‹ L'opposition libérale sous l'empireChapitre 3 sur 9 · jain · texte numérisé non relu

jain

La discussion sur la loi relative aux chemins de W n*a été qu'une longue série de reclames électorales. C'est aussi le nom qu'on donne à ces lignes nouvelles; i on les appelle les chemins de fer électoraïuc. Elles ont ^ en effet pour but de donner satisfaction aux localités, où le prestige du gouvernement est compromis, et de venir en aide aux candidatures officielles ébranlées.

Aussi ce projet qui, dans une autre session, aurait été voté en deux heures a-t-il été discuté pendant deux jours. Discussion n'est pas le mot propre ; c'est un long défilé de réclamations qui a eu lieu. Chacun est venu mendier un tronçon pour son arrondissement ou pour son canton.

Ça a été véritablement scandaleux. Quand il s'agltde leurs intérêts personnels, les candidats officiels sont féroces. Tout doit leur être sacrifié. Le pauvre M. de Franque ville avait littéralement la tête perdue. Comment, en effet, concilier toutes ces demandes contradictoires ?

27 juin 1867.

La session qui a été close aujourd'hui s'est terminée par un orage. Quand les budgétaires s'ea mêlent, ils deviennent terribles. Il s'agissait des crédits relatifs à la construction d'un nouvel opéra. MM.Gouin, Clary et Ravinel sont venus dénoncer le gouverne-

.ent comme pataugeant en pleine inconstitutionnaté.

Le fait est qu'on n'a tenu aucun compte des préro- ;atives du Corps législatif. On a engagé l'affaire sans pMlfût consulté. On a foulé aux pieds le sénatusconsulte concernant l'aliénation des terrains domaûaux. C'est quand l'emplacement est désigné, les liaisons expropriées, et les travaux entamés qu'on rient demander le consentement du Corps législatif.

Et il ne s'agit pas d'une petite dépense ; d'après les premiers devis, la construction du nouvel Opéra soûtera 22 millions ! On présume que les dépenses ^'élèveront à plus du double, si l'on en juge par les plans somptueux étalés par le jeune architecte, dont le projet a été adopté.

Le projet n'a été voté que par 180 voix contre 39.

Avant de quitter le fauteuil, M. de Morny a cru devoir adresser une petite allocution à ses collègues ; c'est un satisfecit adressé à la Chambre :

Je ne peux vraiment pas résister au désir de dire au Corps législitif qu'il s'est montré à la hauteur des prérogatives nouvelles qui lui ont été accordées, tant par Téloquence que quelques-uns de ses oralenrscat déployée, que par l'indépendance et la mesure des opinions qui ont été exprimées dans son sein.

Je crois que ce langage sera peu goûté en haut lieu. On a trouvé au contraire que la Chambre avait poussé la liberté de discussion jusqu'à l'abus. On est très mécontent de ce que le président ait laissé passer «ns protestation les discours passionnés de certains rateurs de la droite, qui constituent, aux yeux de l'en- 5urage, de véritables outrages et presque des attenits.

22 août 1861.

Joseph Ferrari part pour Naples où il croit que de graves événements vont se passer. Il considère le royaume de Naples comme perdu à peu près pour. Victor-Emmanuel. « Il est, m'a-t-il dit, trop tard pour y envoyer Garibaldi. Le prestige qu'il exerce ne suffit pas pour relever une cause compromise. Le dénouement qui se prépare doit être attribué bien plus à la fatalité des choses qu'à l'inhabilité des hommes. L'Italie est une pure utopie; c'est ce que l'expérience démontre tous les jours. C'est contre cette utopie que sont venus se heurter tous les hommes qui ont gouverné Naples depuis Liborio Romano. Envoyez-y un homme de génie; il échouera comme les autres. »

Ferrari a une médiocre opinion des hommes qui sont placés à la tête de Tltalie. Ricasoli est au-dessous de la réputation qu'on lui a faite. Il n'a que de la raideur ; point de tact, point de vues gouvernementales. On la choisi, parce qu'il a donné la Toscane au Piémont. A cause de cela, on lui a cru une supériorité hors ligne. Il y a des hommes qui ont leur quart d'heure dans l'histoire; mais qui n'ont que cela : la minute d'après les trouve aussi ordinaires qu'ils l'étaient auparavant. M. Ricasoli est de ces hommeslà. Il ne durera pas au pouvoir.

