CHAPITRE IV
MouTement de la consommation de l'Opium «le)>iiis le traité de Namking.
Nous ;tvous vu qu'au lendemain même de la conclusiiMi du traité de Namking, l'importation de l'opiuui liidit'H en Chine avait subi une augmentation : v.ij.-i t'Q elïet les chiffres; de 1839 à 1840, 20,000 caiss.'s : de 1849 à 1850, 52,925 caisses ; de 1854 à 7s,354 caisses.
En J>i.V>, la ])rogression se ralentit, grâce à la production indigène; en effet, de 1355 à 1856, elle tombe à «V2,'i 27 caisses ; de 1865 à 1866 elle a gagné mais sans Mtteindre le chiffre de 1855, puisqu'elle ne donne que celui de 76,863 caisses.
D'après le rap[)ort des délégués de la Chambre de Comraoi-<-t;' de Shanghaï (1), en 1869, la production indigène en était arrivée à surpasser les envois de l'Inde.
Mais d ;iut i'e j)art, si la progression s'est un instant ralentie jusqu'en 1886, elle ne tardera pas à reprend r.' s;i marche ascendante d'autrefois : les
(1) I'. \sr.'.\.
CONSOMMATION DE l'oPIUM
^ chiffres suivants le prouvent : en 1870 ils s'élèvent à 95,043 caisses; eu 1880 à 96,839.
Donc de 1860 à 1880, en 20 ans, l'importation indienne a doublé et puisque la culture indigène a grandi elle-même, il est aisé de voir que la consommation de l'opium a augmenté et que la légalisation n'est pas, jusqu'à cette époque au moins, un palliatif bien eiïicace.
Le rapport des douanes maritimes pour l'année 1881 évalue à cent mille caisses le chiffre de l'importation exotique.
Une caisse égale cent catties.
Un catty vaut une livre, et la livre chinoise correspond à une livre 1/3 anglaise.
De plus, la livre chinoise est divisée en seize léang ou onces et chaque once est appelé mace.
Les sept millions de catties donnent un milliard cent vingt millions de maces préparées pour la pipe.
La moyenne pour chaque fumeur est de trois maces fournissant trente à trente-cinq pipes. Le chiffre de maces quotidiennes, divisé par la moyenne de la consommation d'un fumeur, porte à iin million le chiffre des fumeurs de l'opium exotique. La population chinoise s'élève à quatre cents millions. Admettons trois cents millions. Nous arrivons à ce résultat que le fumage est pratiqué par un Chinois sur trois cents.
Tels sont les chiffres présentés dans le Rapport de 1881 : à quelle évaluation arrive-t-il pour l'opium indigène?
Sur ce point il reconnaît que les éléments font défaut en raison de la vente clandestine ; tous les commissaires des ports auxquels la direction demande des renseignements, répondent que le trafic échappe à la surveillance des barrières intérieures et qu'ils sont dans l'impuissance d'être éclairés sur ce sujet : des bandes armées se forment, franchissent les défilés des montagnes et répandent la drogue qui échappe ainsi au contrôle et lèse le fisc : quant à l'opium de contrebande par mer, il est chargé sur des jonques qui se dissimulent aisément et se soustraient elles-mêmes à la douane.
Cependant, continue le rapport, si l'on admet que la production est égale à l'importation, on arrive comme précédemment au chiffre d'un million de fumeurs d'opium indigène : d'où il résulterait qu'il y a environ deux millions de fumeurs d'opium.
Or, ces évaluations sont entachées d'erreur. En effet, la quantité d'opium importée est exactement connue et on peut admettre qu'il y a bien en réalité un million de fumeurs qui l'emploient, mais ici intervient une donnée dont le Rapport ne tient pas compte et qui modifie singulièrement la statistique. Cet opium une fois fumé, sert encore deux ou trois fois (Ij : ce n'est pas, par conséquent un million de fumeurs d'opium importé, mais
(1) Sous le nom de dross : c'est le résidu laissé dans le fourneau de la pipe : dans un chapitre spécial nous donnerons des détails complémentaires sur ce point et sans lequel notre réfutation n'aurait pas de base.
CONSOMMATION DE l'OPIUM
trois ou quatre millions qui existent en réalité. Venons maintenant à l'opium indigène.
