‹ L'OpiumChapitre 27 sur 32 · Bulletin du Comité de l'Asie Française · texte numérisé non relu

Bulletin du Comité de l'Asie Française

la pâte dispensatrice du rève. J’ai trouvé le lit du fumeur, ses nattes et ses coussins partout, non seulement dans les fumeries, mais dans les maisons de thé, les concerts et les restaurants. J’ai vu, non sans effroi, les minuscules lampes briller jusque dans les faux ponts des bateaux où les passagers célestes s’entassent au milieu d’un amas de colis et de hardes inflammables... Tous fumaient, et partout, à la maison de thé, au concert, à la fumerie élégante, rutilante de lumières, et dans les fumeries misérables des sombres impasses, sur des planches visqueuses oùles corps apparaissent, à la faible clarté des lumignons, comme une rangée de cadavres dans une effroyable morgue clandestine. »

Et chaque jour de nouveaux témoignages sont venus de là-bas nous prouver qu’il ne faut guère se faire d’illusion sur la disparition du mauvais génie de l’opium : il règne toujours aussi tyrannique mais maintenant ses fidèles proscrits se cachent dans des fumeries secrètes.

Et ces résultats ne doivent pas nous étonner car même si le gouvernement chinois était sincère dans sa réforme, l'application d’une telle loi serait

mpossible par elle-même, d’abord en raison

même de son organisation administrative actuelle. - Ce vaste empire est privé de toute centralisation, de toutes relations suivies et presque de communications entre ses différentes provinces si lointaines. Elles dépendent entièrement de mandarins cupides, tout puissants, qui n’ont aucun intérêt à entreprendre une telle réforme : car premièrement leur tolérance intéressée est une source intarissable de bénéfices pour eux, et ils peuvent exercer un chantage presque officiel grâce à ces décrets de l’empereur. Ce caractère corruptible de tous les fonctionnaires chinois est unanimement reconnu par tous ceux qui ont voyagé en Chine : tout est une question de prix,etmême si l’on est condamné à mort, peut-être parce que trop sûr de son inno- ‘ cence on n’a pas cru nécessaire de payer ses juges, on a encore la ressource pour un prix très raisonnable de trouver un remplaçant pour le supplice. Secondement les mandarins ont à redouter les soulèvements que provoquerait certainement chez les cultivateurs l’application d’un règlement aussi draconien. Comme pour les Célestes le plus grand désir, même avant celui de l'argent, est celui de ia tranquillité, ils ne se soucient nullement de

faire observer un décret que, fumeurs invétérés

qu’ils sont pour la plupart ils jugent inutile et, pour

un simple scrupule de légalité, de risquer leur situation. Car quelque légale que soit la répressions, ils savent trop bien qu'il y aura toujours à Pékin des envieux pour en tirer parti. Or il y a eu des révoltes des cultivateurs, et si elles n’ont pas été plus nombreuses — et encore qu’en saiton? combien de soulèvements locaux étouffés dans ces régions lointaines sans laisser la rumeur arriver jusqu'à nous | — c’est justement parce que tous ces mandarins ont préféré, sous le coup de troubles menaçants, ne pas faire ‘appliquer les mesures prohibitives qu’on nous donne en exemple du succès de ces réformes. Du reste la Chine n’est guère le pays des révolutions triomphantes ni des résistances violentes: les Célestes tournent les obstacles et glissent entre les loiïs. Ils sont susceptibles d’une force d'inertie rusée et latente que rien ne peut vaincre et qui a maintenu siisolé, si différent de nous, ce peuple immuablement figé dans ses traditions et ses rites depuis les âges les plus reculés. Toutes les tentatives de réforme ont été se perdre, se dissoudre, se volatiliser, dans cette foule immense et indifférente,

plongée dans ses rêves d'opium, et ce n’est pas

quelques édits officiels qui supprimeront même en plusieurs années une passion séculaire, la plus enracinée d’un peuple aussi conservateur ; surtout tant que l’exemple continuera de venir des plus hauts fonctionnaires, des plus fins lettrés, des plus grands artistes.

Ce vice met en jeu trop d'intérêts économiques et sociaux, dont vivent tant de millions de cultivateurs, de commerçants et de fumeurs de toutes les classes de la société, et exerce en même temps une action trop profonde, trop dominatrice sur chacun d'eux individuellement pour qu’une loi semblable soit applicable.

Lorsqu'on pense aux lents et pénibles progrès de nos luttes européennes contre nos vices d’Occident, contre l'alcool, la morphine, etc., malgré nos centralisations puissantes, on ne peut que rester sceptique quant à la guérison radicale de plus de 20 millions d'hommes, surtout quand on sait combien l’opium est plus puissant que l’alcoo! le tabac. |

Donc en résumé si même le gouvernement actuel était sincère dans cette lutte inflexible contre l’opium, ce que certains faits et témoignages semblent démentir, rien ne prouve que le gouverne-

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