LA CONVERSATION
Nous venons de jeter un premier coup d'œil, épars et rapide, sur notre sujet pour donner une idée de sa complexité. Nous nous sommes surtout attaché, après avoir défini l'opinion, à montrer ses rapports avec la presse. Mais la presse n'est qu'une des causes de Topinion, et lune des plus récentes. Si nous l'avons étudiée tout d'abord, c'est qu'elle est la plus en vue. Mais il convient d'étudier maintenant, et avec plus d'étendue, car c'est un domaine inexploré, le facteur de l'opinion que nous avons déjà reconnu être le plus continu et
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e plus universel, sa petite source invisible qui coule en oui temps el en tout lieu d'un flot inégal : la converialion. D'abord la conversation d'une élite. Dans une etlre de Diderot à Necker, en 1775, je trouve cette défilition très juste: « L'opinion, ce mobile dont nousconlaissons toute la force pour le bien et pour le mal, i'est, à son origine, que Tefi'et d'un petit nombre rhommes qui parlent après avoir pensé, et qui forment ^ns cesse, en différents points de la société, des centres d'instruction d'où les erreurs, et les vérités raidonnées gagnent de proche en proche jusqu'aux lerniers confins de la cité où elles s'établissent comme 'es articles de foi. » Si on ne causait pas, les journaux auraient beau paraître — et on ne conçoit pas dans cette O'pothèse leur publication — ils n'exerceraient sur les 'Sprils aucune action durable et profonde, ils seraient omme une corde vibrante sans table d'harmonie ; au ontraire, à défaut de journaux et même de discours, • conversation, si, sans ces aliments, elle parvenait
progresser, ce qui est difficile à concevoir aussi, ^urrait, à la longue, suppléer dans une certaine ^sure le rôle social de la tribune et de la presse ^rnme formatrice de l'opinion.
Par conversation, j'entends tout dialogue sans utià directe et immédiate, où l'on parle surtout pour ^rler, par plaisir, par jeu, par politesse. Celte définit>n exclut de notre sujet et les interrogatoires judiaires et les pourparlers diplomatiques ou commer- ^aux et les conciles, et même les congrès scientifiques, »ien qu'ils abondent en bavardages superflus. Elle
n'exclut pas le flirt mondain ni en général les eau séries amoureuses, malgré la transparence fréquente de leur but qui ne les empêche pas d*ètre plaisanter par elles-mêmes. Elle comprend d'ailleurs tous lej entretiens de luxe entre barbares même et entre sauvages. Si je ne m'occupais que de la conver sation polie et cultivée comme un art spécial, je n( devrais guère la faire remonter plus haut, du moini depuis l'antiquité classique, que le xv' siècle en Italie le xvi* ou le xvii* siècle en France, puis en Angleterre le xviii" en Allemagne. Mais, bien longtemps avan l'épanouissement de cette fleur esthétique des civili sations, ses premiers boutons ont commencé à s» montrer sur Tarbre des langues; et pour être moin féconds que les causeries d'une élite en résultat visibles, les entretiens terre à terre des primitifs n laissent pas d'avoir leur grande importance sociale Jamais, sauf en duel, on n'observe quelqu'un ave toute la force d'attention dont on est capable qu'à l condition de causer avec lui. C'est là le plus constant le plus important effet, et le moins remarqué de la coo versation. Elle marque l'apogée deYatlention spontané que (1) les hommes se prêtent réciproquement et pa laquelle ils s'entre-pénètrent avec infiniment plus dprofondeur qu'en aucun rapport social. En les faisan s'aboucher elle les fait se communiquer par une actioi aussi irrésistible qu'inconsciente. Elle est, par suite l'agent le plus puissant de l'imitation, de la propa
(1) On connaît les claires et profondes études de M. Ribol sur « Tattcn lion spontanée » dont il a montré Timportance.