Le Rapport évalue à un million le nombre de ceux qui le fumént : admettons un instant qu'en 1881 ce chilïre fut exact, c'est-à-dire qu'il y eut bien un million de fumeurs de cet opium, les dross pouvant être utilisés non idus seulement deux à trois fois comme ceux de l'opium indien, mais six à sept fois, il en résulte qu'il y avait à cette époque six à sept millions de fumeurs de dross ajoutés au million de fumeurs d'opium de première main. Mais les chiffres de la production indigène de 1881 ne sont plus vrais actuellement : le mouvement de progression dans cette production, signalé par divers observateurs tels que le baron de Ricbtofen, Baber et d'autres, l'est de nouveau dans le Rapport de M. Donald, consul britannique (n" 13, pour l'année 1832) : il accuse un accroissement trois fois plus considérable que l'importation dans les provinces du Set-Chouan, du Yun-nan et du Hou-pé. Dans les ports d'Ichang, de Wen-Chow, New-Chang, Chefoo, Tientsin, Hang-Kow, Shanghaï, etc., c'est encore l'opium chinois qui prédomine soit seul, soit associé à l'exotique.
L'abandon graduel de ce dernier et qui marche d'un pas rapide, a pour raison principale la qualité de l'opium chinois, qui gagne chaque jour, grâce aux perfectionnements dans la culture, et surtout parce qu'il peut servir six à sept fois, tandis que les
dross de l'opium chinois ne sont utilisés que deux à trois fois.
Tous les écrivains chinois sont unanimes à considérer la progression du nombre des fumeurs d'opium comme constante et rapide : ce fait prouve l'inanité des efforts du Friend of China, et, lorsqu'il entreprend de tarir la source indienne pour anéantir la pratique en Chine, il ne peut aboutir qu'au sacrifice des intérêts de l'Angleterre.
Enfin, il est un autre fait, négligé par la statisti({ue de la douane chinoise, c'est celui de l'entrée de l'opium par la contrebande qui opère sur tous les points des frontières maritimes et terrestres de ce vaste Empire: nous sommes incapables de l'évaluer, mais nous la croyons considérable : dans le sud de la Chine il est peu de Chinois qui ne fument pas l'opium.
Or, après avoir fourni des preuves de l'inexactitude des chiffres, contenus dans la statistique douanière, quels sont ceux que nous leur substituerons ? Nous préférons n'en proposer aucun, nous bornant à soutenir que ceux qui nous sont présentés comme officiels sont très éloignés de la réalité.
Quant aux chiffres de la dépense, on comprend que, pour ce qui regarde l'opium indien, ils restent tels que les donne la statistique de la douane. La valeur de cet opium est de 419,990,375 francs par an. Qu'il soit fumé par un chiffre quelconque de consommateurs, c'est toujours cette même somme de numéraire qui sort de la Chine et qui alarme les
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hommes d'Etat de ce pays ; nous devons cependant ajouter à ce chiffre celui qui est afférent à l'opium de contrebande ; mais en laissant même ce dernier de côté, et en considérant que le prix de l'opium indigène est sensiblement rapproché de celui de l'exotique, et qu'il est même parfois plus cher, comme par exemple celui de la Mandchourie, on arrive à ce résultat qu'il se fume annuellement, en Chine, pour plus d'un milliard de francs d'opium.
Autrefois, le gouvernement chinois invoquait de sérieux arguments contre la pratique ; ce vice était à ses yeux une cause de déchéance commerciale, par la sortie d'un numéraire considérable ; de dépopulation par l'infécondité des unions ; d'accroissement de la criminalité, des meurtres, des adultères, des suicides ; de la plus grande fréquence des famines par la culture d'une plante qui envahit les terres consncrées jusque-là aux céréales ; de démoralisation et de corruption semées parmi les fonctionnaires; d'impulsion donnée à la contrebande et à la piraterie.
Sans doute, au début, ces craintes ont pu être justifiées par des exemples, mais peu à peu elles se sont dissipées : le tempérament du peuple chinois l'a préservé de l'excès, il est allé jusqu'à des limites telles que sa santé n'est nullement compromise.
Il y a dans la langue chinoise une expression qui s'emploie pour désigner tout penchant vicieux tels
que le jeu, etc ; elle s'applique également au
besoin qu'éprouve le fumeur de recourir à son
opium : ce besoin, ce Yin, telle est cette expression, se traduit, pour l'opium, par une lassitude générale qui se dissipe aussitôt qu'il a eu recours à sa pipe ; mais dès qu'il a conscience que le malaise a cessé et que son énergie physique et morale est revenue, il ne force pas la dose : le Yin est satisfait.
Nous verrons plus loin que la transgression est un fait exceptionnel.
