CHAPITRE r
Historique du Pavot et de TOpium.
Les documents sur le pavot et l'opium abondent ; peu de sujets en fournissent autant ; il suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur l'Index catalogue, of the libmry of surgeon général office, United st^tes array, publié par la riche bibliothèque de Washington ; Cet Index comprend la mention de près de trois raille travaux, traitant les points de vue botanique, chimique, toxicologique, physiologique, thérapeutique, sans compter les publications des moralistes, les articles des journaux et revues, les pamphlets, l'imagerie satirique due au crayon des artistes anglais, chinois, etc., etc.
Quelle est la région du globe où le pavot apparaît pour la première fois ? C'est selon toute probabilité l'Asie, mais dans quelle partie ?
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Dans le Cyclopœdia Indiana, Balfour avance qu'il est fait mention de cette plante dans les plus anciens poèmes de l'Inde; il ajoute que le mot sanskrit apauyuui serait l'origine du mot grec, mais il n'indique pas les passages de ces poèmes et le mot apauyuui n'a pas la physionomie sanskrite. Son assertion peut donc être révoquée en doute. D'ailleurs, d'après l'Index général sanskrit du Rig-Veda, publié par Max Muller, le pavot ne se trouve pas dans ce livre, et s'il se rencontrait dans le Râmâyana ou dans le Mahâbharata, on le dirait dans le dictionnaire de Bôhtling, qui est le plus complet des ouvrages de ce genre.
Il est donc postérieur à l'époque où parurent ces poèmes : en effet, tous les dictionnaires sanskrits sont d'accord pour donner au pavot le nom de Khaskhasa, et à l'opium celui de Khaskhasarasas, c'est-à-dire jus ou essence de Khaskhasa.
Le dictionnaire tout sanskrit, le Çabdakalpadruma, donne à l'opium le nom de ahiphema, c'està-dire salive ou écume de serpent, substance employée en médecine.
On peut conclure de ces données que le pavot est connu depuis longtemps dans l'Inde, mais il est dilficile de fixer une date.
Les renseignements que nous possédons au sujet du pavot chez les anciens égyptiens ne tranchent pas la question d'une façon plus décisive.
Pline nous apprend que, de son temps, on fabriquait du faux opium à Alexandrie.
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Les lexiques coptes-arabes, qui datent du V« au VP siècle de notre ère, mentionnent la plante, mais sous son nom grec My,xov, ce qui prouverait peut-être que le pavot, n'ayant pas de nom égyptien propre, était seulement cultivé en Egypte, où il aurait été introduit avec son appellation grecque. Sa culture devait eu être très répandue, car Eltamini, cité par le médecin arabe Ibn-Baïthar (1,64) écrit : « Le véritable opium ne se rencontre ni eu Orient ni en Occident, mais seulement en Egypte et tout spécialement dans la Haute-Egypte, dans un endroit uommé Assiout. »
Le nom arabe du pavot dérive de noms indiens et persans : il s'appelle Khasbkhash, d'après A. ^e Caudolle, dans son Origine des plantes cultivées.
De ce côté, il faut donc renoncer à trouver quelqu'hiéroglyphe se rapportant à l'opium. Mais Dioscoride nous apprend que le .pavot portait, en ancien égyptien, le nom de Nanti. Il y a bien aussi un ancien nom Noun, écrit parfois Nounti, mais il serait téméraire d'allirmer qu'il se rapporte au pavot.
D'autre part les recherches que Schweinfurth a faites dans les tombes pharaoniques, ne l'ont jamais amené à la découverte du papaver somniferum, mais seulement d'une espèce voisine, le P. Rhœas, c'est-àdire le coquelicot.
Il faut donc en arriver à considérer que le pavot n'a pas été connu en Egypte avant la période grécoromaine.
Existait-il dans la Hore hellénique? Avant Homère,
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aucun document ne permet de l'aftirmer : mais le grand poète le connaissait et souvent il s'en sert dans ses descriptions : lorsque, dit-il, une flèche vint frapper la poitrine du second lils de Priam, il tomba et sa tète s'inclina, comme la fleur du pavot sur sa tige (1).
Quanta la Perse, le poème del'Avesta, qui est le plus ancien, n'en fait pas mention : du moins n'est-il indiqué dans aucun endroit du lexique de Ferdinand Justi.
Propriétés de rOpium.
Les propriétés du suc du pavot étaient-elles connues avant Hippocrate ou bien est-ce lui qui, le premier, les a mises à profit ?
Si nous ne sommes pas parvenu à élucider ce point, il est certain que l'illustre médecin de l'antiquité s'en est servi lui-même ainsi que l'établissent les passages suivants: il faut, dit-il, dans la leucorrhée, faire boire le pavot blanc mêlé à la graine d'ortie (2).
