis que les foules croyantes et idéalistes sont peu de cjiose comparées aux foules passionnées et remuantes. Ce n'est pas seulement le public religieux ou le public esthétique, l'un né des églises, l'autre des écoles d'art, qui est mù par un credo et un idéal, c'est encore le public scientifique, le public philosophique, en leurs multiples variétés, c'est même le public économique qui, en traduisant des appétits, les idéalise... Par la transfiguration de lous les groupes sociaux en publics, donc, le monde va s'inlellcctualisant. Quant aux publics d'action, on pourrait croire qu'ils n'existent pas, à proprement parler, si Ton ne savait que, nés de partis politiques, ds imposent aux hommes d'État leurs ordres, soufflés
38 l'opinion et ia foule,
par quelques publicistes... En outre, comme elle es^st plus intelligente et plus éclairée, l'action des publieras peut être et est souvent bien plus féconde que cel^Me des foules (1).
Il est facile de le prouver. Qu'elles soient formées prii cipalement par la communion des croyances ou p^^r celle des volontés, les foules peuvent présenter quatr ^ manières d'être, qui marquent les divers degrés (^^^ leur passivité ou de leur activité. Elles sont ou expet tanles^ ou atlenliues, ou mani f estantes , ou agissante. Les publics présentent les mêmes diversités.
Les foules expectantes sont celles qui, réunies dans théâtre avant le lever du rideau, ou autour d'une guill^ lotine avant l'arrivée du condamné, attendent que '^ rideau se lève ou que le condamné arrive ; ou bien celli qui, accourues au devant d'un roi, d'un impérial viî teur, d'un train qui doit apporter un homme populaii
(1) Autre difTérence à noter. Cest toujours sous la terme de polémiqi "es
de presse que le public manifeste son existence, et alors on assiste au combat de deux publics, qui se traduit si souvent par le duel de le'^v-^'^ publicistes. Mais il est extrêmement rare qu'il y ait des combats ^c deux foules, comme ces conflits de procession qui, d'après M. Larrouir»^ti ont lieu quelquefois à Jérusalem. La foule se plaft à marcher et à ^ déployer seule, à étaler sa force et à l'appesantir sur le vaincu, vai*^<îu sans combat. Ce qu'on voit quelquefois, c'est une troupe régulière ^ v'x prises avec une foule qui déguerpit si elle est plus faible, qui Técras^^ ci la massacre si elle est plus forte. On voit aussi, non pas deux foules, nn^^' une seule foule bicéphale, le Parlement, se partager entre deux part** qui se combattent verbalement ou à coups de poing, comme à VicnnC"» et même à Paris.
tribun, général victorieux, attendent le cortège du souverain ou l'arrivée du train. La curiosité collective dans ces foules-là atteint des proportions inouïes, sans le moindre rapport avec son objet, parfois insigniflant. Elle est plus intense encore et plus exagérée que dans les publics expeclants, où elle s'élève pourtant si haut quand des millions de lecteurs, surexcités par une affaire à sensation, sont dans Tattente d'un verdict, d'un arrêt, d'une nouvelle quelconque. Le moins curieux, le plus sérieux des hommes, s'il entre dans l'un de ces .rassemblements fiévreux, se demande ce qui le retient là malgré ses occupations urgentes, quel besoin étrange il éprouve maintenant, comme tout le monde autour de lui, de voir passer les voitures d'un empereur ou le cheval noir d'un général. Remarque générale : les foules expectantes sont toujours beaucoup plus patientes que les individus en pareil cas. Pendant les fêtes franco-russes, des multitudes parisiennes stationnaient trois ou quatre heures, immobiles, pressées, sans signe aucun de mécontentement, sur le trajet que le cortège du tzar devait suivre. De temps en temps, une voiture quelconque était prise pour le commencement du cortège, mais, l'erreur reconnue, on se remettait à attendre sans que ces illusions et ces déceptions répétées aientjamais paru produire leur effet ordinaire d'exaspération. On sait aussi le temps indéfini que passent à attendre sous la pluie, la nuit même, les foules curieuses d'une grande revue militaire. A l'inverse, il arrive souvent, au théâtre, que le môme public qui s'est tranquillement résigné à un retard abusif, tout à coup s'exaspère
et ne peut plus souffrir un délai d'une minute. Pourquoi la foule est-elle ainsi toujours plus patiente ou plus impatiente que Tindividu ? Cela s'explique, dans les deux cas, par la môme cause psychologique, la mutuelle contagion des sentiments parmi les individus rassemblés. Tant que nulle manifestation d'impalience, trépignement, huée, bruit de cannes ou de pieds, ne s'est produite dans un rassemblement ■— et il ne s'en produit guère, naturellement, quand cela ne servirait à rien, avant une exécution capitale ou une revue — chacun est impressionné par la vue de Tattitude résignée ou gaie de ses voisins et reflète inconsciemment leur résignation ou leur gaieté. Mais si quelqu'un — quand cela peut servir à diminuer le retard, au théâtre par exemple — prend l'initiative de s'impatienter, il est bientôt imité de proche en proche, et l'impatience de chacun est redoublée par celle des autres. Les individus dans les foules sont à la fois parvenus au plus haut degré de mutuelle attraction morale et de mutuelle répulsion physique (antithèse qui n'existe pas pour les publics). Ils se repoussent des coudes, mais, en même temps, ils sont visiblement désireux de n'exprimer que des sentiments d'accord avec ceux de leurs voisins, et, dans les conversations qui parfois s'engagent entre eux, ils cherchent à se complaire sans distinction de rangs ni de classes.
Les foules attentives sont celles qui se pressent autour d'une chaire de prédicateur ou de professeur, d'une tribune, d'un tréteau, ou devant une scène où se joue un drame pathétique. Leur attention — et aussi bien leur
LE PUBLIC ET LA FOLl.E. 11
inattention — est toujours plus forte et plus persévérante que ne le serait celle de chacun des individus qui les composent, s'il était seul. Un professeur m'a fait, au sujet des foules dont il s'agit, une remarque qui m'a paru juste. « Un auditoire de jeunes gens, m*a-t-il dit, à l'Ecole de droit ou dans toute autre faculté, est toujours attentif et respectueux, quand il n'est pas nombreux ; mais si, au lieu d'être au nombre de vingt ou trente, ils sont une centaine, deux cents, trois cents, ils cessent souvent de respecter et d'écouler leur professeur, et le tapage est fréquent alors. Divisez en quatre groupes, de vingt-cinq chacun, cent étudiants frondeurs et turbulents, vous aurez quatre auditoires pleins d'attention et de respect. » — C'est que Torgueilleux sentiment de leur nombre enivre les hommes rassemblés et leur fait mépriser l'homme isolé qui leur parle, à moins que celui-ci ne parvienne à les éblouir et aies € charmer ». Mais il faut ajouter que, lorsqu'un auditoire très nombreux s'est laissé capter par l'orateur, il est d'autant plus respectueux et attentif qu'il est plus vaste.
Autre remarque. Dans les foules fascinées par un spectacle ou un discours, un petit nombre seulement de spectateurs et d'auditeurs entendent très bien, beaucoup ne voient ou n'entendent qu'à demi ou presque pas, et cependant, si mal placés qu'ils soient, si cher que leur coûte leur place, ils sont satisfaits et ne regrettent ni leur temps ni leur argent. Ces gens-15, par exemple, ont attendu deux heures l'arrivée du tsar, qui passe enfin. Mais, massés derrière plusieurs rangs de per-
sonnes, ils n'ont rien vu; pour tout agrément, ils ont pu entendre un bruit de voitures plus ou moins expressif, plus ou moins trompeur. Pourtant, rentrés chez eux, ils ont raconté ce spectacle, de très bonne foi, comme s'ils en avaient été témoins, car, en réalité, ils l'avaient vu par les yeux d'autrui. On les aurait beaucoup étonnés en leur disant que le provincial qui, à deux cents lieues de Paris, regardait dans son journal illustré une photographie instantanée du passage impérial, en avait été plus vraiment spectateur qu'eux-mêmes. Pourquoi sont-ils convaincus du contraire ? Parce que, à vrai dire, c'est la foule surtout, dans ces occasions, qui se sert de spectacle à elle-même. La foule attire et admire la foule.