Les accidents qui se sont produits au début de la pratique, n'étaient pas dus seulement aux excès de quelques fumeurs, mais surtout à ce fait que l'opium, étant chose nouvelle, n'avait pas encore été l'objet de manipulations par lesquelles il arrive à être dépouillé des principes vireux, acres, irritants et d'une portion des éléments toxiques : on ne lui avait pas encore donné cet arôme et ce bouquet agréables qu'il a aujourd'hui. Sauf quelques cas d'usage immodéré, nous ne pensons pas que la pratique du fumage entre comme facteur bien sérieux dans la morbidité générale chinoise.
Sans doute cette opinion est en désaccord avec ce qui est professé par l'école anti-opiumiste, et le Friend of China qui en porte la bannière, soutient môme que tant que l'opium n'aura pas disparu, l'œuvre de l'évangélisation sera stérile. Sa devise c'est qu'on ne peut accomplir une telle œuvre lorsqu'on tient d'une main la Bible et de l'autre l'image de Mammon.
Parmi les plus ardents champions de la cause, on voit figurer l'éminent sinologue J. Legge. Pour lui, il
CONSOMMATION DE l'OPIUM
n'y a pas à douter des ravages de l'opium. Il a vécu trente années eu Chine et il a eu de cette pratique un spectacle lamentable. Mais le très honorable savant voit le mal à travers un prisme qui en grossit démesurément l'étendue. Sa philanthropie l'excuse. A son témoignage on peut opposer les opinions d'autres personnes non moins autorisées. Dans un ouvrage remarquable, le baron de Richtofen écrit qu'il a visité le Setchuen, entre autres provinces, et que, bien qu'on y consomme beaucoup d'opium, la sanlé des habitants n'en souiïre nullement. C'est aussi l'opinion de M. C. Baber, dont l'expérience des choses de la Chine est considérable.
Sir R. Alcook, tout opiophobe qu'il est, ne croit pas non plus aux méfaits de la drogue. Il n'admet comme grief sérieux que la sortie du numéraire qui exaspère le gouvernement chinois.
Il y a cependant un peu plus à dire contre l'opium; car il peut arriver que la culture soit si envahissante que le sol finisse par devenir insufTisant aux autres produits.
En 1879, le censeur Yew-pe-tchwan a écrit qu'au Yunnan,le peuple meurt de faim faute de nourriture qu'il peut cependant acheter, car il a assez d'argent; mais la culture du pavot a envahi le sol : c'est une question de vie ou de mort dans un pays où le peuple reçoit peu d'assistance de la part de l'autorité. Néanmoins, d'une façon générale, on peut avancer que les accusations lancées par les antiopiumistes à pro-
DEPUIS LE TRAITÉ DE NAMKING lOl
pos de la Cliioe, n'ont plus guère qu'un intérêt historique.
Depuis la Convention de Chefoo, ratifiée en 1876, le gouvernement chinois doit assumer la responsabilité des maux que le trafic de l'opium engendre ; car d'après cette Convention il obtient une part des bénéfices réalisés jusqu'ici par le commerce indien.
En effet, en dehors des droits déterminés par les traités et qui s'élèvent à 30 taëls par picul, il existe d'autres taxes de transit, appelées Li-kin et levées sur l'opium : ces taxes étaient soumises à mille arbitraires sur le trajet que l'opium avait à parcourir depuis le port d'arrivée jusqu'à sa destination dans l'intérieur du pays : le gouvernement chinois n'en percevait pas grand chose et les collecteurs étaient les seuls à s'enrichir. Or, par un article de la Convention de Tchefoo, un arrangement consenti par l'Angleterre et la Chine et fonctionnant depuis 1887, supprime les Li-Kin et les remplace par un droit fixe de 110 taëls par picul, perçus par la douane et versés au trésor impérial (1).
Faut-il croire que le gouvernement renoncerait volontiers aux cinquante millions de francs que ce nouveau droit lui rapporte ?
Faut-il suspecter la sincérité de Li-Hung-Chang, écrivant en 1881 au secrétaire de la Société antiopiumiste, que le gouvernement chinois se désin-
(1) Cette stipulation a été signée à Londres par le marquis Tseng.
CONSOMMATION DE l'oPIUM
téressait, à l'avenir, d'an revenu puisé à une source impure et qu'il n'était mû que par un sentiment de moralité, quand il dirigeait ses efforts contre le trafic de l'opium ? Il a pu tenir ce langage, mais à moins qu'il y ait eu ironie de sa part, il nous est difficile de ne pas tenir pour suspecte de franchise, un propos en contradiction avec l'intérêt de la nation chinoise.
