CHAPITRE VII
Préparatiou de TOpium.
La morphiue qui sert à la pratique abusive ne diffère eu rien de celle qu'on emploie en médecine ; l'injection sous-cutanée se fait également de la même manière.
Pour l'opiophagie, c'est tantôt l'opium brut, débarrassé seulement des impuretés qu'il contient, qui est employé le plus souvent dans les lieux de production ; mais sa valeur commerciale augmente lorsqu'il a subi un travail de préparation qui le transforme en extrait aqueux ; il est alors deux fois plus actif que l'opium brut ; les opiophages se servent aussi du vin d'opium ou laudanum ; en Angleterre ils prennent le vinaigre d'opium, ou gouttes noires. Dans les pays musulmans, l'extrait d'opium est associé à des substances qui varient suivant les peuples; les unes ont pour but d'atténuer l'action physiologique prédominante ; c'est ainsi que dans toutes ces contrées, les drogues laxatives accompagnent constamment les formes très variées sous lesquelles se prend l'extrait ; les autres
consisteut dans l'additioii de matières inertes ; c'est une falsification qui atteint la probité commerciale mais sert en même temps de correctif à ce que l'abus peut avoir de préjudiciable à la santé.
Le fumage de l'opium demande au contraire des manipulations qui en modifient considérablement l'extrait. Celui qui sert aux usages pharmaceutiques serait impropre, détestable pour la pipe. Dans le principe, comme nous l'avons vu, son association au tabac le rendait tolérable ; ensuite on songea à l'employer seul, mais après lui avoir fait subir un travail d'épuration dont les phases principales se trouvent indiquées dans les manuels d'industrie chinoise et qui se résument ainsi : i" on passe l'opium dans l'eau pour le laver des parties terreuses les plus grossières ; 2° on fait bouillir cette eau; 3» on la filtre; 4° on réduit jusqu'à consistance de pâte molle (littéralement on fait cuire la graisse de l'opium) ; 5° on fait cuire les résidus qui proviennent du fourneau de la pipe à opium ou, suivant l'expression chinoise, les déjections de l'opium ; 6' ces résidus sont soumis aux mômes manipulations que l'extrait de première main.
L'extrait d'opium traité par ces procédés, acquérait des qualités d'impression sur les voies aériennes, il devenait plus agréable que l'opium brut : en outre il se carbonisait moins aisément et n'obstruait plus autant l'orifice du fourneau de la pipe. Cependant, il y avait encore des progrès à réaliser.
Nous n'entrerons pas dans l'exposé de la prépa-
PRÉPARATION DE l'oPIUM
ration complexe à laquelle il est soumis à la manufacture de Saigon et dans les diverses bouilleries chinoises ; nous renvoyons sur ce point aux savantes études de MM. Calmette et Lalande (1) ; voici pourtant l'énumératiou des opérations les plus importantes, telles qu'on peut l'observer à la manufacture de Saigon.
Celle-ci reçoit de Bénarès des pains ou boules d'opium pesant chacun 1,800 grammes. Cet opium diffère de celui des pharmacies par une contenance supérieure en eau et moindre en morphine ; sa teneur est la môme en caoutchouc,- mucilage, gommes, résines et sucre réducteur.
Les cinq grandes opérations auxquelles il est soumis sont les suivantes :
1" Transformation en premier extrait; elle a pour but de réduire la proportion de l'eau de l'extrait à environ dix pour cent ;
2" Transformation de la masse d'opium en feuilles minces et friables, par une torréfaction mitigée. Cette opération s'appelle crêpage et ces feuilles crêpes ; l'extrait perd encore sept pour cent d'eau :
3° Reprise des crêpes par un lavage à l'eau bouillante ;
4° Filtration de la liqueur ainsi obtenue et évapo-
(1) Archives de médecine navale, n"' 7, 8, 9, pour 1892, travail de M. Lalande. — N» 2 pour 1892, travail de M. le Calmette.
PRÉPARATION DE l'oPIUM
ration eu consistance d'extrait qui alors prend le nom de chandoo (1).
Le cliandoo est doue l'opium à fumer : il eu a toutes les qualités organoleptiques, il n'obstrue pas la pipe, il est plastique. Cependant il n'est pas encore achevé, il lui faut acquérir un parfum agréable par un séjour d'au moins trois mois dans des salles où il est maintenu dans des vases en cuivre ou mieux en terre, et à l'abri des poussières de l'air.