De fait, le gouvernement semble disloqué; et le soin •qu'on prend pour dire qu'il n'a jamais été plus uni prouve que la crise est proche. Le général Cialdini 'est en train de se couler ; il ne vit plus qu'à force de

L 0>>PUSITIO» LIUÉHAI^ SOLS

réclames et do canards. Les Italiens sont là-dessus d'une force qui étonne. Us mentent avec un aplomb qui démonte les plus incrédules. 11 faut lire, pour iVii faire une idée, les contes à dormir debout qu'ils

Eur les exploits des brigands napolitains. Cola Uo les belles inventions de la réaction de 1S48 is insurgés do Juin.

39 août 1861.

Siècle a donné l'analjse d'une pièce importante il prétendait posséder une copie; c41e prouvait que le Pape avait fait appel au concours des puissances eaUioIiques pour être délivré do la pression que la France exerce à Rome. Là-dosaus, la France et tOpinion nationale se sont écriées de concert qu'il miait enfin prendre un parti et abandonner la papauté ta&porelle à elle-même.

Ilalhenreusement l'allégation du 5iè(7tfêtait entourée de tant de précautions oratoires qu'on a conçu des soupçons sur l'existence do la pièce dénoncée. On s'est demandé pourquoi M. Havin, qui était, disait-il, en possession d'une copie authentique de cedocument, ce le publiait pas m-estenso. On l'a sommé da toutes parts de s exécuter. Les feuilles qui emboîtent le pas au5(pcfe n'ont pu s'empêcher de dire que ce n'était pas là une pièce qu'on pût tenir sous le boisseau; elles ont réclamé, elles aussi, la publication.

Mis ainsi au pied du mur, le Siècle a reculé ; il a consenti à communiquer la pièce, mais seulement dans ses bureaux à certaines personnes choisies. Il a refusé catégorîquementde la livrer à la pub licite. C'était

proclamer implicitement que M. Havin ne croit pas à l'authenticité de ce document.

C'est donc une campagne ratée.

On remarque qu'on n'a point fait allusion aux affaires d'Italie, soit dans les adresses des conseils .généraux, soit dans les discours prononcés par les grands personnages qui les président. Est-ce le résultat d'un mot d'ordre? Il n'y a pas même les insinuations obligées à l'adresse des partis hostiles. On loue la politique de l'Empereur, sa logique, sa modération, sa préoccupation de donner satisfaction aux intérêts matériels. Mais on ne va pas plus loin.

Méditerait-on par hasard, une réconciliation définitive avec le parti conservateur? Chat échaudé craint l'eau froide. L'Empereur n'a recueilli que des horions de son alliance avec les pseudo-révolutioiH naires. Pour leur plaire, il faudrait faire des choses •extravagantes; ils ne réclament rien moins que le bouleversement de tout le mécanisme gouvernemental. Il est impossible que l'auteur du coup d'État oède à de pareilles exigences. Il commence à s'apercevoir que, s'il se laisse entraîner plus avant, il n'aura bientôt plus de raison d'être. Il faut que le Deux Décembre reste une vérité.

Et d'ailleurs à quoi bon céder? Est-ce que franchement il y a un parti révolutionnaire? La débandade de ce parti est générale. Les têtes de colonne crient hravo ! à l'Empereur. Les journaux lui sont acquis. Quand les journaux révolutionnaires, dignes échos du parti, donnent tout en échange de si peu, l'Empereur serait bien bête d'aller plus loin. Il lui suffit

l/OPPOSITION UBÉRALS SOUS l'bMPIRE 101

d*entretenir les espérances des gobe-mouches; il trouvera toujours assez de badauds pour Tapplaudir.

le»* septembre 1861.