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on des sentiments, des idées, des modes d'action, liscours entraînant et applaudi est souvent moins [estif, parce qu'il avoue l'intention de l'être. Les locuteurs agissent les uns sur (1) les autres, de près, par le timbre de voix, le regard, la physioie, les passes magnétiques des gestes, et non pas îment par le langage. On dit avec raison d'un causeur qu'il est un charmeur dans le sens magique not. Les conversations téléphoniques, où font il la plupart de ces éléments d'intérêt, ont pour Héristique d'être ennuyeuses quand elles ne sont Jurement utilitaires.
quissons le plus brièvement possible la psycho-
ou plutôt, et pour ainsi parler, la sociologie
conversation. Quelles sont ses variétés? Quelles
Hé ses phases successives, son histoire, son évo-
n? Quelles sont ses causes et quels sont ses
>? Quels sont ses rapports avec la paix sociale,
l'amour, avec les transformations de la langue,
naœurs, des littératures? Chacun de ces aspects
sujet si vaste demanderait un volume. Mais nous
Duvons avoir la prétention de l'épuiser.
.es despotes le savent bien. Aussi surveillent-ils avec un soin lies entretiens de leurs sujets et les empêchcnt-ils le plus possible scr entre eux. Les maîtresses de maison autoritaires n*ainient pas urs domestiques causer avec des domestiques étrangers, car elles
que c'est ainsi qu'ils m se montent la tête ». Dès le temps de Caton ^n, les dames romaines se réunissaient pour babiller, et le farouche ir voit de mauvais œil ces petits cercles féminins, ces ébauches de
féministes. Dans ses conseils à son intendant, il lui dit, à propos emme de celui-ci : « Qu'elle te craigne, qu'elle n'aime pas trop le lu'ellc voie le moins possible ses voisines ou d'autres femmes. «
Les conversations diffèrent beaucoup d'après nature des causeurs, leur degré de culture, situation sociale, leur origine rurale ou urbaine, I( habitudes professionnelles, leur religion. Elles diffè comme sujets traités, comme ton, comme cérémoi comme rapidité d'élocution, comme durée. On a mei la vitesse moyenne de la marche des piétons dans diverses capitales du monde, et les statistiques q en a publiées ont montré Tassez grande inégalit ces vitesses, ainsi que la constance de chacune d'e Je me persuade que, si on le jugeait à propos, pourrait mesurer aussi bien la rapidité d'élocu propre à chaque ville et qu'on la trouverait très gale d'une ville à l'autre, ainsi que d'un sexe à l'ai Il semble que, à mesure que Ton se civilise davant on marche et on parle plus vite. Dans son Voyag Japon y M. Bellessort note « la lenteur des coi salions Japonaises, les hochements de tète, les c immobiles agenouillés autour d'un brasero ».
les voyageurs ont remarqué aussi le parler lent Arabes et d'autres peuples primitifs. L'avenir est-i! peuples de parler lent ou de parler rapide? De p rapide, probablement, mais il vaudrait la pein crois, de traiter avec une précision numérique ce de notre sujet, dont l'étude ressortirait à une sori psycho-physique sociale. Les éléments, pour le ment, en font défaut.
La conversation est d'un tout autre ton, d'une 1 autre rapidité même, entre inférieur et supérieu entre égaux — entre parents ou entre étranger
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entre personnes du même sexe ou entre hommes et femmes. Les conversations de petite ville entre concitoyens qui sont liés les uns aux autres par des amitiés héréditaires, sont et doivent être bien dilTérentes des conversations de grande ville entre gens instruits qui se connaissent très peu. Les uns comme [ les autres parlent de ce qu'il y a de plus connu et de ' plus commun entre eux en fait d'idées. Seulement, ce qu'il y a de commun à cet égard entre les derniers leur est commun aussi, puisqu'ils ne se connaissent par personnellement, avec une foule d'autres personnes : de là leur penchant à causer de sujets généraux, à discuter les idées d'un intérêt général. Mais les premiers n'ont pas d'idées qui leur soient plus communes et en niéme temps plus connues que les particularités de la vie et du caractère des autres personnes de leur connaissance : de là leur propension au commérage et à la médisance. Si Ton médit moins dans les cercles cultivés des capitales, ce n'est pas que la méchanceté ou la malignité y soit moindre; mais elle trouve ïïïoins à sa portée sa matière première, à moins qu'elle ^6 s'exerce, ce qu'elle fait souvent, sur les personnages politiques en vue ou sur les célébrités théû- '''ales. Ces polins publics ne sont, d'ailleurs, supérieurs ^^x potins privés, dont ils tiennent lieu, qu'en ce qu'ils ^ûtéressent, par malheur, un plus grand nombre de gens.