Entre les foules plus ou moins passives dont nous venons de parler, et les foules actives, les foules manifestantes tiennent le milieu. Qu'elles manifestent leur conviction ou leur passion amoureuse ou haineuse, joyeuse ou triste, c'est toujours avec l'outrance qui leur est propre. On peut noter en elles deux caractères qui ont quelque chose de féminin : un symbolisme remarquablement expressif, uni à une grande pauvreté d'imanation dans l'invention de ces symboles toujours les mômes et répétés à satiété. Promener en procession (les bannières et des drapeaux, des statues, des reliques, parfois des têtes coupées au bout d'une pique, faire entendre des viuat ou des vociférations, des cantiques ou des chansons : c'est à peu près tout ce qu'elles ont su inventer pour l'expression de leurs sentiments. Mais, si elles ont peu d'idées, elles y tiennent beaucoup et
elles ne se lassent pas de proférer les mêmes cris, de recommencer la même promenade. — Les publics, eux aussi, parvenus à un certain point d'excitation, deviennent manifestants. Ils ne le sont point seulement d'une manière indirecte, par les foules qui naissent d'eux, mais avant tout, et directement, par l'influence entraînante qu'ils font subir à ceux mêmes qui les ont mis en mouvement et qui ne peuvent plus les retenir, par les torrents de lyrisme ou d'injures, d'adulation ou de diffamation, de délire utopique ou de fureur sanguinaire, qu'ils font couler de la plume de leurs publicistes obéissants, de maîtres devenus serfs. Aussi leurs manifestations sont-elles bien plus variées et plus dangereuses que celles des foules, et il faut déplorer le génie inventif qui se dépense, dans certains jours, en mensonges ingénieux, en fables spécieuses, sans cesse démenties, sans cesse renaissantes, pour le simple plaisir de servir à chaque public le mets qu'il désire, d'exprimer ce qu'il croit vrai ou ce qu'il veut être vrai. Arrivons aux foules agissantes. Mais qu'est-ce que les foules peuvent bien faire ? Je vois ce qu'elles peuvent défaire, détruire, mais que peuvent-elles produire avec Tincohérence essentielle et l'incoordination de leurs efforts? Les corporations, les sectes, les associations organisées sont productrices aussi bien que destructrices. Les frèrespontifes, au moyen âge, construisaient des ponts, les moines d'occident ont défriché des régions, fondé des villes; les jésuites ont fait, au Paraguay, le plus curieux essai de vie phalanslérienne qui ait encore été tenté avec succès : des corporations
de maçons ont édifié la plupart de nos cathédrales. Mais peut-on citer une maison bAtie par une foule, une terre défrichée et labourée par une foule, une industrie quelconque créée par une foule ? Pour quelques maigres arbres de la Liberté qu'elles ont plantés, combien de forêts incendiées, d'hôtels pillés, de châteaux démolis par elles ! Pour un prisonnier populaire qu'elles ont parfois délivré, combien de lynchages, combien de prisons forcées par des multitudes américaines, ou révolutionnaires, pour massacrer des prisonniers haïs, enviés ou redoutés !
On peut distinguer les foules d'action en foules d'amour et foules de haine. Mais à quelle œuvre vraiment féconde les foules amoureuses emploient-elles leur activité? On ne sait ce qu'il y a de plus désastreux, des haines ou des amours, des exécrations ou des enthousiasmes de la foule. Quand elle hurle, en proie à un délire cannibale, elle est horrible, c'est vrai; mais quand elle se rue, adoratrice, aux pieds d'une de ses idoles humaines, qu'elle dételle sa voiture, la hisse sur le pavoi de ses épaules, c'est le plus souvent un demi-fou comme Masaniello, une bête fauve comme Marat, un général charlatanesque tel que Boulanger, qui est l'objet de son adoration, mère des dictatures et des tyrannies. Môme quand elle entoure d'ovations délirantes un héros naissant tel que Bonaparte revenant d'Italie, elle ne peut que préparer ses désastres par l'excès d'orgueil qu'elle suscite en lui et qui fait crever son génie en démence. Mais c'est pour un Marat surtout qu'elle déploie tout son enthousiasme.
L apothéose de ce monstre, le culte rendu à son « cœur sacré » exposé au Panthéon, est un éclatant spécimen de la puissance de mutuel aveuglement, de mutuelle hallucinalion, dont les hommes rassemblés sont capables. Dans cet entraînement irrésistible, la lâcheté a eu sa part, mais bien faible, en somme, et comme noyée dans la sincérité générale.
Mais, je me hâte de le dire, il y a une variété des foules d*amour, très répandue, qui joue un rôle social des plus nécessairesetdes plus salutaires, et sert de contrepoids à tout le mal accompli par toutes les autres espèces de rassemblements. Je veux parler de la foule de fête, de la foule de joie, de la foule amoureuse d'ellemême, ivre uniquement du plaisir de se rassembler pour se rassembler. Ici, je rature avec empressement ce qu'il y a de matérialiste et d'étroit dans ce que j'ai dit plus haut du caractère improductif des foules. Certes, toute production ne consiste pas à bâtir des maisons, à fabriquer des meubles, des vêtements ou des aliments; et la paix sociale, l'union sociale, entretenue par les fêtes populaires, par les frairies, par les réjouissances périodiques de tout un village ou de toute une ville, où toute dissidence s'efface momentanément dans la communion d'un même désir, le désir de se voir, de se coudoyer, de sympathiser, cette paix, cette union sont des produits non moins précieux que tous les fruits de la terre, que tous les articles de l'industrie. Môme les fêtes de la Fédération, en 1790, si courte embellie entre deux cyclones, ont eu une vertu passagère de pacification. Ajoutons que l'enthousiasme
patriotique — autre variété d'amour et d'amour de soi, à^u soi collectif, national — a aussi souvent inspiré généreusement les foules, et, s'il ne Jeur a jamais fait gagner de batailles, il a eu parfois pour effet de rendre invincible l'élan des armées exaltées par elles.
Oublierai-je, enfin, après les foules de fête, les foules de deuil, celles qui suivent, sous l'oppression d'une commune douleur, le convoi d'un ami, d'un grand poète, d'unhéros national? Celles-là, pareillement, sont d'énergiques st l'nlants de la vie sociale; et, par ces tristesses com* par ces joies ressenties ensemble, un peuple s'exerce à îormcr vr^ seul faisceau de toutes les volontés.
En somme, lés foules' feont loin de mériter dans leur ensemble le mal qu'on en a dit et que j'en ai pu dire moi-même à l'occasion. Si l'on met en balanjce l'œuvre quotidienne et universelle des foules d'amour, surtout des foules de fête, avec l'œuvre intermittente et localisée des foules de haine, on devra reconnaître, en toute impartialité, que les premières ont beaucoup plus contribué à tisser ou resserrer les liens sociaux que les secondes à déchirer par endroits ce tissu. Qu'on suppose un pays où il n'y ait jamais d'émeute ou de soulèvement haineux d'aucun genre, mais où, en même temps, les fêtes publiques, les manifestations joyeuses de la rue, les enthousiasmes populaires, soient inconnus : ce pays insipide el incolore sera assurément bien moins imprégné du sentiment profond de* sa nationalité que le pays le plus agité du monde par des troubles politiques, par de$ massacres même, mais
qui, dans rintervalle de ces délires, tel que Florence
au moyen âge, a gardé Thabitude traditionnelle des
grandes expansions religieuses ou profanes, d'allégresse
en commun, jeux, processions, scènes carnavalesques.
Les foules, donc, les rassemblements, les coudoiements,
les entraînements réciproques des hommes, sont
beaucoup plus utiles que nuisibles au déploiement de
la sociabilité. Mais ici, comme partout, ce qui se voit
empêche de songer à ce qui ne se voit pas. De là, sans
doute, la sévérité habituelle du socir bgue pour les foules. Les bons effets des.fo^îes^c* amc f, et de joie se
cachent dans les replis du, cœur çù, longtemps après la fête, subsiste un surcr ît de disposition sympathique et conciliante qui se traduit soua mille formes inaperçues dans les gestes, dans les paroles, dans les rapports de la vie journalière. Au contraire, Tœuvre anti-sociale des foules de haine frappe tous les yeux, et le spectacle des destructions criminelles qu'elles ont opérées leur survit longtemps pour faire exécrer leur mémoire.