Actuellement, les hommes éclairés de la Chine conviennent que les griefs articulés jusqu'ici contre l'opium ont perdu beaucoup de leur valeur. Ils sont au courant des calculs relatifs au nombre des fumeurs, à la sortie chaque jour décroissante du numéraire et à la morbidité ; ils savent que les appréhensions du début ne se sont pas réalisées. Mais ils voient la consommation s'élever sans cesse, et le juste souci qu'ils prennent de l'avenir de leur patrie les excite à poursuivre l'anéantissement du trafic. Le résultat est en voie de s'accomplir. La compétition entre l'opium natif et celui du dehors s'accentue ; ce dernier, notamment en Mandchourie, est complètement supplanté. A Pékin, à Tientsin, l'habitude qu'en ont les fumeurs opulents le leur fait encore préférer, mais dans tout le reste de la province du Tche-Ly, le peuple n'a plus recours qu'à l'opium cultivé par lui.
Dans tous les ports du Yantse, c'est encore ce dernier qui l'emporte et les grandes maisons de Shanghaï constatent chaque année le déclin graduel de l'importation indienne.
Ainsi, en 1891, cette importation s'est élevée à 77,445 piculs, tandis que la production chinoise a fourni 330,000 piculs, fait sans précédent.
Dans le sud de l'Empire, l'indigène n'est pas encore parvenu à triompher parce que la culture n'a pu réussir grâce aux conditions climatologiques qui excluent cette culture et sur lesquelles nous reviendrons au sujet de la Cochinchine.
A Formose, il y a environ trois millions de Chinois et trois cent mille aborigènes. La pratique ne se rencontre que chez les premiers. Quant aux Formosans, ils ne l'ont jamais adoptée, à part ceux qui sont en contact avec les Chinois. Ajoutons qu'elle est d'ailleurs peu répandue dans la classe agricole.
Ainsi, la lutte entre les deux opiums pourrait se terminer un jour par le triomphe de l'opium chinois. Déjà les cultivateurs s'ingénient à perfectionner leurs méthodes de culture. Quant à celles de la préparation, ils y sont passés maîtres. La jeune génération se fait peu à peu à la drogue indigène. Cette accoutumance lui est facilitée par un habile mélange qu'on effectue en élevant graduellement la dose d'opium chinois au détriment de l'indien; on arrive ainsi à satisfaire les palais les plus raffinés.
Maintenant, si l'on suppose le trafic anéanti, le gouvernement chinoissera-t-il assez fort pour achever le problème en prohibant la culture du pavot chez lui? Il aura recours à des dispositions préparatoires, telles qu'une taxation de la vente de l'opium étranger ;
CONSOMMATION DE l' OPIUM
cette mesure a été prise dans le Kouan-toaug en 1880 et un peu plus tard à Tien-Sin et à Chefoo.
Chez les nations de l'Extrême-Orient, la liberté diffère de ce qu'elle est chez les autres peuples ; lorsqu'elle est entravée au nom de la morale, aucune protestation ne s'élève, aucun cri ne retentit lorsque les pénalités les plus sévères et jusqu'à la peine de mort, frappent un fumeur d'opium ; chacun comprend que le pouvoir souverain use d'un droit qui lui est dicté par le bien public dont il a la charge : ce pouvoir souverain, cet Empereur, père et mère du peuple, intermédiaire entre le Ciel et lui, ne peuvent le tromper.
Lors de la grande insurrection 1851-1855, qui a failli renverser la dynastie Tartare actuelle, le premier chef des Tai-pings, Houng-Sieou-tchuen, avait inscrit dans son programme de réformation la peine de mort pour tout fumeur d'opium, et la cangue pour les fumeurs de tabac.
S'il en est ainsi, pourquoi la pratique de l'opium s'est-elle répandue si généralement en dépit de ces injonctions et de ces pénalités ?
Faut-il invoquer l'atténuation du respect du peuple à l'égard du Souverain? On peut soutenir que ce fait ne s'est produit que parce que l'exemple est parti d'en haut et si, ce qui est à croire, il est devenu bien difficile d'extirper une pratique aussi enracinée, c'est que le peuple sait que jusqu'aux sommets les plus élevés de la société, il existe des fumeurs.
Que ces fumeurs de haut parage et qui se dissimulent aux regards de la multitude, renoncent euxmêmes à la pratique, le plus grand pas dans la voie de la cessation de l'opium sera fait. Mais, sur ce point, le doute est permis (1).
Les exemples ne manquent point : c'est ainsi que dans le Royaume de Corée, l'usage de l'opium, sous quelque mode que ce soit, est absolument interdit : tout contrevenant s'expose à la peine capitale.
