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CHAPITRE VI

L'Opium en Europe.

Depuis longtemps, l'histoire rapporte des cas d'opiophagie ; ils sont exceptionnels (1).

Ce n'est qu'au siècle dernier qu'on la voit fleurir en Angleterre, surtout dans un grand nombre de districts manufacturiers. On en trouve un témoignage certain dans un livre qui a pour titre : Les Confessions d'un Anglais mangeur d'opium et pour auteur Thomas de Quincey qui, dans la préface, s'exprime ainsi : « Le nombre des mangeurs d'opium est grand, on peut s'en convaincre en calculant combien la classe des hommes distingués en fournit Ne doit-on pas en inférer que l'entière population du Royaume-Uni en fournirait un chifïre proportionnel ? La quantité des mangeurs d'opium à Londres est immense Plusieurs grands manufacturiers de Manchester m'ont affirmé que l'habitude de l'opium s'introduisait parmi les ouvriers. La cause en est dans la modicité des salaires qui les

(1) Le cardinal de Richelieu était un opiophage, mais l'âge avancé auquel il est parvenu prouve qu'il savait se modérer.

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prive des moyens d'acheter de l'aie et des liqueurs spiritueuses (1). »

Thomas de Quincey a commencé lui-même, en 1804, à user de l'opium pour calmer d'intolérables névralgies. Peu à peu il s'y accoutuma et en prit le samedi seulement à la dose de cinq grains, élevés successivement à dix, quinze et quarante grains. L'usage devint bientôt quotidien et atteignit trois cent vingt grains. Le grain anglais valant six centigrammes et demi, il en absorbait donc vingt grammes. Ce régime dura jusqu'en 1816; à ce moment il diminua la dose jusqu'à cessation complète.

La partie dramatique de l'œuvre de Quincey, que Baudelaire a appelée Incomparable, est celle où il décrit les efforts immenses qu'il fit pour parvenir à briser les chaînes qui l'ont, pendant de longues années, rivé à sa funeste passion : une fois délivré, il resta plusieurs mois à se débattre dans les cauchemars de l'insomnie et ceux-ci ne cessèrent que pour faire place à un sommeil tumultueux qui l'accabla jusqu'à sa mort. Sa raison, comme miraculeusement sortie triomphante d'une épreuve aussi redoutable, il put composer une œuvre pleine de charmes et d'enseignement : son livre conquit rapidement une grande célébrité en Angleterre, puis en France, grâce à la traduction qu'en donna Alfred de

(1) L'alcoolisme, pire que lopiophagie. a fini par prendre sa place .

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Musset, sous le titre de VAnglais mangeur d'opium : C'était en 1829 : il n'avait que dix-huit ans et ce fut sa première publication. L'œuvre le captiva et fit sur son esprit une impression profonde : les tortures que de Quincey avait endurées pendant son long opiophagisme, eurent cet heureux résultat qu'elles le détournèrent d'une inclination à laquelle il se sentait céder.

N'a-t-il pas, eu effet, formulé un jour cette maxime épicurienne : « L'exercice de nos facultés, voilà le plaisir: leur exaltation, voilà le bonheur. ...» (1).

Il fallait donc à son imagination l'aiguillon des excitants ; grâce aux avertissements de Thomas de Quincey, il évita l'opium, mais ce ne fut que pour courir à d'autres ivresses, aux tumultueux plaisirs, aux jeux, aux liqueurs spiritueuses ; celles-ci achevèrent l'effondrement d'un organisme entamé par d'incessants ébranlements ; une affection du cœur emporta prématurément ce grand poète qui, dans cette funeste voie d'excitations factices, est aujourd'hui suivi par tant d'esprits distingués dont la plupart sombrent à jamais.

Depuis l'époque à laquelle Th. de Quincey dénonce l'existence de l'opiophagie en Angleterre, cette pratique ne paraît pas avoir progressé : mais ^e bien n'est qu'apparent, car elle a été remplacée par l'alcoolisme dans les rangs inférieurs et par la

(i) Biographie d'A . de Musset, par Paul de Musset — 1888 — page 241.

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morphinomanie dans les classes élevées, sans compter l'éthérisme et autres intoxications qui surgissent chaque jour. Dans les autres contrées de l'Europe, l'opiopiiagie existe à peine : elle est nulle dans les Etats Scandinaves : la bibliographie norwégienne et suédoise ne contient d'ailleurs aucun travail sur la question des abus de l'opium (1).

En Russie, en Allemagne et en Belgique les opiophages sont très rares : il en est de môme en France.

Quant à la morphinomanie elle est en voie de progrès dans tout le monde civilisé, mais à des degrés divers : dans la Suède et la Norwège, elle n'existe qu'en quantité négligeable. L'Allemagne paraît être la plus atteinte : c'est au moins l'opinion émise par Landowski : le professeur Bail ne la partage pas et soutient que c'est la France qui a le triste privilège d'occuper le premier rang : il est difficile de baser des appréciations sur des données qui ne peuvent revêtir un caractère d'exactitude suffisant ; la majeure partie des morphinomanes savent se soustraire aux investigations des statisticiens : le vice poursuit une marche ténébreuse et après avoir été dans le principe l'apanage des classes éclairées, il a fini par envahir le milieu ouvrier.

Des trois formes d'abus de l'opium, la morphinomanie, ropiophagie et le fumage, la première est incomparablement la plus grave et la plus funeste.

(1) D'autre part Magnus Uuss a montré que les populations Scandinaves sont en voie de dégénéralion par labus des spiritueux et du tabac. — Stokholm, 1852, Fritze.

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