Puis-je maintenant parler des publics agissants, sans abuser des métaphores ? Le public, celte foule dispersée, n'est-il pas essentiellement passif? En réalité, quand il est monté à un certain ton d'exaltation, dont ses publicistes sont avertis par leurhabitude quotidienne de rausculter, il agit par eux, comme il manifeste par eux, s'impose aux hommes d'État qui deviennent ses exécuteurs. C'est ce qu'on nomme la puissance de l'opinion. Il est vrai qu'elle atteste surtout celle de ses conducteurs qui l'ont mise en mouvement; mais, une fois soulevée, elle les entraîne dans des voies qu'ils
n'ont pas prévues. Ainsi, celte action des publics est, avant tout, une réaction, formidable parfois, contre leur publiciste qui subit leur poussée provoquée par ses ' excitations. Cette action est, d'ailleurs, toute spirituelle comme la réalité même du public. Comme celle des foules, elle est inspirée par Tamour et par la haine ; mais, à la différence de celle des foules, elle a souvent, quand Tamour Tinspire, une efficacité de production directe, parce qu'elle est plus réfléchie et plus calculée, même dans ses violences. Le bien qu'elle opère ne se borne pas à Texercice journalier de la sympathie sociale des individus, excitée par les sensations quotidiennement renouvelées de leur contact spirituel. Elle a suscité quelques bonnes lois de mutuelle assistance et de pitié. Si les joies et les deuils du public n'ont rien de périodique et de réglé par la tradition, ils ne possèdent pas moins que les fôtes de la foule le don d'apaiser les luttes et de pacifier les cœurs, et il faut bénir la presse frivole, je ne dis pas pornographique, quand elle entretient le public en une bonne humeur à peu près constante, favorable h la paix. Quant aux publics de haine, nous les connaissons aussi, et le mal qu'ils font ou qu'ils font faire est bien supérieur aux ravages exercés par les foules furieuses. Le public est une foule beaucoup moins aveugle et beaucoup plus durable, dont la rage plus perspicace s'amasse et se soutient pendant des mois et des années.
Aussi suis-je surpris que, après avoir tant parlé des crimes de la foule, on n'ait rien dit des crimes du public. Car il y a assurément des publics criminels, féroces,
altérés de sang, comme il y a des foules criminelles : et, si la criminalité des premiers est moins apparente que celle des secondes, combien est-elle plus réelle, plus raffinée, plus profonde, moins excusable! Mais d'ordinaire on n'a pris garde qu'aux crimes et délits commis envers le public, aux mensonges, aux abus de confiance, aux véritables escroqueries sur une échelle immense dont il est si souvent victime de la part de ses inspirateurs. On doit parler de môme des crimes et des délits commis envers la foule, et qui ne sont pas moins odieux ni peut-être moins fréquents. On ment aux assemblées électorales, on escroque leurs votes avec des promesses fallacieuses, avec des engagements solennels qu'on est décidé à ne pas tenir, avec des calomnies diffamatoires qu'on invente. Et il est plus facile de tromper les foules que les publics, car l'orateur qui les abuse n'a pas le plus souvent de contradicteur, tandis que les divers journaux se servent à chaque instant d'antidote les uns aux autres. Quoiqu'il en soit, de ce que le public peut être la victime d'un véritable crime, s'ensuit-il qu'il ne puisse ôtre lui-môme criminel ?
Puisqu'il vient d'être question des abus de confiance dont le public est l'objet, ouvrons une parenthèse pour remarquer combien la notion tout individualiste du lien de droit, tel que les juristes l'ont toujours compris jusqu'ici, est insuffisante et demande à ôlrc remaniée pour répondre aux changements sociaux que la naissance et la croissance des publics ont produits dans nos usages et nos mœurs. Pour qu'il y ait lien de droU
Tarde. — L opinion et la foule. «
par reffet d'une promesse, il faut, d'après les idée admises jusqu'ici, qu'elle ait été acceptée par celui o ceux auxquels elle s'adresse, ce qui suppose une relatio personnelle entre eux. Cela était bon avant Timpr merie, quand la promesse humaine ne portait guèi plus loin que la voix humaine, et que, vu les limite étroites du groupe social avec lequel on était e rapports d'affaires, le client étant toujours personnell ment connu du fournisseur, le donataire du donateu le débiteur du créancier, le contrat synallagmatiqi pouvait passer pour la forme éminente et presqi exclusive de l'obligation. Mais, depuis les progH de la Presse, c'est de moins en moins avec de personnes déterminées, c'est de plus en plus avec d( collectivités auxquelles on s'adresse par le journa qu'on est en relations de tout genre, qu'on s'enga^ commercialement par des réclames, politiquement pj des programmes. Le malheur est que ces engag ments-là, même les plus solennels, sont de simpU volontés uniiatéralesy non nouées par la réciprocité c volontés simultanées, de simples promesses non acce] tées ni susceptibles d'acceptation, et, comme tellei dépourvues de toute sanction juridique (1). Rien c plus propre à favoriser ce qu'on pourrait appeler 1 brigandage social. Encore peut-on dire, quand il s'ag d'une promesse faite à une foule, qu'il est difficile c la sanctionner juridiquement, à raison du caractèi essentiellement passager de la foule, qui n'est assembh
(1) Voy. à ce sujet nos Transformations du droite p. 116 et 307, air que la thèse de M. René Worms, sur la Volonté unilatérale.
LK PUBLIC ET LA FOULE. r»l
qu'un instant et ne se retrouve jamais la môme. On m'a cité tel candidat à la députation qui, devant quatre mille personnes, avait juré de se retirer au second tour de scrutin devant son concurrent républicain s'il avait obtenu moins de voix que lui. Il eut moins de voix, en effet, mais il ne se retira point, et il fut élu. Voilà qui peut encourager les charlatans politiques. Et je veux bien qu ici Ton refuse de consacrer en droit TefFet de cette promesse pour cette raison que, une fois la foule dissipée, il n'est plus personne, môme en ayant fait partie, qui puisse prétendre à la représenter, à agir en son nom. Mais le public est permanent, et je ne vois paspourquoi, après qu'une information volontairement trompeuse a été publiée pour vraie, les lecteurs confiants qui ont été conduits à quelque spéculation malheureuse, à quelque désastre financier, par ce mensonge artificieux, intéressé, vénal, n'auraient pas le droit de citer en justice le publiciste fripon qui les a dupés, pour lui taire rendre gorge. Peut-être alors le caractère public d un mensonge, au lieu d'être une circonstance atténuante ou absolutoire, comme maintenant, serait-il ''egardé comme une aggravation d'autant plus forte qne le public trompé aurait été plus nombreux (1). " est inconcevable que tel écrivain, qui se ferait scrupule de mentir dans la vie privée, mente impudemment, de gaieté de cœur, à cent mille, à cinq cent mille personnes qui le lisent; et que beaucoup
'*/ Car il en est des publics comme dos assemblées qui sont d'autant P'^s aisées h tromper qu*elles sont plus nombreuses, comme les presti- ^'PUtèurs le savent à merveille.
de gens sachent cela el qu'ils continuent à le t pour un honnête homme.
Mais laissons là cette question de droit, et rêver aux crimes et délits du public. Qu'il y ait des put fous, cela n'est pas douteux; tel était, à coup le public athénien quand il forçait son gouvernemer y a quelques années, à déclarer la guerre à la Turq
Qu'il y ait des publics délinquants, cela n'est moins certain: n'est-il pas des ministères qui, s la pression du public, d'une presse dominante, dû — ne voulant pas tomber honorablement — ] poser et faire voter des lois de persécution et de sp( tion contre telle ou telle catégorie de citoyens? Cer les crimes des publics ont moins de couleur et d'atro apparente que les crimes des foules. Ils différent decc ci par quatre caractères: 1° ils sont moins repoussai 2"* ils sont moins vindicatifs et plus intéressés, m( violents et plus astucieux; 3** ils sont plus largemer plus durablement oppressifs; 4° enfin, ils sont enc plus assurés de l'impunité.
Veut-on un exemple typique des crimes des foui La RévoluHon de Taine en fournit autant et plus qi en peut désirer. En septembre 1789, à Troyes, légende se forme contre Huez, le maire : il est un ac pareuPy il veut faire manger du foin au peuple. II est un •homme connu par sa bienfaisance, il a rendu grands services à la ville. N'imporle. Le 9 septeml trois voitures de farine s'étant trouvées mauvaises peuple s'amasse et crie : « A bas le maire! Mort maire! » Huez, sortant de son tribunal, est renvei
meurtri à coups de pied et de poing, frappé à la tête d'un coup de sabot. Une femnne se jette sur le vieillard terrassé, lui foule la figure avec les pieds, lui enfonce des ciseaux dans les yeux à plusieurs reprises. Il est traîné, la corde au cou, jusqu'au pont, lancé dans le gué voisin, puis retiré, traîné de nouveau par les rues dans les ruisseaux, « avec un morceau de foin dans la bouche ». Suivent des pillages et des démolitions de maisons, et, chez un notaire, « plus de six cents bouteilles sont bues ou emportées (1) ».