Dans un autre passage, il utilise contre la suffocation utérine les propriétés hypnotiques du suc de pavot et se sert même de ce qualificatif (3).
(1) Iliade, Liv. 8.
(2) T. Vlll — Liv. II., p. 253 el sniv., 5^ 110. Texte et traduction de Littré.
(3) Upnolikon meconion, id., p. 386, §201.
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Les Romains les connaissaient: La graine était employée comme fournissant une huile alimentaire et la tête servait de médicament et de poison : Virgile, dans les Géorgiques, l'appelle Céréale soporiferum.
Selon toute vraisemblance, ce sont les Arabes qui, initiés de bonne heure à la science des Grecs, peuvent être considérés comme les propagateurs du pavot et de ses propriétés dans toutes les contrées qu'ils visitèrent ; on peut même conjecturer qu'ils furent les premiers à s'en servir comme excitant.
Peuples nomades, vivant sous un climat torride, ayant à parcourir de vastes déserts, exposés à souffrir de la faim, ils s'aperçurent que le suc de la plante constitue un agent tonique et capable de raviver les forces ; ils l'utilisèrent donc et peu à peu l'habitude s'en généralisa. De nos jours, dans tous les Etats Ottomans, les voyageurs portent avec eux de petits lozanges contenant de l'opium et sur lesquels est écrite la légende Mash Allah, qui signifie, présent de Dieu.
Lorsque leur monture est exténuée, ils partagent avec elle le suc reconstituant et reprennent leur chemin. Cependant ils savent ne pas aller au-delà d'une certaine dose : l'opiophagie, dans le monde de l'Islam, ne s'est jamais élevée à la hauteur d'un abus : tout au moins peut-on avancer cette proposition pour les temps antérieurs à Mahomet : s'il eut existé, le Prophète n'eut pas manqué d'en faire
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rol)jet d'uue proscription : or la loi Korauique est
muetJ^e sur ce point.
Il y a bien une secte qui, plus tard, s'est adonnée
à l'abus de l'opium : ce sont les Thériakis, mais ce
sont là des faits isolés.
Lorsque nous étudierons les origines du pavot et
de l'opium en Chine, nous verrons qu'ils ont été
apportés par des voyageurs Arabes.
Ibn-Batoutah, qui parcourut l'Orient et l'Extrême- Orient au quatorzième siècle, ne fait aucune mention de l'opiophagie dans ses récits. Faut-il en inférer que cette pratique étiit inconnue de son temps? on peut conjecturer que s'il l'avait observée, il lui aurait consacré quelques mots comme il l'a fait au sujet du Haschich.
Nous sommes donc amené à admettre que l'opiophagie, eu tant que pratique sociale utilitaire, a pris naissance chez les arabes et, selon toute apparence, au milieu des populations de l'Asie mineure ; à quelle époque ? Elle ne semble pas très reculée, mais il est dillicile de la déterminer d'une manière précise.
Pour la Perse qui précède la conquête musulmane, les historiens ne |nous apprennent rien de cette pratique. Néanmoins nous inclinerions plutôt à croire qu'elle n'existait pas, par cette raison que, de nos jours, on ne la rencontre pas chez les Parsis, ces derniers fidèles du culte de Zoroastre, qui, pour échapper à l'Islam, se sont réfugiés dans la presqu'île indienne de Guzzarat et dont le nombre
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à Bombay, s'élève à plus de quarante mille (1).
Leur abstention, tout aussi bien du tabac que de l'opium fumé, est due au respect de la tradition.
Quoi qu'il en soit; malgré la renaissance de la civilisation iranienne au dixième siècle, la Perse n'en a pas moins subi le contact des arabes, et c'est par eux que l'opium s'est introduit chez elle comme il en a été du haschicli et du tabac.
Le P. Raphaël, qui a écrit un livre sur la Perse en 1660 (2), dit ceci : « -le Kokenar, pavot blanc, est une drogue permise par la loi; l'odeur du suc, au moment de l'incision des capsules, suffît pour mettre les gens hors d'eux-mêmes.
Dans Hispan et la Perse, il y a des académies pour les gens : ce sont les Kokenar Krone, petites cahuettes où s'assemblent ces messieurs : on y voit ces grands personnages qui pleurent ou qui rient aux anges, font contes à la cigogne, discourent et prennent mille postures. Ceux qui sont les plus honnêtes font cela dans leurs propres demeures et en leur particulier : pour la drogue ils l'envoient chercher à leur heure dans des bouteilles au Kokenar Krone. Quant à l'extrait pur ou Enfion, ils y sont si accoutumés que, s'ils s'abstiennent à l'heure habituelle, infailliblement après Sou 4 heures de souf-
(1) L» recencement de 1891 donne le cliilïre dp. 90.887 en augmentation sur celui de 1881 qui est de 85.397. Ils sont répandus dans toute l'Inde.
