CHAPITRE VIII
L'Opium chez les animaux
Nous avons précédemment donné la relation d'une coutume très ancienne, très fréquente dans les pays musulmans et qui consiste à faire prendre une certaine dose d'extrait d'opium aux chevaux dans le but de leur procurer un degré d'excitation qui les rende plus aptes à supporter les fatigues du voyage. C'est donc une pratique utilitaire et qui, n'étant mise en usage qu'accidentellement, est exempte de tout danger.
Dans sa Thèse de Paris, le Thorel, membre de la Mission scientifique du Mékong, rapporte l'observation suivante : les porcs nourris avec les feuilles et les capsules du pavot s'y accoutument et maigrissent quand on vient à leur supprimer cette alimentation. On a encore remarqué ce fait, que les abeilles n'existaient pas dans la province du Yunnan avant que le pavot n'y fût introduit, mais elles étaient élevées en grand nombre dans le Laos, au voisinage immédiat de la région chinoise : or, depuis que la culture du pavot s'est répandue dans le Yunnan, elle se sont tellement habitués à l'opiophagie, qu'elles périssent chaque année en grande quantité lors-
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qu'après la floraison de la plante, elles se trouvent privées des fleurs qu'elles ne peuvent plus butiner.
Elles sont, en un mot, victimes de cette tyrannie opiumique qui rappelle celle que nous avons signalée à propos des chevaux persans hennissant d'impatience quand on tarde à leur apporter la dose d'opium à laquelle on les a accoutumés.
A côté de cette opiophagie se placent des faits de morphinomanie par mode fumigatoire, rapportés dans les bulletins de la Société des Etudes indochinoises, par M. H. Jammes.
Tous ceux qui visitent les fumeries d'opium de Cochinchine et du Cambodge, sont frappés de voir la multitude de chats qui s'y rendent de tous les points avoisinants et s'y complaisent pour ne sortir que quand vient l'heure de la fermeture de ces établissements. M. L..., propriétaire à Dat-ho, près Saigon, possédait un gros chat qui, chaque fois, venait près de son maître au moment où il fumait son opium : bientôt il ronronnait de béatitude ; après la 8m«ou 10°>e pipe, le sommeil le gagnait et, pendant quelque temps, il dormait; une fois réveillé, il manifestait de l'agitation et recherchait avec insistance les caresses de son maître, puis il jouait avec les ustensiles de la fumerie : il sautait, il gambadait et si le lendemain on l'oubliait, en le laissant dehors à l'heure de la séance, il se répandait en miaulements jusqu'à ce qu'on lui eût ouvert la porte ; une fois admis, il se calmait, allait s'installer
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à sa place habituelle et s'apprôtait à savourer la délicieuse fumée.
M. M... a deux singes qui, chaque soir, sont amenés dans la fumerie : un jour, l'un d'eux, aveugle, trouve la boîte où l'on mettait le nhua ou dross, résidu de la pipe, il y goûte, le trouve à son gré et le croque à belles dents; il finit par en devenir si friand qu'aussitôt entré, il va droit à la précieuse boîte que sou odorat sait lui faire trouver quand par hasard elle a été déplacée ; alors il manifeste sa joie par une gymnastique animée et qui prouve en quelle haute estime il tient le nhua.
C'est donc un opiophage, mais son compagnon a des goûts plus raffinés : au vulgaire résidu, il préfère la vapeur parfumée que répand la pipe de son maître, près duquel il se tient immobile.
Ces deux frères sont arrivés à un tel degré de passion opiumique, que si le domestique les oublie à l'heure des pipes, ils poussent des cris et cherchent à briser leurs chaînes ; une fois délivrés, ils vont tout droit se placer sur le lit de camp et attendent avec calme que le maître arme sa pipe.
Si celui-ci est obligé de s'absenter, il a soin de recommander au domestique la ration de nhua de l'aveugle ; quant à l'autre, il s'attriste, refuse toute nourriture et n'est rendu à la gaieté que le jour où son maître revient.
Un riche négociant de Java possédait un gros macaque devenu morphinomane à ce point qu'il
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était difïicile de le maîtriser quand ou le privait d'assister à une séance de fumage.
Un notable marchand de Canton a un gros chien à longs poils, de race européenne, qui s'est habitué à se tenir à côté de lui à l'heure de l'opium : il lui souffle parfois de la fumée au museau et loin de s'en trouver incommodé, l'animal en éprouve une vive satisfaction.
Un jour le maître s'absente : le chien est donc subitement privé de la fumée qu'il aime tant : il devient triste, refuse toute nourriture et meurt.
Les Cambodgiens affirment qu'au moyen de la fumée d'opium on peut parvenir à domestiquer les animaux les plus rebelles.