Ces assassinats collectifs ne sont pas, on le voit, inspirés par la cupidité, comme ceux de nos escarpes, ou comme ceux des publics révolutionnaires qui faisaient, à la même époque, par la voix de leurs journaux, par leurs représentants terrorisés, dresser des listes de proscription ou voter des lois de confiscation pour prendre les dépouilles de leurs victimes. Non, ils sont inspirés par la vengeance, comme les assassinats familiaux des clans barbares, par le besoin de <^hûtier des forfaits réels ou imaginaires, comme les lynchages américains. En tout temps et en tout pays, *3 foule homicide ou pillarde se croit justicière, et la Justice sommaire qu'elle rend rappelle singulièrement, parla nature vindicative des pénalités, par leur cruauté Inouïe, par leur symbolisme même — comme le montre le morceau de foin dans la bouche de Huez — la justice (les temps primitifs.
(1) Révolution^ 1. 1, p. 88. A la môme époque, la foule a fait pis à Caen : le major de Belsunce a été dépecé, comme La Pérouse aux îles Fidji, et une femme a mangé son cœur.
54 r/oPIMON ET LA FOILE.
A vrai dire, peut-on appeler criminelle une fou affolée par la persuasion qu'on la trahit, qu'on Taffam qu'on veut Texlerminer? Il n'y a de criminel ici, général, que l'instigateur ou le groupe des instigaleu J l'auteur ou les auteurs des calomnies meurtrières. J grande excuse des foules, dans leurs pires excès, c'c leur prodigieuse crédulité, qui rappelle celle del'hy notisé. Celle du public est beaucoup moindre, et responsabilité est d'autant plus grande. Les homm rassemblés sont bien plus crédules que chacun d'e pris à part; carie fait seul de leur attention concentt sur un seul objet, en une sorte de monoïdéisme collecl les rapprochedel'étatde rêve ou d'hypnose, où le char de la conscience, singulièrement rétréci, est envahi entier par la première idée qui s'offre à elle. En soi qu'alors toute assertion émise d'une voix décidée forte porte pour ainsi dire sa preuve avec soi. Penda la guerre de 1870, après nos premiers désastres, bruit circula, dans beaucoup de campagnes, q; certains grands propriétaires ou certains prètr envoyaient des sommes énormes aux Prussiens : cei deux cent mille francs. Cela a été dit de gens ti honorables à la fois et très endettés qui auraient t bien embarrassés pour se procurer la dixième par de cet argent. Quelques-uns avaient leurs fils sous drapeaux.
Or, ces fables homicides n'auraient guère trou de crédit parmi les paysans, tant qu'ils vivaient d perses dans les champs; mais, rassemblés dans 1 foires ou les marchés, ils devinrent tout à coup créduJ
LE PUnUC ET LA FOULE. Oi)
à ces odieuses inepties ; et le crime d*Hautefaye en fut le sanglant témoignage.
Les foules ne sont pas seulement crédules, elles sont folles. Plusieurs des caractères que nous avons notés en elles leur sont communs avec les pensionnaires de nos asiles : hypertrophie d'orgueil, intolérance, immodéralion en tout. Elles vont toujours, comme les fous, aux deux pôles extrêmes de l'excitation et de la dépression, tantôt héroïquement furieuses, tantôt anéanties de panique. Elles ont de vraies hallucinations collectives : les hommes réunis croient voir ou entendre des choses qu'isolément ils ne voient ni n'entendent plus. Et, quand elles se croient poursuivies par des ennemis iniaginaires, leur foi est fondée sur des raisonnements d aliénés. Nous en trouvons un bel exemple dans Taine. Vers la fin de juillet 1789, sous le coup de la commotion nationale qui avait suscité partout, dans les rues, sur les places publiques, des rassemblements fiévreux, "n bruit se répand de proche en proche et a bientôt envahi toute la région de TAngoumois, du Périgord, ^e l'Auvergne ; dix mille, vingt mille brigands arrivent; ^^ les a vus, voici là-bas à l'horizon la poussière qu'ils ^^ulèvent, ils viennent tout massacrer. «Là-dessus des P^^oisses entières se sauvent la nuit dans les bois, ^^^^ndonnant leur maison, emportant leurs meubles. » ^is, Tévidence se fait jour. Elles rentrent dans ^^ï's bourgs. Mais alors elles se livrent à un raisonne- ^nt qui est tout à fait celui des persécutés délirants, ^quels, parce qu'ils constatent en eux un sentiment angoisse d'origine morbide, imaginent des ennemis
pour le justifier. « Puisqu'on s'est levé, se disent ces populations, c'est qu'il y avait du péril, et, si le péril ne vient pas des brigands, il vient d'ailleurs », d'ailleurs, c'est-à-dire de conspirateurs supposés. Et de là des persécutions trop réelles.
Est-ce à dire que les crimes collectifs n'existent que de nom ? Et n'y aurait-il à considérer que les crimes individuels des meneurs? Ce serait aller trop loin, et pousser à bout la vérité toute relative des considérations qui précèdent. Quand ' ^'^•ile, dans un cirque romain, ordonnait par un s'^ pour son plaisir, la mort du gladiateur vaincu, n'était-elle pas férocement homicide, malgré les circonstances atténuantes tirées de la coutume héréditaire? 1 y a, d'ailleuk'^, des foules criminelles-nées et non d ^venues telles par accident, des foules aussi criminelles que les meneurs qu'elles ont choisis parce qu'ils leur ressemblaient : ce sont les foules composées de malfaiteurs qu'une affinité secrète a groupés ensemble et dont la perversité s'est exallée par ce groupement. Exaltée à tel point qu'elles sont moins criminelles, à vrai dire, qu aliénées criminelles, pour appliquer à la criminalité collective une expression empruntée à la criminalité individuelle. L'aliéné criminel, ce fou dangereux et repoussant, qui tue ou viole par impulsion morbide, mais dont la morbidité est moins la déviation que l'exagération des tendances de son caractère normal, de sa nature fausse, égoïste et méchante, se réalise en grand sous forme collective quand, dans les temps de trouble, les échappés du bagne se livrent à des orgies sanguinaires.
LE PUBLIC ET LA FOULE. f)?
Combien tout cela nous éloigne des crimes du public! Le public, quand il est criminel, Test par intérêt de parti plus que par vengeance, par lâcheté plus que par cruauté ; il est terroriste par peur, non par accès de colère. Il est capable surtout de complaisance criminelle envers ses chefs, de manuiengolisme, comme disent les Italiens. Mais à quoi bon s'occuper de ses crimes à lui, puisqu'il est Topinion, et que, encore une fois, l'opinion est souveraine, irresponsable comme telle! C^est surtout c" ' Us sont tentés et non consommés, qu'ils peuv .'ire poursuivis : encore ne peuvent-ils l'être que centre les publicistes qui les ont inspirés ou contre les meneurs des foules qui, nées du puljuc, se sont livr 3S à ces tentatives. Quant au public môme, il hôsli/ dans l'ombre, insaisissable, attendant l'heure de recommencer. Le plus souvent, quand une foule commet des crimes, — à commencer parles parlements, foules à demi corporatives, qui se sont montrés les complices de tant de despotes, — il y a derrière elle un public qui la meut. Est-ce que le public électoral qui a nommé des députés sectaires et fanatiques n'est pour rien dans leurs forfaits, dans leurs attentats contre les libertés, les biens, la vie des citoyens? Est-ce que, fréquemment, il ne les a pas réélus et n'a pas endossé ainsi leur forfaiture? Il n'y a pas que le public électoral qui ait été complice de criminels. Le public même non électoral, purement passif en apparence, en réalité agit par ceux qui cherchent à le flatter, à le capter. C'est presque toujours de complicité avec un public scélérat, dès l'époque où
r)8 l'opinion et la foule.
le public commençait à naître, que les plus gra crimes historiques ont été commis : la SaintrBarthéle peut-être, certainement les persécutions contre protestants sous Louis XIV, et tant d'autres ! massacres de Septembre ont eu l'approbation enlh siaste d'un certain public, et, sans l'existence, sans provocations de ce public, ils n'auraient pas eu lieu. un étage inférieur du délit, les fraudes électoral telles qu'elles se pratiquent couramment et ab damment dans certaines villes, ne sont-elles pas délits de groupe, accomplis avec la complicité plus moins consciente de tout un public ? — Règle génén ou à peu près : derrière les foules criminelles il y a publics plus criminels encore, et, à la tête de ceux des publicistes qui le sont encore plus.