On s'est beaucoup ému de ce que, dans leurs discQurs aux conseils généraux qu'ils président, les ministres ont atténué la portée des décrets du 24 novembre et de ce qu'ils ont insiste surtout sur ce fie ces libertés n'étaient qu'octroyées. On s'est demandé si on aurait par hasard l'intention de les reprendre.

5 septembre 1861.

La nomination de M. le marquis de La Valette est interprétée de bien des façons. On prétend qu'il va iRome pour brouiller les cartes et précipiter le dénouement. C^est, dit-on, ce qu'il aurait déclaré, dans un Aner chez la princesse Mathilde, où se trouvaient MM. Thouvenel et Benedetti. Il est invraisemblable qn'un ambassadeur révèle ainsi, entre la poire et le fromagerie secret de sa mission. Mais de pareils bruits prouvent que le gouvernement français ne sait plus quelle ligne il doit suivre à l'égard de l'Italie.

22 septembre 1861.

Un attaché du ministère des affaires étrangères m'a donné l'explication suivante du bruit que l'on a fait autour de la question polonaise ; elle est assez originale :

€ L'Empereur a dû s'apercevoir combien était fra-

gile Tœuvre accomplie en Italie. Si la protection de: la France se retirait, l'édiflce ne tarderait pas à crouler .^ de lui-même; les choses reprendraient la situation v qu'elles avaient avant Magenta et Solférino ; T Autriche .se retrouverait toute puissante dans la Péninsule; . grâce à Texpérience avortée de l'Italie unitaire, elle - serait encore comme avant 1859, à la tête du conser- vatisme européen. Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; politique impériale recevrait un trop grave échec. < » La tactique de l'Empereur consisterait à créer* TAutricheetà ses alliés des embarras intérieurs asî grands pour qu'ils ne songent pas à gêner le dans son œuvre unitaire. Les affaires de Pologne â|^ sont rencontrées tout à fait à point. On joue à IT de cette question un double jeu : pendant que le vernement recommande aux Polonais de rester les limites de la modération et de la légalité, ou soi fle le feu en dessous mains, et on encourage toutMK. les manifestations qui se produisent. J'ai la certitude que c'est d'ici que part le mot d'ordre. Les Polonais ne savent pas bien où on les mène. Le principal est de tenir en haleine l'Autriche, la Prusse et la Russie. Advienne ensuite que pourra. »

26 septembre 1861

Les journaux officieux ou semi-officieux font le silence autour de la question romaine. Ils semblent, comme lorsqu'ils parlent, obéir à un mot d'ordre. Mais pendant qu'ils se taisent, les langues s'agitent, et les gens bien placés pour pressentir les intentions du gouvernement tiennent d'étranges discours.

L'un d^eux, qui a voté à la session dernière avec les 90 pour le maintien du pouyolr temporel du Pape, me disait ces jours-ci que le gouvernement pontifical était un bien mauvais gouvernement et qu'il ne voyait lacune bonne raison pour continuer de l'imposer au peuple romain.

Un autre, qui reçoit souvent des confidences du plM)nde officiel» m'avouait qu'il craignait fort les coups tête de M. de La Valette : « C'est un italianissime me disait-il, il a beaucoup d'esprit; il est des situations délicates, où il est dangereux de montrer trop d'esprit. Sans avoir été envoyé précisément dans ce but, il est -ieraindre que M, de La Valette no précipite la catas- -jhK^e finale. »

Li Un pfubliciste qui fréquente les bureaux du ministère Khs affaires étrangères, va criant partout que nos [ 'kronpes quitteront Rome vers le 20 octobre. C'est I pour adoucir le parti ultramontain que le gouvernement se montre en ce moment aussi sévère vis-à-vis des brochures anti-cléricales.

D'autres ne vont pas si vite en besogne ; ils disent qu'on en est encore à la période des notes, des contrenotes et des protocoles, et qu'on ne s'arrêtera pas à une solution avant six mois.

Que conclure de tous ces bavardages? Rien, sinon que, sans avoir encore de parti arrêté, le gouvernement est bien aise d'habituer l'opinion publique à une résolution que les circonstances peuvent l'amener à prendre. Il tient à ce qu'on regarde l'évacuation de Rome comme une possibilité de sa politique. Cette façon de procéder lui permet de choisir son moment

et de prendre une décision improvisée sans avoir à -essuyer d'avance les bordées de ses adversaires. H • on sera de la question romaine comme de Téchella mobile ; elle se résoudra dans une indififérence absolue ^'' <le la part des populations et des gouvernements.