Ce vieillissement du chandoo est donc indispensable à son exploitation commerciale.
Le phénomène qui se produit consiste en une iermentatiou spontanée que le D"- Calmette, directeur de l'Institut bactériologique, a bien étudiée et qui l'a conduit à la solution d'un double problème, celui d'un perfectionnement apporté au chandoo et celui d'une économie considérable pour le fisc.
En effet durant le séjour de trois mois, lequel se prolonge souvent jusqu'à dix et douze, la bouillerie de Saigon conserve en dépôt treize à quatorze mille kilogrammes d'opium achevé, avant de le mettre en boites et de le livrer à la consommation. C'est donc un capital d'environ trois millions de francs qui dort et qui se trouve en outre exposé aux risques d'incendie et de vol : il y a enfin à tenir compte de la
(I) Ce mol vient tlii radical liindouslani Chand, lequel emporte une idée de diminution. Ici cette diminution est quantitative, car le chandoo tiré de l'opium cru en représente la quinlescence.
PRÉPARATION DE l'oPIUM 127
perte occasionnée par l'évaporation lente qu'une fermentation plus accélérée peut éviter.
Le Di- Calmette est parvenu à résoudre ces problèmes en substituant à la fermentation spontanée une fermentation artificielle. Il a observé que l'air nécessaire à la fermentation naturelle est soustrait par un bacillus subtilis, parasite de l'opium qui ne meurt qu'après avoir accaparé les éléments propres à sa nutrition. Par contre, il a vu que sur les meilleurs chandoos se trouve un aspergillus du genre niger. Il a conclu que s'il cultivait cet aspergillus il substituerait à la fermentation spontanée entravée par le bacillus subtilis, une fermentation plus active due à l'aspergillus ; or ce dernier pousse très aisément dans les milieux acides tels que le liquide Raulin (1).
11 a donc proposé de s'en servir. Le chandoo est soumis préalablement au battage à l'air dans le but de multiplier la quantité d'oxygène nécessaire à la vie de l'aspergillus : celui-ci est alors semé et répandu sur de larges vases plats qui donnent à la surface d'ensemencement une plus grande étendue.
D'après les dernières et récentes expériences de laboratoire, un délai maximum d'un mois suffît pour donner un chandoo complètement fermenté, achevé, prêt à être mis en boites qu'il ne sera plus nécessaire
(1) C'est un liquide très complexe, très usité ea France, composé d'acide tarlrique, de phospliates, carbonates, sulfates, etc., etc., en proportions définies.
pkl:paration de l'opium
de pasteuriser, puisque le maximum de fermentation a été atteint par ce procédé.
Lorsque le cliandoo est arrivé aux mains des détaillants, il devient aussitôt l'objet de manipulations ayant pour but de le falsifier ; la nomenclature de ces fraudes est longue et nous nous bornerons à mentionner les plus usitées : elles consistent dans l'addition de gypse, de sucs et de pulpes de fruits tels que le tamarin, le diospyrus caki si commun au Japon, l'extrait de Kieu-Sam-Saï appartenant à la famille des liliacées.
Il y a des fumeurs qui parfument leur chandoo en y mêlant des substances odoriférantes telles que des râpures de certains bois comme le Tim-you et le Qui-nam, dont le prix s'élève jusqu'à 400 francs le kilogramme : les dames chinoises riches, qui craignent d'altérer leurs charmes, ne se laissent pas aller à la fumée d'opium : elles torréfient, sur une coupe, un peu d'extrait et en respirent l'arôme : elles finissent par en contracter l'habitude.
La pipe à opium se compose d'un tube de bambou, de 50 à G8 centimètres de longueur, fermé à l'une des extrémités, près de laquelle on a fait une brèche où s'adapte un fourneau de terre cuite, à pâte fine, variable de forme, tantôt pyramidale, tantôt conique, percée à sa base d'un orifice de 4 à 6 millimètres de diamètre: il y a des pipes dont le fourneau, au lieu d'être ainsi placé, s'adapte à l'extrémité ellemême du tuyau : chez les fumeurs pauvres il est constitué par une écorce d'orange desséchée : sa va-
PRÉPARATION DE LOPIUM
leur étant nulle, on peut la renouveler aisément.
Une aiguille longue et effilée puise, dans un vase à opium, la quantité nécessaire à faire la pilule de 15 à 20 centigrammes : l'œil exercé du fumeur ne se trompe pas. Ensuite il la passe légèrement au-dessus de la flamme d'une lampe afin de la sécher et de la faire adhérer aux bords de l'orifice du fourneau.