La force des publicistes tient avant tout à la c naissance instinctive qu'ils possèdent de la psyc logie du public. Ils savent ses goûts et ses dégoû qu'on peut, par exemple, se permettre avec lui, im nément, une hardiesse de peintures pornographiq que la foule ne supporterait pas : il y a, dans les foi théâtrales, une pudeur collective opposée aux cynisn individuels des gens dont elle se compose (1), et ce pudeur fait défaut au public spécial de certains jo naux. On peut dire même qu'il y a pour ce public
(1) La foule présente aussi parfois une honnêteté collective faite d probités rassemblées. En 1 "20, après une fièvre de spéculations Onanciè le Parlement anglais, » dont presque tous l»s membres individuellen avaient pris part à cette débauche d'agiotage, la flétrit comme corp ordonna des poursuites contre ses promoteurs pour avoir corrompu personnages publics •». (Claudio Jannct, le Capital.)
une impudeur collective composée de pudeurs relatives. Mais, public ou foule, toutes les collectivités se ressemblent en un point, par malheur : c'est leur déplorable penchant h subir les excitations de Tenvie et de la haine. Pour les foules, le besoin de haïr répond au besoin d*agir. Exciter leur enthousiasme ne mène pas loin; mais leur offrir un motif et un objet de haine, c'est donner carrière à leur activité, qui, comme nous le savons, est essentiellement destructive, en tant qu elle s'exprime par des actes précis. De là le succès de? listes de proscription dans les émeutes. Ce que réclament les foules en colère, c'est une tète ou des télés. L'activité du public est heureusement moins simpliste, et elle se tourne vers un idéal de réformes ou d'utopies aussi facilement que vers des idées d ostracisme, de persécution, de spoliation. Mais, en s adressant à sa malignité native, ses inspirateurs ne le conduisent que trop aisément lui-même aux fins de leur méchanceté. Découvrir ou inventer un nouvel et grand objet de haine à l'usage du public, c'est encore ^^ des plus sûrs moyens de devenir un des rois du journalisme. En aucun pays, en aucun temps, l'apologétique n'a eu autant de succès que la diffamation.
Mais je ne voudrais pas finir sur celte réflexion
Pessimiste. J'incline à croire, malgré tout, que les
profondes transformations sociales que nous devons à
^^ presse se sont faites dans le sens de Tunion et de la
Pacification finales. En se substituant ou en se super-
P^^onl, comme nous l'avons vu, aux groupements
P ^s anciens, les groupements nouveaux, toujours plus
étendus et plus massifs, que nous appelons des publics, ne font pas seulement succéder le règne de la mode à celui de la coutume, l'innovation à la tradition ; ils remplacent aussi les divisions nettes et persistantes entre les multiples variétés de Tassociation humaine avec leurs conflits sans fin, par une segmentation incomplète et variable, aux limites indistinctes, en voie de perpétuel renouvellement et de mutuelle pénétration. Telle me paraît être la conclusion de cette longue étude.
Mais j'ajoute que Terreur serait profonde de faire honneur aux collectivités, même sous leur forme la plus spirituelle, du progrès humain. Toute initiative féconde, en définitive, émane d'une pensée individuelle, indépendante et forte; et pour penser il faut s'isoler non seulement de la foule, comme le dit Lamartine, mais du public. C'est ce qu'oublient les grands louangeurs du peuple pris en masse, et ils ne s'aperçoivent pas d'une sorte de contradiction qui est impliquée dans leurs apologies. Car ils ne témoignent, en général, tant d^admiration pour les grandes œuvres soidisant anonymes et collectives que pour exprimer leur mépris pour les génies individuels autres que le leur. Aussi est-il à remarquer que ces célèbres admirateurs des seules multitudes, contempteurs en même temps de tous les hommes en particulier, ont été des prodiges d'orgueil. Nul, plus que Wagner, si ce n'est Victor Hugo, après Chûteaubriand peut-être et Rousseau, n'a professé la théorie suivant laquelle « le peuple est la force efficiente de l'œuvre d'art » et « l'individu isolé ne saurait rien inventer, mais peut seulement
s'approprier une invention commune ». II en est de ces admirations collectives, qui ne coulent rien à lamour-propre de personne, comme des satires impersonnelles qui n'offensent personne parce qu'elles s'adressent à tout le monde indistinctement.
Le danger des démocraties nouvelles, c'est la difficulté croissante pour les hommes de pensée d'échapper à l'obsession de l'agitation fascinatrice. Il est malaisé de descendre en cloche à plongeur dans une mer très agitée. Les individualités dirigeantes que nos sociétés contemporaines mettent en relief sont de plus en plus les écrivains qui vivent avec elles en continuel contact; et l'action puissante qu'ils exercent, préférable assurément à l'aveuglement des foules acéphales, est déjà un démenti infligé à la théorie des masses créatrices. Mais ce n'est pas assez, et, comme il ne suffit pas de répandre partout une culture moyenne, et qu'il faut, avant tout, porter toujours plus haut la haute culture, on peut, avec Sumner Maine, se préoccuper déjà du sort qui sera fait dans l'avenir aux derniers intellecluels, dont les services à longue échéance ne frappent pas les yeux. Ce qui préserve les montagnes d'être rasées et transformées en terres labourables, en vignes ou en luzernes, par les populations montagnardes, ce n'est nullement le sentiment des services rendus par ces chateaux-d'eau naturels ; c'est simplement la solidité de leurs pics, la dureté de leur substance, trop coûteuse à dynamiter. Ce qui préservera de la destruction et du nivellement démocratique les sommités intellectuelles et artistiques de l'humanité, ce ne sera pas, je
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le crains, la reconnaissance pour le bien que le r leur doit, la juste estime du prix de leurs découv Que sera-ce donc?... Je voudrais croire que c( leur force de résistance. Gare à elles si elles vie à se désagréger !
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rOPINION ET LA CONVERSATION
L'opinion est au public, dans les temps modernes. ^ que Tâme est au corps, et l'étude de Fun nous con- ^^it naturellement à l'autre. Objeclera-t-on que, de ^^^t temps, il y a eu une opinion publique, tandis que ^ public, dans le sens que nous avons précisé, est ^^sez récent? Cela est certain, mais nous allons voir ^^^nlôt à quoi se réduit la portée de cette objection. — Qu'est-ce que l'opinion? Comment naît-elle? Quelles *oat ses sources diverses? Comment s'exprime-t-elle '^ grandissant et, en s'exprimant, grandit-elle, ainsi [^e le montrent ses modes d'expression contemporaine, ^ suffrage universel et le journalisme? Quelle est sa écondité et son importance sociale? Comment se transorme-t-elle? Et vers quelle commune embouchure, si -mbouchure il y a, convergent ses courants multiples? A ^es questions i]iou8 allons esquisser quelques réponses.
Disons d'abord que, dans ce mot Vopinion, on fond habituellement deux choses, qui sont mêlé fait, il est vrai, mais qu'une bonne analyse doi tinguer : Topinion proprement dite, ensemble des ments, et la volonté générale, ensemble des d C'est surtout, mais non exclusivement, de Toj entendue dans la première de ces deux acception! nous nous occupons ici.
Si grande que soit l'importance de l'opinion, faut pas, malgré ses débordements actuels, exa son rôle. Tâchons de circonscrire son domaine. E doit pas être confondue avec deux autres fractio l'esprit social qui Talimenlent à la fois et la lim qui sont avec elle en perpétuelle dispute de front L'une est la Tradition, extrait condensé et acci de ce qui fut l'opinion des morts, héritage de r saires et salutaires préjugés, onéreux souveni vivants. L'autre est ce que je me permettrai d'ap d'un nom collectif et abréviatif, la Raison. J'en par là les jugements personnels, relativement rj nels, encore que souvent déraisonnables, d'une qui s'isole et pense et sort du courant populaire l'endiguer ou le diriger. Prêtres à l'origine, ph phes, savants, jurisconsultes, — conciles, univer cours judiciaires, — sont tour à tour, ou en i temps, l'incarnation de cette raison résistan directrice, qui se distingue nettement et des enti ments passionnés et moutonniers des multilud des mobiles ou des principes séculaires déposa fond de leur cœur. Je voudrais pouvoir ajouter à
l'opinion et la conversation. 65
énumération les Parlements, Chambres ou Sénats. Leurs membres ne sont-ils pas élus précisément pour délibérer dans une parfaite indépendance et servir de frein au train public? Mais il y a loin de Tidéal à la réalité des choses.