27 septembre 1861.

Calme plat. — Il faut voir ce qui sortira de l'en^ trevue de Compiègne. Les raffinés de la politic disent que le mois de novembre ne se passera pas sai un grand événement.

15 octobre 18G1.

A la session dernière, j'avais réclamé la publication soit mensuelle, soit hebdomadaire d'un tableau présentant les entrées et les sorties des denrées alimentaires. C'est sans doute pour déférer à ce vœu, qui avait été pris en considération par la Commission de la loi des céréales, que le gouvernement publie dans les Documents commerciaux^ le mouvement des crains et des denrées alimentaires.

J9 octobre 1861,

S'il est un fait indéniable, c'est que la France traverse en ce moment une crise économique et finan- •cière. Depuis deux ans, l'insuffisance des recettes a amené de grandes sorties d'argent. Pour combler le vide de son encaisse, la Banque de France ne s'est pas contentée de hausser le taux de son escompte ; elle a dû, ni plus ni moins qu'un simple spéculateur.

l'opposition udéhale sous l'empire

l se livrer à des opérations ([ui se résument en reports. I Od signale de toutes parts nos embarras économiques indique tout haut les causes. Ce sont : !" les irges croissantes des budgets de TEtat, des déparneQts et des villes ; â" l'absorptioa, au détriment I l'industrie, de tous les capitaux disponibles par I emprunts, les démolitions et les chemins de fer. Bien qu'on ne se l'asse pas d'illusion dans les officielles, on continue néanmoins à croire i|SI est utile de dissimuler la vérité. Un écrivain, L Eugène Forcade, qui jouit d'une certaine faveur ; du pouvoir, puisque le ministre de l'intérieur produit parfois dans le Moniteur des Communes des -aits de son Journal financier, a fait paraître dans «•Mfi des Dntx Mondes du '15 octobre, un article i lequel il présente un tableau très adouci de la crise. M. Eugène Forcade, qui est au courant de tout ce qui se fait dans l'entourage de l'Empereur, ne doutait pas que son article ne reçût l'approbation d'une au moins des personnalités qui s'y dispul'influence. Il a donc diè fort iHonn(> et en ; très irrité d'apprendre qu'à propos de cet article, la Revue des Deux Mondes avait été l'objet d'un avertissement conçu dans les termes les plus outra- ^ants; on accusait en effet l'auteur « de s'efforcer par les assertions les plus mensongères de propager l'alarme dans le pays et d'exciter à la haine et au mépris du gouvernement, u

Cet avertissement a causé une grande surprise dans |p monde politique. On sait, en effet, qu'en ce moment des pourparlers sont engagés pour amener

une entente entre M. Fould et M. de Persigny, et qu'il est question de la rentrée de M. Fould aux affaires en qualité de ministre des finances. Il a été dit publiquement que M. Fould arrive les mains pleines de réformes et qu'on lui donnera avec la haute main sur les finances, le titre à'archi'Chanœlier. On connaît le fait qui a ému M. Fould et qui Ta amené à signaler à l'Empereur les dangers de la situation : c'est un simple crédit de 2 millions décrété par M. de Persigny sur le crédit de -25 millions qui doit être demandé au Corps législatif pour les chemins vicinaux.

M.Eugène Forcade, certain d'avoir, en dévoilant les plaies de nos finances, suivi les idées que M. Fould dierche à faire prévaloir s'est mis résolument sur la défensive. Il a fait délibérer une consultation par un certain nombre d'avocats et il a déféré un Conseil d'État l'avertissement dont la Revue des Deux Mondes a été l'objet.