Dans le principe, le fumeur était assis devant une table élevée ; dans un de ses ouvrages, I. F. Davis (1) donne la gravure d'un mandarin ayant cette attitude. Cet ouvrage datant de 1837, on voit qu'elle ne remonte pas très loin. Mais peu à peu on lui a substitué la position horizontale, plus commode pour la manœuvre de la pipe et surtout pour le sommeil que recherche une certaine catégorie des adeptes de l'opium.
Le fumeur ainsi couché sur un lit de camp et après avoir chargé le fourneau, s'accoude solidement de manière à l'approcher à une distance convenable de la llamme de la lampe : c'est le temps délicat de l'opération : car si la pilulette n'est pas suffisamment chauffée, elle ne brûle pas et rien ne s'en dégage ; si, au contraire, elle est soumise à un degré trop élevé, elle se gonfle et obstrue l'orifice du fourneau : et surtout elle dégage des produits toxiques comme on le verra plus loin.
Le fumeur exercé saisit le moment convenable, retire le fourneau de la flamme, aspire à pleins poumons la fumée et l'expire aussitôt.
(1) Description de la Chine, T. II, p. 337. 1837.
PRÉPARATION DE l'oPIUM
En une bouiïée, il a épuisé la pilulelte : parfois il en fait deux ou trois.
Un bon chandoo se gonfle en une bulle d'une belle teinte ambrée et d'une odeur agréable.
Chaque séance comprend de 15 à 40 pipes suivant le tempérament, les ressources et la richesse en morphine du chandoo. Il importe que sur ce dernier point, le fumeur soit renseigné : M. Lalande a fait l'essai suivant: il a incorporé 10 pour cent de morphine en sus de la teneur normale à un chandoo : le fumeur ne s'en est pas aperçu ; l'impression sur les muqueuses buccale et bronchiques ne l'a pas averti. Mais son sommeil a duré cinq heures de plus.
Après la séance, le fourneau est retiré du tuyau €t à l'aide d'une curette on gratte les parois internes d'où l'on retire une masse légère, charbonneuse, pulvérulente, amère, qu'on appelle dross. C'est un mot anglais qui signifie scorie, rebut : il est exact puisque ce dross est rejeté, mais l'analyse chimique lui a découvert, à égalité de poids, une richesse en morphine de huit pour cent, tandis que le chandoo qui le fournit en renferme seulement sept et demi ; son prix est de 125 fr. le kilogr., taudis que le chandoo en coûte 220. Délaissé par les fumeurs riches, il tombe dans la consommation des classes peu aisées : on peut encore en extraire un dross de deuxième et môme de troisième qualité. Si l'on vient à opérer sur des chandoo de provenance d'opium chinois, l'extraction atteint jusqu'au chiffre sept: il va sans dire que, dans ce conditions, la morphine arrive à des
proportions presque infinitésimales et nous dirons plus loin quelle importance il faut accorder à ces points dans l'étude des accidents dus à l'abus opiuraique.
Action de l'Opium sur l'organisme dans les diverses formes de l'abus.
L'action de l'opium sur l'organisme est différente suivant qu'on l'envisage dans la morphinomanie, l'opiophagie et le fumage.
1» Morphinomanie. — La morphine, lorsqu'elle pénètre directement dans les voies digestives, donne des nausées et ne tarde pas à entraîner la perte de l'appétit. Injectée sous la peau suivant la méthode inaugurée par Wood et d'une façon exagérée, il se produit d'abord un sentiment de bien-être appelé état euphorique par le docteur Levenstein, qui a écrit sur ce sujet une monographie pleine d'intérêt au point de vue expérimental, clinique et thérapeutique : cet état est nettement caractérisé par un réveil des énergies physiques, intellectuelles et morales. Après un certain temps, cet état cesse et est suivi d'une prostration extrême. La déchéance psychique est préparée : les hallucinations visuelles marquées par de terrifiantes frayeurs en sont les premiers indices : la lypémanie s'entrecoupe d'accès
ACTION ET ABUS DE l'oPIUM
de manie aiguë qui montent jusqu'à la fureur homicide.
Ce délire n'est pas produit par la morphine, et si on l'observe chez les morphinomanes, on doit le mettre sur le compte de leur morbidité constitutionnelle; tous, enefïet, sont des déséquilibrés. En cela, la morphine se sépare de la cocaïne qui, par ellemême, ne donne pas naissance au délire.