Bien avant d'avoir une opinion générale et sentie comme telle, les individus qui composent une nation ont conscience d'avoir une tradition commune, et, sciemment, se soumettent aux décisions d'une raison jugée supérieure. Ainsi, de ces trois branches de l'esprit public, la dernière à se développer, mais aussi la plus prompte à grandir à partir d'un certain moment, est l'Opinion ; et elle grandit aux dépens des deux autres. Contre ses assauts intermittents nulle institution nationale qui résiste; devant ses menaces ou ses sommations, nulle raison individuelle qui ne tremble et ne balbutie. A laquelle de ses deux rivales l'Opinion fait-elle le plus de mal? Cela dépend de ses directeurs. Quand ils font partie de l'élite raisonnante, il leur arrive parfois de soulever l'Opinion comme un bélier pour battre en brèche le rempart traditionnel et l élargir en le détruisant, ce qui n'est pas sans danger. Mais quand la direction de la foule est abandonnée aux premiers venus, il leur est plus facile, en s'appuyant sur la tradition, d'ameuter l'opinion contre la raison, qui cependant finit par triompher.
Tout irait pour le mieux si l'opinion se bornait à vulgariser la raison pour la consacrer en tradition. La ''aison d'aujourd'hui: deviendrait de la sorte l'opinion ^e demain et la tradition d'après-demain. Mais, au
Tarde. — L'opinion et U foule, 5
lieu de servir de trait d'union entre ses \ rOpinion aime à prendre parti dans leurs qi et tantôt, s'enivrant de doctrines nouvelles à 1 saccage les idées ou les institutions coût avant de pouvoir les remplacer, tantôt, sous de la Coutume, expulse ou opprime les novateur nels, ou les force à revêtir la livrée traditi hypocrite déguisement.
Ces trois forces, autant que par leur nati fèrent par leurs causes et par leurs effets. El courent ensemble, mais très inégalement, et tr< blement, à former la valeur des choses ; et h est tout autre suivant qu'elle est avant tout a coutume ou affaire de mode ou affaire de n ment. Nous dirons plus loin que la conversa tout temps, et à présent la source principa conversation, la Presse, sont les grands fact l'opinion, sans compter, bien entendu, la trac la raison qui ne laissent jamais d'y avoir leu de la marquer à leur empreinte. Les facteurs ( tradition, outre l'opinion elle-même, sont Vé( familiale, l'apprentissage professionnel et Te ment scolaire, en ce qu'il a d'élémentaire, du m raison, dans tous les cénacles judiciaires, phi ques, scientifiques, ecclésiastiques même, s'élabore, a pour sources caractéristiques Tobse
(1) Ce mot facteur est d'ailleurs ambigu ; il signifie canal ou il signifie cànal. Car la conversation et Téducation ne font mettre les idées dont Topinion ou la tradition se composent. I sont toujours des initiatives individuelles, petites ou grandes i
r^ " " flÇ"
l'opinion et la conversation. 67
l'expérience, Tenquêle, ou, en tout cas, le raisonnement, la déduction fondée sur des textes.
Les luttes ou les alliances de ces trois forces, leurs froissements, leurs empiétements réciproques, leur mutuelle action, leurs relations multiples et variées, sont l'un des intérêts poignants de Thistoirc. La vie sociale n*a rien de plus intestinal ni de plus fécond que ce long travail d'opposition et d'adaptation souvent sanglantes. La tradition, qui reste toujours nationale, est plus resserrée entre des limites fixes, mais infiniment plus profonde et plus stable que TOpinion, chose légère et passagère comme le vent, et, comme lui, expansive, aspirant toujours à devenir internationale ainsi que la raison. On peut dire, en général, que la falaise de la tradition est rongée sans cesse par le débordement de l'Opinion, marée sans reflux. L'opimon est d'autant plus forte que la tradition Test moins, ce qui ne veut pas dire que la raison alors est moins forte aussi. Au moyen âge, la raison, représentée par les Universités, les Conciles et les Cours de justice, avait bien plus de force qu'aujourd'hui pour résister à l'opinion populaire et la refouler; elle en avait beaucoup ïnoins, il est vrai, pour combattre et réformer la tradi- 'ion. Le malheur est que ce n'est pas seulement contre la tradition, chose déjà bien grave, mais aussi contre la raison, raison judiciaire, raison scientifique, raison législative ou politique à l'occasion, que l'Opinion contemporaine est devenue toute-puissante. Si elle û envahit pas les laboratoires des savants, — seul asile inviolable jusqu'ici, — elle déborde les prétoires, elle sub-
merge les Parlememts, et il n'est rien de si alarma que ce déluge dont rien ne fait prévoir la fin prochain
Après ravoir circonscrite, essayons de la miei définir.
L'Opinion, dirons-nous, est un groupe momenla et plus ou moins logique de jugements qui, réponda à des problèmes actuellement posés, se trouvent repi duits en nombreux exemplaires dans des personn du même pays, du même temps, de la même sociél
Toutes ces conditions sont essentielles. Il estasse tiel aussi que chacune de ces personnes ait une cor cience plus ou moins nette de la similitude des jug ments qu'elle porte avec les jugements portés p autrui; car, si chacune d'elles se croyait isolée da son appréciation, aucune d'elles ne se sentirait et : serait par là resserrée dans une association plus élroi avec ses pareilles, inconsciemment pareilles. Or, po que la conscience de cette ressemblance d'idées exis parmi les membres d'une société, ne faut-il pas q cette ressemblance ait pour cause la manifestati< par la parole, par l'écriture ou par la Presse, d'u: idée individuelle au début, puis peu à peu généralisé La transformation d'une opinion individuelle < une opinion sociale, en « l'opinion », est due à parole publique dans l'antiquité et au moyen âge, à Presse de nos jours, mais, dans tous les temps et ava tout, aux conversations privées dont nous alloj parler bientôt.
On dit l'opinion, mais il y a toujours deux opinioj en présence, à propos de chaque problème qui se pos
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Seulement Tune des deux parvient assez vite à éclipser lautre par son rayonnement plus rapide et plus éclatant, ou bien parce que, quoique la moins répandue, elle est la plus bruyante (1).
A toutes les époques, même les plus barbares, il y a eu une opinion, mais elle différait profondément de cequenous appelons ainsi. Dans le clan, dans la tribu, dans la cité antique môme et dans la cité du moyen %e, tout le monde se connaissait personnellement, et quand, par les conversations privées ou les discours des orateurs, une idée commune s'établissait dans les esprits, elle n'y apparaissait pas comme une pierre tombée du ciel, d'origine impersonnelle et d'autant plus prestigieuse ; chacun se la représentait liée au ^^nibre de voix, au visage, à la personnalité connue d où elle lui venait et qui lui prêtaient une physionomie vivante. Pour la même raison, elle ne servait de ^^^n qu'entre des gens qui, se voyant et se parlant tous ^^55 jours, ne s'abusaient guère les uns sur les autres. Aussi longtemps que l'étendue des Etats n'a pas dépassé les remparts de la cité ou tout au plus les *^ontières d'un petit canton, l'opinion ainsi formée, ^i*iginale et forte, forte contre la tradition elle-même l^^rfois, mais surtout contre la raison individuelle, a
(1) Une opinion a beau être répandue, elle ne manifeste guère si elle ^^t modérée; mais, si peu répandue que soit une opinion violente, eUe ^^stnifeste beaucoup. Or, les « manifestations », expression à la fois très ^^mpréhensive et très claire, jouent un rôle immense dans la fusion et * «ntre-pénétraUon des opinions de groupes divers et dans leur propagation. Par les manifestations, ce sont les opinions les plus violentes qui ^^ïit le plus tôt et le plus nettement conscience de leur coexistence, et t^ar là leur expansion est favorisée étrangement.
joué dans le gouvernement des hommes le rôle p pondérant du chœur dans la tragédie grecque, r que l'opinion moderne, de toute autre origine, ten^ conquérir à son tour dans nos grands Etats ou dî nos immenses fédérations en voie de croissance. ^U dans Tintervalle prodigieusement long qui sépare deux phases historiques, l'importance de Topin subit une dépression énorme, qui s'explique par t morcellement en opinions locales, sans trait d'un habituel entre elles et ignorantes les unes des autres Dans un Etat féodal, tel que l'Angleterre ou rance du moyen âge, chaque ville, chaque boi avait ses dissension?* 'intestines, sa politique à pari les courants d'idées ou plutôt les tourbillons d'id qui tournoyaient sur place dans ces lieux clos élai aussi différents d'un lieu à l'autre qu'étrangers et différents les uns aux autres, du moins en temps oi naire. Non seulement, dans ces localités, la politi< locale était absorbante, mais dans la mesure, danj faible mesure où l'on s'intéressait à la politique na nale, on ne s'en occupait qu'entre soi, on ne se fai: qu'une vague idée de la manière dont les môr questions étaient résolues dans les villes voisines n'y avait pas « l'opinion », mais des milliers d\ nions séparées, sans nul lien continuel entre elles. Ce lien, le livre d'abord, le journal ensuile et a bien plus d'efficacité, l'ont seuls fourni. La prc périodique a permis à ces groupes primaires d'il vidus unanimes de former un agrégat secondaire très supérieur dont les unités s'associent étroitera
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sans s'être jamais vues ni connues. De là des différences importantes, et, entre autres, celle-ci : dans les groupes primaires, les voix ponderaniur plutôt que namerantur, tandis que, dans le groupe secondaire et beaucoup plus vaste, où Ton se tient sans se voir, à Faveugle, les voix ne peuvent être que comptées et non pesées. La Presse, à son insu, a donc travaillé à créer h puissance du nombre et à amoindrir celle du caractère, sinon de Tintelligence.