Les rapports de la Douane ne font nulle part mention de cette drogue qui, même pour les usages pharmaceutiques, n'a pas accès dans ce pays.
Ce sont à peu près les mêmes rigueurs, sauf pour ce dernier emploi, qui sont exercées au Japon : on y voit sans doute des fumeurs, mais on peut être certain que ce sont des Chinois.
(1) Le trait suivant moatre jusqu'à quel point l'opium est une substance devenue pour ainsi dire familière et nationale : dans l'ouest, le voyageur n'emporte pas d'argent ; c'est l'opium qui le remplace et en tient lieu pour les frais de route et d'entretien.
On calcule, au départ, la dépense quotidienne et on prend une quantité d'opium proportionnelle au chilïre prévu.
Les étudiants qui vont à Pékin pour passer leur examen de doctorat, emportent, sous forme d'opium, les fonds nécessaires au séjour dans la capitale.
l'opium en cochinchine
L'Opium en Cochinchine.
Après la conquête de la Cochinchine (1858-1860), le gouvernement français expérimenta à diverses reprises le système de la ferme pour la fabrication et la vente de l'opium : cette ferme était concédée à des Chinois moyennant quelques millions de francs. Mais les résultats laissèrent beaucoup à désirer : c'est pourquoi, en 1882, on décida de porter la somme à 7 millions de francs pour l'opium et l'alcool réunis, et la régie, substituée à la ferme, fut adjugée à un riche négociant chinois de Saigon : on en confia la direction à des agents français et la maind'œuvre fut délivrée à des Chinois.
Grâce à ce système, l'administration put livrer à la consommation de la colonie une moyenne annuelle de 45.000 kilos d'opium prêt pour le fumage.
En 1890, la vente par la régie, loin de progresser, subit un mouvement de recul ; à quoi était-il dû ? ce n'était ni aux défectuosités de l'administration, ni à l'infériorité de la préparation de l'opium, ni enfin à la diminution du chiffre de consommation, qui va, au contraire, en se généralisant de plus en plus ; la cause en est à la concurrence de l'opium de contrebande, dont le prix moins élevé le fait préférer à celui de la régie. Or, arrêter le trafic clandestin est chose impossible ; il se fait par les
l'opium en cochinchine
côtes, par les fleuves, et le personnel douanier est insuffisant. Mais depuis 1891, les choses semblent devoir s'améliorer, grâce à un système qui vient d'être récemment adopté, sur la proposition du Dr Calmette, directeur de l'Institut bactériologique de Saigon, et qui permet de déceler la contrebande par la simple saisie d'un échantillon d'opium, chez le fumeur ou dans les opiagies. On peut espérer qu'avec ce système on arrivera à doubler le rapport de la manufacture de Saigon.
Ce résultat considérable sera d'ailleurs facilité par le zèle qu'apporte la direction actuelle, qui vient de prendre une série de mesures tendant à supprimer les vendeurs intermédiaires, à fractionner les quantités d'opium en boîtes afin de faciliter le commerce de détail, et à abaisser le prix de vente ; ce dernier procédé réduira l'écart entre les prix de la régie et ceux de la contrebande, qui reculera devant les risques de moins en moins rémunérateurs. Ce commerce illicite se fait presque exclusivement par Hong-Kong, où s'est formée une grande société chinoise de fabrication, à laquelle le fermier du Tonkin est affilié financièrement.
La Cochinchine ne peut pas produire le pavot; son climat est absolument réfractaire à une culture tropicale. Tous les opiums de la Bouillerie de Saigon viennent de Bénarès. Autrefois ils étaient achetés par l'intermédiaire des consuls et sans contrôle. Aujourd'hui ils sont pris à Calcutta, aux enchères publiques. Les acquéreurs s'en rapportent à la bonne
l'opium en cochinciiine
foi des agents officiels de l'administration britannique.
La presque totalité des Chinois de notre colonie fument l'opium, mais l'abus est exceptionnel. Comme d'autre part, la drogue est chère et hors des ressources du plus grand nombre, on se contente de chiquer les enveloppes des boules d'opium. Ces enveloppes sont formées de plusieurs couches de pétales de pavot roulées dans de la poudre des feuilles de la plante. Par leur contact prolongé avec le suc d'opium, elles finissent par s'imprégner de son arôme. Cette pratique ne présente pas de désavantage sérieux pour la santé.
A Saigon on confectionne des cigarettes qui se rapprochent beaucoup de celles de Perse.