Les principales affections qu'entraîne l'abus des injections morphiuiques sont la phtisie, l'albuminurie, les néphrites, le diabète, etc.
Après un temps de pratique abusive et qui varie suivant la dose du toxique et la résistance du morphinomane, si ce dernier veut cesser, il n'y parvient pas : il est devenu l'esclave d'une irrésistible tyrannie et est contraint de retourner à sa funeste drogue ; s'il fait appel à la science, elle ne lui offre que des médications impuissantes; une seule a quelques chances de le sauver, c'est la suppression brusque, mais elle exige de sa part une passivité absolue, sous l'œil d'un médecin tout prêt à conjurer les accidents graves et menaçants qui peuvent éclater, et qui sont les témoignages des altérations profondes de l'organisme. En effet, l'examen histologique révèle des lésions très graves produites par la morphine; le tissu graisseux, devenu le siège d'une inflammation subaiguë, a changé d'aspect ; le foie est stéatosé ; les cellules de la vésicule biliaire sont remplies de globules graisseux ; le cerveau est envahi par des corps granuleux; les cellules de la subs-
ACTION ET ABUS DE l'oPIUM
tance grise ont diminué. En un mot, il y a altération des éléments parenchymateux. Cette étude a été l'objet d'un travail présenté à la Société de Biologie par le Dr Pilliet, en octobre 1887. Depuis, Laborde et Calvet ont signalé l'anémie cérébrale et le foie gras chez des animaux intoxiqués par la morphine.
Il faut ajouter que ces lésions sont très voisines de celles que produisent d'autres alcaloïdes végétaux ainsi que certains poisons minéraux : elles n'ont donc pas un caractère spécifique.
2o Op/op/ia^/ec — L'extrait d'opium, préparé comme nous l'avons vu précédemment, est la forme d'abus qui l'emporte numériquement sur la morphinomanie et peut-être sur le fumage.
Au point de vue de la nocuité, elle en possède une infiniment moindre que la morphinomanie : mais il nous serait difficile de décider si, sous ce rapport, elle prévaut ou non sur le fumage.
Chez les opiophages modérés ou accidentels, les conditions normales de l'organisme peuvent ne pas être sensiblement troublées : mais quand les limites de la résistance sont transgressées, les ébranlements cérébraux éclatent et trouvent leur cause dans ce fait que nous avons rapporté plus haut, à savoil' que des six alcaloïdes principaux contenus dans l'opium, trois sont hypnotiques, la morphine, la codéine et la narcéiue, et trois convulsivants, la thébaïne, la papaverine et la narcotine : or, dans l'opiophagie, l'action de ces derniers est prédominante, ce qui n'a
ACTION ET ABUS DE l'oPIUM
pas lieu dans le morphinisme, puisque la morphine produit l'hypnose, ainsi que le démontre la symptomatologie que nous en avons donnée.
En dehors des peuples orientaux, on rencontre des opiophages partout, plus ou moins; la plupart des cas se rapportent à des individus qui sont parvenus progressivement à un dégré de mithridatisation compatible avec une santé relative et qui peut se concilier avec une durée normale de la vie. Mais il en est qui paient leur funeste passion au prix de cruelles tortures : l'habitude est tyrannique, et bien que la suppression offre de moindres dangers que ceux de la démorphinisation, elle n'en présente pas moins des difficultés : les exemples de triomphe comme celui de Thomas de Quincey sont rares.
Les altérations organiques n'ont rien qui les différencie de celles de la morphinomanie.
30 Fumage de l'opium. — Lorsque nous avons exposé la question des ravages exercés par le fumage nous avons montré qu'ils ne sont pas aussi étendus que le prétendent ceux qui appartiennent à l'Ecole antiopiumiste.
Le tableau des accidents auxquels ils peuvent donner lieu, a été tracé par divers observateurs tels qu'Oppenheim, Little, etc.; le premier est la disparition graduelle du tissu graisseux, puis les traits acquièrent une pâleur extrême, la démarche devient chancelante : les selles, d'abord plus fréquentes, se font de plus en plus rares jusqu'à la constipation : les
ACTION ET ABUS DE l'OPIUM
névralgies éclatent : la paralysie générale apparaît : l'impuissance se complète : la période du délire et de vertige succède, et l'hydropisie symptomatique d'une affection cardiaque termine l'existence de la victime.
Ces exemples sout exceptionnels; tandis que les cas de désuétude par suite de morphinomanie sont au contraire la règle.