Du même coup elle a supprimé les conditions qui rendaient possible le pouvoir absolu des gouvernants. Il était grandement favorisé, en effet, par le morcellement local de Topinion. Bien plus, il y trouvait s^ .. raison d'être et sa justification, iju'est-ce qu'un pays dont les diverses régions, les villes, les bourgs ne sont pas reliés par une conscience collective de leur unité de vues? Est-ce vraiment une nation ? Est-ce autre chose qu'une expression géographique ou tout au plus politique? Oui, c'est une nation, mais en ce sens seulement que la soumission politique de ces diverses fractions d'un royaume à un même chef est déjà un commencement de nationalisation. Dans la France de Philippe le Bel, par exemple, à l'exception de quelques i*ares occasions où un danger commun mettait au pre- ^ler plan de toutes les préoccupations, dans toutes les villes, dans tous les fiefs, le même sujet d'inquiétude générale, il n'y avait pas d'esprit pub lie y il n'y avait que ^^^ esprits locaux, mus séparément par leur idée fixe ou ^^^r passion fixe. Mais le roi, par ses fonctionnaires, ^vail connaissance de ces états drames si divers, et, les
rassemblant en lui, dans la connaissance sommai) qu'il en avait et qui servait de fondement à ses dessein il les unifiait de la sorte.
Unification bien frêle, bien imparfaite, donnant i roi seul quelque vague conscience de ce qu'il y avî de général dans les préoccupations locales. Son m était le seul champ de leur mutuelle pénétratio Quand les États généraux étaient réunis, un nouve pas était fait vers cette nationalisation des opinio régionales et cantonales. Dans le cerveau de chaq député elles se rencontraient, se reconnaissaient se blables ou dissemblables, et le pays tout entier, 1 yeux tournés vers ses représentants, s'intéressani leurs travaux dans une faible mesure, infiniment moi que de nos jours, donnait alors, par exception, spectacle d'une nation consciente d'elle-même, bien vague aussi, bien lente et obscure, était ce conscience intermittente, exceptionnelle. Les séan( des Etats n'étaient pas publiques. En tout cas, fai de presse, les discours n'étaient point publiés, faute de postes même, les lettres ne pouvaient suppl< à cette absence des journaux. En somme, on sav£ par des nouvelles plus ou moins dénaturées, colp< tées de bouche en bouche, après des semaines et c mois, par des voyageurs à pied ou à cheval, c moines vagabonds, des marchands, que les Et; s'étaient réunis et qu'ils s'étaient occupés de tel ou sujet, voilà tout.
Observons que les membres de ces assemblée durant leurs courtes et rares réunions, formaient, e
aussi, un groupe local, foyer d'une opinion locale intense, née de contagions d'homme à homme, de rapports personnels, d'influences réciproques. Et c'est grâce à ce groupe local supérieur, temporaire, électif, que les groupes locaux inférieurs, permanents, héréditaires, composés de parents ou d'amis traditionnels dans les bourgs et les fiefs, se sentaient unis 'en un faisceau passager.
Le développement des postes, en multipliant les correspondances publiques d'abord, privées ensuite, — le développement des routes, en multipliant les contacts nouveaux de personne à personne, — le développement des armées permanentes, en faisant se connaître et fraterniser sur les mêmes champs de bataille des soldats de toutes les provinces, — enfin le développement des cours, en appelant au centre flionarchique de la nation l'élite de la noblesse de tous les points du sol, ont eu pour effet d'élaborer par degrés 'esprit public. Mais il était réservé à la machine à Jniprimer d'opérer pour la plus haute part cette grande ®uvre. Il appartient à la presse, une fois parvenue à ^^ phase du journal, de rendre national, européen, cosmique, n'importe quoi de local, qui, jadis, quel que ^^^ son intérêt intrinsèque, serait demeuré inconnu ^^ delà d'un rayon borné.
Un c beau crime » est commis quelque part ; aussitôt 1^ presse s'en empare et, pendant quelque temps, le
public de France, d'Europe, du monde, ne s'occup< plus que de Gabrielle Bompard, de Pranzini ou d Taffaire de Panama. L'affaire Lafarge, à propos d'ui « uxoricide » commis dans le fond d'un château di Limousin, a été Tun des premiers débats judiciaire qui aient reçu de la presse périodique, déjà adulte o adolescente à cette époque, une extension nationale 11 y a un siècle et demi, qui aurait parlé d'une affair pareille en dehors des limites du Limousin? Si l'on parlé de l'affaire Calas et d'autres du même genre, c'es à raison de l'immense renommée de Voltaire et d l'intérêt extrajudiciaire qu'attachaient à ces cause fameuses les passions du temps : intérêt nullemen local, on ne peut plus général, au contraire, puisqu'; s'agissait, à tort ou à raison, d'erreurs judiciaires qi étaient un grand procès fait à nos institutions, à notr magistrature tout entière. J'en dirai autant de l'émc national suscité en d'autres temps par l'affaire de Templiers.
On peut affirmer que jusqu'à la Révolution française il n'y a pas eu si beau crime de droit commun, no politique, non exploité par des sectaires, pour leqm la France entière se soit passionnée.
La chronique judiciaire, telle que nous la connais sons, élément malheureusement si important aujoui d'hui de la conscience collective, de l'opinion, la chro nique judiciaire fait, sans nulle alarme, et par pur indiscrétion désintéressée ou curiosité théâtrale, cor verger pendant des semaines entières tous les regard d'innombrables spectateurs épars, immense et invi
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sible Colisée, vers un môme drame criminel. Ce spectacle sanglant, le plus indispensable et le plus passionnant de tous pour les peuples contemporains, était inconnu de nos aïeux. Nos grands-pères les premiers ont commencé à le goûter.
Tâchons d'être plus précis. Dans une grande société divisée en nations, subdivisée en provinces, en fiefs, en villes, il y a toujours eu, même avant la presse, une opinion internationale, s*éveillant de loin en loin ; — sous celle-ci, des opinions nationales, intermittentes aussi, déjà plus fréquentes; — sous celles-ci, des opinions régionales et locales à peu près continues. Ce sont là les strates superposés de Tesprit public. Seulement la proportion de ces diverses couches, comme importance, comme épaisseur, a considérablement varié, et il est facile de voir dans quel sens. Plus on remonte haut dans le passé et plus l'opinion locale est dominante. Nationaliser peu à peu et inter-' nationaliser même de plus en plus Tesprit public : ^elle a été l'œuvre du journalisme.
Le journalisme est une pompe aspirante et foulante d informations qui, reçues de tous les points du globe, Cû3que matin, sont, le jour même, propagées sur tous 'es points du globe en ce qu'elles ont ou paraissent avoir d'intéressant au journaliste, eu égard au but quil poursuit et au parti dont il est la voix. Ses informations, en réalité, sont des impulsions peu à peu
irrésistibles. Les journaux ont commencé par expri- ^^^ l'opinion, l'opinion d'abord toute locale de groupes privilégiés, une cour, un parlement, une capi-
taie, dont ils reproduisaient les commérages, les discussions, les discours; ils ont fini par diriger presque à leur gré et modeler l'opinion, en imposant aux discours et aux conversations la plupart de leurs sujets quotidiens.
On ne saura, on n'imaginera jamais à quel point le journal a transformé, enrichi à la fois et nivelé, unifié dans r espace et diversifié dans le temps les conversations des individus, même de ceux qui ne lisent pas de journaux, mais qui, causant avec des lecteurs de journaux, sont forcés de suivre l'ornière de leurs pensées d'emprunt. Il suffit d'une plume pour mettre en mouvement des millions de langues.