Les Annamites opulents sont à peu près les seuls qui fument l'opium. Les classes peu aisées se contentent des drotis dont nous parlerons plus loin. Quant aux femmes indigènes, cochinchinoises ou annamites, elles s'abstiennent toutes de l'opium ; elles se contentent de mâcher le bétel ou de fumer le tabac eu cigarettes. Tout ce qu'on a dit au sujet des ravages et de la morbidité dus à l'opium dans notre colonie, est très exagéré. On trouve bien des indigènes hospitalisés pour des affections diverses, mais sur cent fumeurs, c'est à peine s'il est possible d'en rencontrer un ou deux de cachectisés.
La dépense journalière d'un fumeur de la classe riche peut atteindre 10 à 12 francs : les coolis ne dépassent guère soixante-quinze centimes, en mauvais
l'opium en cochinchine 109
opium, bien entendu. La consommation augmente avec le bien-être de la population : c'est en quelque sorte là un signe de richesse, mais qui n'a pas sa contrepartie dans l'accroissement de la morbidité, grâce à la mesure dans laquelle on use de la drogue ; on ne lui demande le plus généralement qu'une excitation cérébrale et physique que l'accoutumance rend compatible avec la santé.
Mais il y a dans notre colonie une ombre à ce tableau ; les Européens et nos compatriotes parcourent bien vite les étapes qui, de la pratique modérée de ceux qu'ils imitent, conduisentàl'abus: ce sonteux qui offrent les plus nombreux et les plus affligeants exemples de consomption et lorsque le mal leur permet encore le retour dans la mère patrie, déjà le vice a jeté de si profondes racines qu'ils ne tardent guère à grossir le nombre des victimes de cette pratique néfaste. Il est un fait connu de tous les médecins qui pratiquent dans ces contrées : c'est que tout abus met le fumeur dans un état de moindre résistance telle que s'il vient à contracter la fièvre intermittente ou la dysenterie, aucune médication n'agira : il est fatalement destiné à être emporté par l'une ou l'autre de ces affections.
l'opium au tonkin
L'Opium au Tonkin
Ce ivest pas le système de la Régie, mais celui de la Ferme que le gouvernement français a jugé plus avantageux d'instituer dans notre protectorat ; là, la contrebande s'exerce sur une échelle plus vaste encore qu'en Cochinchine, dont les côtes sont infestées par des légions de pirates. Avec ce système, le fermier est intéressé à établir une surveillance qui tempère le préjudice que lui cause le trafic clandestin.
Le 18 mars 1890, la ferme a été adjugée pour une durée de 4 ans à M. R. de St-Mathurin ; dans le contrat signé par le résident supérieur de Hanoï, il est stipulé par l'article 2 qu'on achètera l'opium du Yunnan ; mais, dans la pratique, ce n'est pas de cette province qu'on le tire, et les entrepôts de Vinh, de Ha-tinh et de Tan-hoa sont alimentés par l'opium indien.
Les conditions climatologiques du Tonkin sont sensiblement les mêmes que celles des régions septentrionales du Bengale : il en résulte qu'on peut cesser de recourir à cet opium et le cultiver dans notre protectorat. Déjà, sous Paul Bert, cette culture a été tentée à l'instigation de M. Harmand, qui avait envoyé des cultivateurs de pavot : l'expérience est donc faite, mais nous ignorons ce qu'il en est aujourd'hui (1).
(1) Bulletin de géographie,T. XII, 1889-90, 5, p. o51.
l'opium au tonkin
En 1891, les prévisions de la Ferme se sont élevées à 6,480,000 francs et se sont réalisées, ce qui témoigne de l'extension de la pratique. Gomme en Cochincliine, l'élément indigène n'oiïre que de rares exemples d'abus.
Mais il n'en est plus ainsi quand on voit ce qui se passe chez les Européens, où le culte de la pipe s'est géuéralisé et dépasse promptement toute mesure.
Sans doute, on rencontre des fumeurs qui, pour faciliter leur résistance aux conditions dépressives du climat de l'Iudo-Chine, se trouvent bien de la pratique ; de même que la quinine est indispensable comme moyen préventif, dans les contrées malariennes, de même l'opium est un agent efTicace dans une région où la dysenterie est endémique ; cet agent a en outre l'avantage d'éperonner les forces cérébrales et physiques ; nous en connaissons d'indiscutables exemples ; mais ces résultats ne sont obtenus qu'à la condition que l'usage reste modéré, car l'inverse aura lieu fatalement, si cette mesure est transgressée.
C'est donc une question d'énergie et de force de caractère qui se pose, et que bien peu arrivent à résoudre d'une manière sage, si l'on en juge par le nombre des victimes de l'intempérance.