Laissant de côté beaucoup de distinctions secondaires, distinguons avant tout la conversation-lutte et ^^ conversation-échange, la discussion et la mutuelle
information. Il n'est pas douteux, comme nous le verrons, que la seconde va se développant au détriment de la première. Il en est de même au cours de la vie de l'individu qui, porté à discuter comme à se battre pendant son adolescence et sa jeunesse, évite la cantradiction et recherche l'accord des pensées en avançant en âge.
Distinguons aussi la conversation obligatoire, — cérémonial réglé et rituel, — et la conversation facultative. Celle-ci n'a généralement lieu qu'enti*^ égaux, et l'égalité des hommes favorise ses progrès» autant qu'elle contribue à rétrécir le domaine c3^ l'autre. Il n'est rien de plus grotesque, si on l'explique historiquement, que Tobligation imposa par des décrets aux fonctionnaires, par les con\r^' nances aux particuliers, de se faire ou de se rend des visites périodiques pendant lesquelles, assis e semble, ils sont forcés, une demi-heure ou une heu durant, de se torturer l'esprit pour se parler sans ri^^^ se dire ou pour se dire ce qu'ils ne pensent pas et M^^ pas se dire ce qu'ils pensent. L'acceptation universel 1^ d'une telle contrainte ne se comprend- que si l'c^^*^ remonte à ses origines. Les premières visites fait^^^ aux grands, aux chefs, par leurs inférieurs, a' suzerains par leurs vassaux, avaient pour objet pri cipal l'apport de présents d'abord spontanés et in guliers, plus tard coutumiers et périodiques, comcx^^ l'a abondamment montré Herbert Spencer; et ^* même temps il était naturel qu'elles fussent Tocc^^" sion d'un entretien plus ou moins dourt, consisl^^^'
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en compliments hyperboliques d'une part, en remerciements protecteurs de l'autre (1). Ici la conversation n'est que l'accessoire du cadeau, et c'est ainsi qu'elle est encore comprise par maints paysans des régions les plus arriérées dans leurs rapports avec les personnes d'une classe supérieure. Peu à peu, ces deux éléments des visites archaïques se sont dissociés, le présent devenant l'impôt, et l'entretien se développant à part, mais non sans garder, même entre égaux, quelque chose de son caractère cérémonieux d'autrefois. De là ces formules et ces formalités sacramentelles par lesquelles toute conversation commence et finit. Malgré leurs variantes, elles s'accordent toutes à manifester un souci trèsvif delà précieuse existence de celui à qui l'on parle, ou un désir intense de le revoir. Ces formules et ces formalités, qui vont s'abrégeant, mais qui n'en restent pas moins le cadre permanent delà conversation, impriment à celle-ci le cachet d'une véritable institution sociale.
Une autre origine des conversations obligatoires a dû être l'ennui profond que la solitude fait éprouver aux primitifs et en général aux illettrés quand ils ont des loisirs. L'inférieur alors se fait un devoir
(1) La coutume des visites et celle des cadeaux sont liées entre elles; il semble probable que la visite n'a été que la conséquence nécessaire du cadeau. La visite est, en somme, une survivance; le cadeau était sa raison d'être à l'origine et elle lui a survécu. Cependant il en reste quelque chose,-et, dans beaucoup de visites à la campagne, quand on va chez des hôtes qui ont des enfants, il est encore d'usage, dans beaucoup de pays, d'apporter des bonbons, des friandises. — Les compliments devaient être autrefois le simple accompagnement des cadeaux, de même que la visite. Et de même, après la désuétude des cadeaux, les compliments ont subsisté, mais peu à peu mutualisés et devenus conversation.
d'aller, même sans cadeau à la main, tenir c pagnie au supérieur et causer avec lui pour le dé nuyer. Par cette origine comme par l'autre, le; drement rituel des entretiens imposés s'explique i peine.