(2) Estât de la Perse-Public, de l'École des langues orientales annoté par Cli. Schefïer.
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fraDce, les voilà morts, et s'ils vont aux champs, oubliant la drogue, ils sont en danger de passer le pas avant de revenir chez eux.
Ceux qui veulent se faire mourir à l'aise, prennent un gros morceau d'Enfion et du vinaigre afin que les parents, s'apercevant de cela, ne donnent pas un vomitif: car l'Enfion avec le vinaigre pris par dessus, n'a plus aucun terme pour la mort; l'homme sommeille puis rit en même temps, et fait cela jusqu'à ce qu'il passe aux lieux où il n'y a plus que des pleurs. Le bengue ou bendj est fait avec du chanvre. Je ne crois pas que dix ou vingt mille personnes, en Perse, soient exemptes de ces drogues. Thériaki, kokenari et bengui sont pourtant regardés comme insultes : le tabac seul ou galion est reçu pour honnête folie ».
Cependant le P. Raphaël omet de mentionner l'édit promulgué en 1621 par Shah Abbas II et défendant l'opium: cet édit visait l'abus qui avait envahi l'armée, tout en faisant des réserves à l'égard de la pratique générale justifiée par les bienfaits qu'en retiraient les populations exposées aux miasmes des régions marécageuses.
L'usage devint bientôt national et aujourd'hui il est universel. Les accidents auxquels il donne lieu sont rares, tandis qu'il paraît être souvent suivi d'heureux effets lorsqu'il est modéré.
Cette assertion contredit un peu le jugement du P. Raphaël, rapporté précédemment, et surtout celui de Chardin qui, dans son voyage en Perse,
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s'exprime ainsi : « Dans tous les cafés, on vend une décoction de capsules fraîches de pavot à laquelle on mêle des vins. » (1) S'il a observé ce fait, ce dont il est permis de douter, il est certain que, de nos jours, il n'existe pas, et il est probable qu'il le tient de source indirecte : il commet également une exagération lorsqu'il avance que sur dix personnes, il y en a neuf qui sont opiophages.
En 1821, sir I. Malcolm écrivit une histoire de la Perse : il ne parle pas de l'opiophagie : mais plus tard il fit paraître, sous le voile de l'anonyme, ses Esquisses sur la Perse : dans un passage, il raconte l'anecdote suivante : « Je rencontrai un jour mon vieil ami Mahomed Riza Khan Byat, qui me parut plus jeune que dix ans auparavant. Chaque jour il prenait, à temps fixe, une quantité d'opium capable d'empoisonner trente personnes, selon les calculs de mon docteur. Il avait alors 78 ans : voyez-vous, me dit-il, les médecins chrétiens ne sont pas de bons prophètes, car l'un d'eux m'avertit que si je ne diminuais ma dose, je ne tarderais pas à succomber. Eh bien, je l'ai quadruplée, il y a de cela dix ans et aujourd'hui je me sens plus agile et plus alerte que jamais. Ce disant, il tourne sur sa selle, vise un but, puis, épaulant son fusil, il envoie une balle juste au point indiqué ; alors, étalant sa longue barbe, il me fait voir qu'elle n'a pas un seul poil blanc : enfin, il sort une tabatière que je lui avais donnée jadis, il
(1) T. III, p. 78.— 1811.
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l'ouvre et prendune poignée de pilules d'opium sans compter, puis me dit en souriant : que je voudrais donc voir en ce moment le médecin prophète ! (1)
LeD^Polak, ex-médecin du Shah de Perse, admet que la pratique de l'opiophagie est universelle, surtout près de la mer Caspienne, où l'on regarde son pouvoir desséchant comme utile contre le miasme paludéen (2),
Il se présente sous la forme de pastille ou de pilule : la pastille ou barsh est mêlée au mastic, à la jusquiame, à la rue, à l'asa lîetida, au pyrèthre, dans le but d'éviter la constipation : la pilule s'appelle habe-e-nishad, qui signifie pilule delà joie et est associée aux mêmes substances; pour les enfants, on confectionne un sirop ou sorbet appelé cherbet-e-khach-khach, A l'âge de quarante ans, tout Persan qui veut se soustraire à l'obésité ne manque pas de prendre, au moment du tiié, sa pilule quotidienne; mais il a grand soin que se soit à l'heure accoutumée : cette fixité est obligatoire : s'il oublie, il se sent mal à l'aise. Cette particularité s'observe également pour les chevaux : quand l'heure habituelle de la dose d'opium qu'on leur donne est venue, ils piaffent, sont inquiets et ne se calment que lorsqu'elle leur est servie.
Lorsqu'un malade a perdu connaissance, on lui met dans la bouche sa pilule à l'heure ordinaire.
De dix à cinquante ans, la dose est de cinq à