Quant à la pratique dans les rangs de l'armée française, elle s'y est malheureusement introduite malgré les obstacles que des règlements sévères
l'opium au tonkin
lui suscitent, et elle y exerce des ravages qu'on ne saurait trop déplorer.
Une dernière réflexion au sujet de l'opium du Tonkin ; qu'on suppose la pratique subitement anéantie, aussitôt la piraterie cessera ou tout au moins en éprouvera-t-elle un contre coup, dont les conséquences seront immenses pour les intérêts français ; la raison en est qu'elle ne vit que de la contrebande de l'opium.
Notre hypothèse, nous le savons, est à peu près irréalisable ; les racines du mal sont trop profondes, mais cette hypothèse n'en découvre pas moins le rôle social que joue l'opium, non seulement au Tonkin, mais dans toutes les contrées où fleurit la pratique. La piraterie a régné de tout temps, mais elle a pris une immense extension et est devenue l'un des plus redoutables fléaux depuis l'apparition de l'opium.
GH/VPITRE V
L'Opium dans le Nouveau-Monde.
Le fumage de l'opium a été importé aux Etats- Unis par les Chinois à une époque toute récente et qu'on peut préciser.
Par l'acte de 18G2, le Congrès décréta la construction du Trans Continental Rail Road devant relier San-Francisco à New-York. La durée des travaux était spéciliée ; leur limite ultime était l'année 1876.
Le premier coup de pioche fut donné en août 1864, et le 30 mai 4869, c'est-à-dire en moins de cinq années, la grande ligne était achevée et les deux Océans étaient réunis.
Un travail aussi gigantesque aurait-il pu aboutir avec la seule main-d'œuvre américaine ? On peut émettre des doutes sur ce point, car lorsque Georges Francis Train prédit que la ligne serait exploitable en moins de cinq ans, il fut traité de visionnaire. Songeait-il alors aux ouvriers chinois? Quoiqu'il en soit, on peut conjecturer que sans eux, sa prophétie ne se serait pas accomplie d'une façon aussi éclatante.
Mais tout Chinois transporte dans quelqu'endroit qu'il se rend, ses habitudes et sa passion pour l'opium. Parmi les trente mille ouvriers qui contrac-
tèrent l'eugagement de travailler en Californie, beaucoup fumaient l'opium. Pendant le contact de cinq années avec leurs camarades américains, ils eurent le temps de faire éclore un certain nombre d'imitateurs et lorsqu'ils rentrèrent pour la plupart dans la mère patrie, les deux ou trois milliers qui prolongèrent leur séjour à San-Francisco et ailleurs, continuèrent à grossir le nombre des adeptes du culte de l'opium.
Le mouvement ne s'est pas ralenti depuis cette époque : il a fini môme par prendre des allures telles que, en 1884, le nombre des fumeurs d'opium aux Etats-Unis s'élevait à un million (1).
Ce chiffre est aujourd'hui dépassé et est en progression constante dans les villes de l'Est et de l'Ouest et spécialement à New-York.
Le bureau national de statistique a établi, à cette môme date 1884, que, tandis que le nombre des Chinois est resté stationnaire depuis 1876, cependant le commerce de l'opium a grandi comme le montre le tableau suivant : en 1872, pour l'opium cru, le chiffre atteint 184,354 >K et pour l'opium préparé, 49,355 }K; en 1880, il arrive à 243,211 H{ et à 77,196 }K ; une partie de l'opium cru va chez les Indiens de l'ouest ; l'autre est dirigée sur San-Francisco, qui a toujours été le quartier général de l'immigration jaune, d'où elle rayonne dans les différents points des Etats-Unis.
(1) Allen William. — Encycîopœdia brilannica.
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En voici un témoignage tout récent que nous extrayons du Pacif médical Journal (n° Janvier 1893) :
« Je fus appelé il y a quelques jours, dit le D^X..., auprès d'une jeune lady qu'on supposait avoir trouvé la mort dans la circonstance suivante : on me conduisit dans une rue étroite du quartier Jackson. Arrivé à la maison, on me lit pénétrer dans une chambre obscure dont le plancher était recouvert d'une natte et occupé par des divans sur lesquels étaient couchés une vingtaine d'hommes et femmes ; chacun d'eux tenait une pipe à opium et puisait, dans des boîtes d'étain, une substance ressemblant à du goudron, à l'aide d'une longue aiguille d'acier ; de la sorte, il préparait une petite boule d'opium et l'introduisait dans le fourneau de l'instrument ; puis,plaçant la pipe au-dessus d'une lampe, il humait la fumée qui s'échappe de l'opium embrasé.