Quant aux conversations facultatives, leur soi en est dans la sociabilité humaine qui, de tout leo a jailli en libres propos au contact des pairs et camarades.
Puisque nous venons de toucher à révolution i conversation, ne devons-nous pas chercher plus ! ses premiers germes? Sans nul doute, quoiqu n'éprouve pas la tentation de remonter jusqt sociétés animales, au bavardage des moineaux • les arbres et au tumultueux croassement des corb en Tair. Mais on peut avancer sans crainte que, de plus anciens débuts du langage articulé et gesti le plaisir de parler pour parler, c'est-à-dire en so de causer, a dû se faire sentir. La création de la p est incompréhensible si Ton n'admet que la lan^ été le premier luxe esthétique de l'homme, le pre grand emploi de son génie inventif, qu'elle £ aimée et adorée pour elle-même, comme un objet < ou comme un jouet encore plus que comme un o La parole ne serait-elle pas née du chant, du ci dansé, de la même manière que l'écriture, bien tard, est née du dessin? Il semble que, avant de
parler quand ils se rencontraient de loisir, les hommes primitifs aient commencé par chanter ensemble ou se chanter Tun à l'autre. On pourrait voir un débris survivant de ces conversations musicales dans les chants alternés des bergers d'églogues, et aussi bien dans la coutume encore vivante des Esquimaux chez lesquels on chante contre quelqu'un au lieu de le railler. Leurs chants satiriques, alternés aussi, duels inoffensifs et prolongés, jouent le même rôle que les discussions animées parmi nous.
Une autre conjecture me paraît vraisemblable. Je reprends ma comparaison de tout à Theure. Bien longtemps avant de pouvoir servir aux usages familiers, aux correspondances entre amis ou parents, aux conversations épistolaires , l'écriture n'a été propre qu'aux inscriptions lapidaires, d'origine religieuse ou uionarchique, aux enregistrements solennels ou aux commandements sacrés. De ces hauteurs, par une série de complications et de vulgarisations séculaires, l'art d écrire est descendu jusqu'au point où les postes aux lettres sont devenues indispensables. Il en est de uiême de la parole. Longtemps avant d'être utilisable ^u conversation, elle n'a pu être qu'un moyen d'exprimer les ordres ou les avertissements des chefs ou 'es sentences des poètes moralistes. En somme, elle était d'abord, nécessairement, un monologue. Le dia- '^gue n'est venu qu'après, conformément à la loi ^'après laquelle l'unilatéral précède toujours le réciproque.
L'application de cette loi au sujet qui nous occupe
est susceptible de plusieurs significations pareillemt légitimes. D*abord, il est vraisemblable que, à la p mière aube de la parole, dans la première famille horde qui a entendu les premiers balbutiements, c' un individu mieux doué que les autres qui a eu le n nopoledu langage; les autres écoutaient, pouvant d le comprendre, avec effort, ne pouvant pas enc< rimiter. — Ce don spécial a dû contribuer à élever homme au-dessus des autres. D'où Ton peut indu que le monologue du père parlant à ses esclaves à ses enfants, du chef commandant ses soldats, a antérieur au dialogue des esclaves, des enfants, < soldats entre eux, ou avec leur maître. — En un ai sens, inverse du premier, l'inférieur plus tard s adressé au grand pour le complimenter, comme je l'ai • avant que celui-ci daignât lui répondre. Sans accej l'explication que donne Spencer de l'origine descom mcnts, qui seraient exclusivement dus, d'après lui, despotisme militaire, on doit reconnaître que le C( pliment a été la relation unilatérale qui, en se mul lisant, à mesure que l'inégalité s'atténuait, est devei la conversation, celle que j'ai appelée obligatoire. prière aux dieux, comme le compliment aux chefs, un monologue rituel, car le monologue est natun l'homme, et, sous la forme du psaume ou de l'ode, lyrisme de tous les temps, il marque la première ph de la poésie religieuse ou profane. Il est à remarq que, en se développant, la prière tend à se dialogi comme on le voit par la messe catholique; et l'on que des chants à Bacchus ont été le germe initial d<