Les parlements d'avant la Presse différaient si profondément des parlements depuis la Presse qu'ils semblent n'avoir avec ceux-ci que le nom de commun. Ils en différaient par leur origine, par la nature de leur mandat, par leur fonctionnement, par l'étendue et l'efficacité de leur action. Avant la Presse, les députés des Cortès, des Diètes, des Etats généraux ne pouvaient exprimer l'opinion, qui n'existait pas encore ; ils n'exprimaient que des opinions locales, d'une toute autre nature, nous le savons, ou des traditions nationales. Ces assemblées n'étaient qu'une juxtaposition d'opinions hétérogènes, ayant trait à des questions particulières et différentes et qui, pour la première fois, apprenaient à sentir leurs dissonances ou leurs
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accords. Ces opinions locales prenaient ainsi les unes des autres une conscience toute locale elle-même, renfermée dans une étroite enceinte, ou ne rayonnant avec quelque intensité que dans la ville où ces réunions avaient lieu. Aussi, quand cette ville était une capitale comme Londres ou Paris, son conseil municipal pouvait-il se croire autorisé à rivaliser d'importance avec la Chambre des députés de la nation, ce qui explique, pendant la Révolution française même, les prétentions exorbitantes de la Commune de Paris affrontant ou subjuguant la Constituante, l'Assemblée nationale, la Convention. C'est que la Presse alors, dépourvue des ailes immenses que les chemins de fer et les télégraphes lui ont attachées, ne pouvait mettre le Parlement en communication rapide et intense qu'avec l'opinion parisienne. A présent, tout parlement européen, grâce à la Presse adulte, est en contact continuel et instantané, en rapport vivant d'action et de réaction réciproque, avec l'opinion, non plus d'une seule grande ville, mais de tout le pays dont il est à la fois l'une des manifestations et l'une des excitations principales, le miroir courbe et le miroir ardent. Au lieu de faire se juxtaposer des esprits locaux et distincts, il fait s'entrepéné.trerles expressions multiples, les facettes variées, d'un même esprit national.
Les parlements anciens étaient des groupes de mandats hétérogènes, relatifs à des intérêts, à des droits, à des principes distincts ; les parlements nouveaux sont des groupes de mandats homogènes, alors même que contradictoires, comme ayant trait à des préoccu-
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pations identiques et conscientes de leur identité. — En outre, les députés anciens étaient dissemblables entre eux par les particularités originales de leurs modes d'élection, tous fondés sur le principe àt l'inégalité et de la dissemblance électorales des divers individus, sur le caractère éminemment personnel du droit de suffrage. La puissance du nombre n'était pas encore née ou reconnue légitime; et, pour celte même raison, dans les délibérations des asseiï^blées élues de la sorte, la simple majorité numérique n'était regardée par personne comme- donnant for^^ de loi.
Dans les États les plus « arriérés », Tunanimité él& î** requise, et la volonté de tous les députés moins i^^^ était tenue en échec par l'opposition de Tunique dis^ *'
dent. Ainsi, ni pour le recrutement des représentants, ^^* pour leur fonctionnement, la loi du nombre n'était co^^' ' çiie ni concevable avant l'épanouissement de la Pres^^^ et la nationalisation de l'opinion. Après, nulle auti '^ loi ne semble être imaginable; en dépit de tous 1er ^ périls et de toutes les absurdités qu'il implique, le su^ iVage universel s'impose partout, degré par degré, er"^^ attendant qu'il ait lui-môme la sagesse de se réformer et, en dépit d'objections évidentes, on admet que toul le monde doit se courber devant la plus grave décisions^ votée parla moitié des voix plus une.
Le suffrage universel et l'omnipotence des majorités parlementaires n'ont été possibles que par l'action prolongée et accumulée de la Presse, condition sine qua non d'une grande démocratie niveleuse ; je ne dis pas
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d'une petite démocratie limitée aux remparts d'une cité grecque ou d'un canton suisse.
Les différences que je viens d'indiquer en expliquent une autre, à savoir la souveraineté inhérente aux parlements depuis la Presse et h laquelle les parlements d'avant la Presse n'ont jamais eu l'idée de prétendre. Ils n'ont pu être égaux, puis supérieurs au roi que lorsque, aussi bien, puis mieux que le roi, ils ont incarné la conscience nationale, accentué en les exprimant Topinion et la volonté générales déjà nées, qui participent pour ainsi dire à leurs délibérations, et vécu avec elles en si intime union que le monarque n'ait pu persister à se dire leur unique ou leur plus parfaite représentation. Tant que ces conditions n'ont pas été remplies, — et elles ne le sont dans l'ère des grands Etats qu'après l'avènement du journalisme, — les assemblées les plus populaires, môme en temps de révolution, ne parviennent pas à persuader aux peuples ni à se persuader elles-mêmes qu'elles disposent du pouvoirsouverain ; et en présence d'un roi vaincu, désarmé, à leur merci, ce semble, on les voit respectueusement transigeraveclui, se croire heureuses d'obtenir de lui, d'un Jean sans Terre, par exemple, une charte octroyée, reconnaissantainsi, non par superstition mais par raison, par une raison de logique sociale profonde et cachée, la nécessité de sa prérogative. Les monarchies d'avant la Presse pouvaient et devaient être plus ou moins absolues, intangibles et sacrées, parce qu'elles étaient toute l'unité nationale ; depuis la Presse, elles ne peuvent plus l'être, parce que l'unité nationale s'est faite
en dehors d'elles et mieux que par elles. Elles peuven*^ subsister cependant, mais aussi dilTérentes des monar^ chies anciennes que les parlements contemporains peuvent Tètre des parlements passés. Le monarque d'autrefois avait pour mérite suprême de constituer l'unité et la conscience de la nation ; le monarque d'aujourd'hui ne peut plus avoir d'autre raison d'être que (ïexprimer cette unité constituée hors de lui par la continuité d'une opinion nationale consciente d'ellemême, et de s'y conformer ou de s'y plier sans s'y asservir. \
Pour en finir avec le i. . -social de la Presse, n'estce pas aux grands progrès de la Presse périodique que nous devons surtout la délimitation plus nette et plus large, le sentiment nouveau et plus accusé des nationalités, qui caractérise politiquement notre époque contemporaine? N'est-ce pas elle qui a fait croître, en môme temps que notre internationalisme, notre nationalisme, qui paraît en être la négation et pourrait bien n'en être que le complément? Si le nationalisme croissant, à la place du loyalisme décroissant, est devenu la forme nouvelle de notre patriotisme, ne fautil pas en faire honneur à cette même puissance terrible et féconde? On peut s'étonner de voir, à mesure que les États s'entremêlent et s'entre-imitent, s'assimilent et moralement s'unifient, la démarcation des nationalités s'approfondir et leurs oppositions apparaître irréconciliables. On ne comprend pas, à première vue, ce contraste du xix* siècle nationaliste avec le cosmopolitisme du siècle précédent. Mais ce résultat, d'aspect
paradoxal, est le plus logique du monde. Pendant que s'activait et se multipliait rechange des marchandises, des idées, des exemples de toutes sortes entre peuples voisins ou éloignés, celui des idées, en particulier, progressait beaucoup plus rapidement encore, grâce aux journaux, entre les individus de chaque peuple parlant la môme langue. Aussi, bien que la différence absolue des nations eût diminué parla, leur différence relative et consciente en était accrue. Observons que les limites géographiques des nationalités, à notre époque, tendent de plus en plus à s^ ibndre avec celles des langues principales. Il est ..s États où la lutte des langues et la lutte des nationalités ne font qu'un. La raison en est que le sentiment national a été ravivé par le journalisme, et que le rayonnement vraiment efficace des journaux s'arrête aux frontières de l'idiome dans lequel ils sont écrits.
L'influence du livre, qui a précédé celle du journal, et qui au xviii* siècle comme au xvii" a été dominante, ne pouvait produire les mêmes effets; car si le livre faisait sentir aussi à tous ceux qui le lisaient dans la même langue leur identité philologique, il ne s'agissait plus là de questions actuelles et simultanément passionnantes pour tous. L'existence nationale est bien attestée par les littératures, mais ce sont les journaux qui attisent la vie nationale, qui soulèvent les mouvements d'ensemble des esprits et des volontés en leurs quotidiennes fluctuations grandioses. Au lieu de puiser son intérêt propre, comme le journal, dans l'actualité concrète de ses informations, le livre cherche à intéresser
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avant tout par le caractère général et abstrait des idées qu'il apporte. Il est donc plus apte à susciter un courant humanitaire, comme Ta fait notre littérature du xviir siècle, qu'un courant national ou même international. Car international et humanitaire font deux : une fédération européenne, telle que nos internationalistes peuvent s'en faire une notion très positive, n'a rien de commun avec « l'humanité » divinisée par les encyclopédistes, dont Auguste Comte a dogmatisé les idées sur ce point. Par suite, il y a lieu de penser qu'à la prépondérance du livre sur le journal comme éducateur de l'opinion tient le caractère cosmopolite et abstrait des tendances de l'esprit public au moment où s'est ouverte la Révolution de 1789.