Je me trouve donc en pleine opiagie.
La plupart des consommateurs sont américains : il y a quelques Chinois: tous sont couchés côte à côte et à peu près nus : un certain nombre est réveillé, tandis que les autres dorment profondément.
Je traverse la salle et j'arrive auprès d'une jeuue fille, fort jolie, et âgée d'environ vingt ans. Elle est plongée dans un état de stupeur profonde : ses pupilles sont contractées : sa respiration ne dépasse pas le chiffre huit par minute.
On me dit que c'est pour la première fois qu'elle fume l'opium, et je fais remarquer qu'elle a dû en consommer une énorme dose : cette opinion fut
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d'ailleurs confirmée par ce fait que je dus l'assister tout le reste de la nuit avant de parvenir à la ranimer,
Ce n'est pas le seul repaire à opium de notre ville : il y en a beaucoup d'autres ; ils sont tous prospères ; ils abondent à New-York et à Chicago, et, du reste, partout où se rencontre une agglomération de Chinois.
Il est vraiment grand temps que le gouvernement américain se décide à anéantir cet infâme commerce: il faut qu'il institue une police rigoureuse, afin de fermer ces repaires à opium et délaver promptemenl la souillure qui tache l'écusson de nos belles cités ! î »
Ce n'est pas seulement le fumage qui a pris pied dans le Nouveau-Monde : l'opiophagie s'y est largement répandue, principalement dans les régions centrales et dans celles de l'ouest, notamment dans le Michigan : eu 1884, on comptait plus de 85,000 mangeurs d'opium.
L'Opium au Cauada.
Le voisinage du Cauada devait fatalement rendre ce pays tributaire d'une pratique aussi répandue chez les Américains. C'est encore aux Chinois qu'en est due l'importation : car ils sont venus depuis quelque temps dans le pays et dans certaines grandes villes telles que Toronto, Montréal, etc., leur nombre a vite doublé.
Dans un Rapport récent, le superintendant de l'immigration chinoise établit que le recensement
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portant sur une période des derniers dix-huit mois, le nombre des Chinois nouvellement arrivés a été de 52 pour cent, en excès sur le chiffre de ceux qui ont regagné leur patrie.
L'Opium au Pérou.
L'introduction de la pratique du fumage de l'opium au Pérou par les coolies chinois, a pris des proportions telles que le gouvernement péruvien a jugé urgent de décréter des mesures afin de s'opposer à ce qu'il considère comme un péril pour la santé publique. Ces mesures sont consignées dans le Rapport présenté par le Consul anglais et relatif au mouvement commercial.
Tout l'opium consommé au Pérou est assujetti au monopole créé par l'acte du congrès daté du 31 octobre 1887 : par cet acte, l'importation et la vente de l'opium ne peuvent être effectuées que par les locataires de ce monopole ; des pénalités sont édictées contre toute infraction ; les navires, les véhicules et les animaux qui ont servi à l'introduction et au transport de l'opium, sont confisqués ; des amendes sont infligées aux contrebandiers, recéleurs, et à leurs complices ; le dénonciateur a droit à la valeur marchande de l'opium suivant le prix coté à l'entrepôt et touche la moitié du produit de l'amende que lui cède le monopole.
Les propriétaires et les chefs des équipages des navires sont requis de prendre toutes les précautions
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uécessaires pour que la totalité de leurs chargements (l'opium soit exactement déclarée et qu'aucune fraction ne sorte sous l'étiquette d'une autre marchandise.
Ces mesures ont été portées à la connaissance des intéressés dans tous les ports péruviens. Dans les autres parties de l'Amérique du Sud, où immigrent les Chinois, le fumage s'introduit.
Dans toutes les colonies françaises telles que la Réunion, la Guadeloupe, la Martinique, où viennent les coolies, la pratique ne tarde pas à s'inliltrer parmi la population indigène et surtout dans l'élément européen.
L'Opium en Australie.
C'est encore à l'actif de l'immigration jaune qu'il faut rapporter la pratique du fumage de l'opium qui, dans ces derniers temps, s'est introduite dans presque toutes les grandes villes d'Australie.
Les classes inférieures de la société sont restées jusqu'ici indemnes; l'alcoolisme chez elles est difiicile à supplanter ; cependant il semble qu'il y ait des symptômes d'invasion du mal, car le gouvernement de la colonie de Victoria vient tout récemment d'apporter des restrictions à la vente de l'opium. Des mesures ont été prises pour que la drogue ne fût jamais délivrée en dehors des nécessités médicinales.