L'action introduite est tout à fait administrative et judiciaire : M. Eugène Forcade, qui se prétend diffamé par le considérant de l'avertissement, ne se borne pas à réclamer du Conseil d'État l'annulation de l'acte considéré par lui comme abusif; il demande à ce tribunal administratif suprême l'autorisation d'intenter à la personne du ministre une poursuite judiciaire par devant les tribunaux du pays, action fondée sur les dommages que lui a causé l'acte réputé diffamatoire.

20 octobre 1861.

Je ne sais vraiment pas comment il se fait que M. de Persîgny passe pour représenter dans le cabinet le Ibëralisme. Il s'est produit à son sujet un quiproquo {oi doit rendre sa situation des plus gênantes. Parce que le décret du 24 novembre a coïncidé avec ta rentrée aux affaires, on s'est figuré qu'il était pour qaelque chose dans ce décret. Rien de moins exact. I. de Persigny a subi le décret du 24 novembre bien plus qu'il ne l'a provoqué. Ce qui rend étrange l'aveuglement des pseudo-libéraux sur le compte de 66 personnage, c'est que lui-même a pris le soin de déclarer dans toutes les circonstancos qu'il n'était point libéral et qu'il n'avait qu'un culte et une religion : l'éternité de la dynastie napoléonienno. C'est là sa boussole; c'est là-dessus qu'il règle sa conduite. M. de Persigny est un bonapartiste convaincu. Comment pourrait-il être un libéral?

Le tempérament de M. de Persigny, nerveux et rageur, le porte à des actes qui indique assez bien le plus ou moins de force du gouvernement impérial. Quand le ministre do l'intérieur s'abstient de mesures répressives ou coercitives, on peut dire que l'Empire no se sent point menacé. Quand les mesures de ce genre se multiplient, c'est que le gouvernement se sent faible et que sa situation prête le flanc aux attaques des partis.

Depuis cinq ou six jours, on a vu se succéder les avertissements, les communiqués, les avis officieux

108 l'opposition libérale sous L'£MPIRE

les documents officiels, l'annonce de mesures rigoureuses contre les brochures anonymes, les saisies judiciaires. On s'en est pris aux journaux de toutes les nuances : à la Revue des Deux Mondes^ à la Gazette de France, à ï Opinion Nationale et aux Débats. Les francs-maçons ont reçu Tordre de ne point se réunir pour l'élection de leur grand maître. On a dissout les conseils centraux et provinciaux des associations de bienfaisance. On va réglementer la publication des brochures. Les pseudo-libéraux font la grimace; ils n'en persistent pas moins à saluer M. de Persigny du titre de ministre libéral. S'il frappe leurs amis, il frappe en même temps leurs adversaires; cela leur suffit. Et puis, M. de Persigny n'a-t-il pas fait insérer une brochure anti-cléricale dans le Moniteur des Communes? Une telle hardiesse doit lui faire pardonner bien des choses.

Le gouvernement traverserait-il une de ces phases de faiblesse dont je parlais tout à l'heure? Oui, certes. A l'intérieur, la disette coïncide avec la mise à exécution des traités de commerce. Au début, il s'est produit une inondation inévitable de marchandises anglaises. Les magasins et les entrepôts regorgent de produits venus d'outre-Manche. On ne voit plus que des marchandises anglaises à l'étalage des marchands de Paris. Cette invasion étrangère venant au moment où les négociants font leurs achats d'hiver, a amené le chômage de nos grands centres industriels. Les vivres sont hors de prix. De là parmi les populations une agitation qui se traduirait bien vite en mécontentement, en murmures et en émeutes, si

1,'OPPOSITION LIBÉRALE SOUS l'eMPIRE

partis trouvaient le moyen d'amener un semblant i'escitatioD.

On sait combien le gouvernement a mis d'importance à avoir sous la main les société de secours mutuels, C'ost un des motifs qui, pendant la Législative, ont empêché une bonne loi sur la matière d'aboutir. Depuis plusieurs années, le gouvernement vfiyait d'un iiiil jaloux, le clergé tenir entre ses mains un levier formidable. La société de Saint-Vincent de Paul, répandue sur tous les pointa du territoire, et renfernunt dans son sein des hommes de toutes les classes et de toutes les professions, était la société de secours mntnels la plus vaste qui existfit, et, grâce à son orgaûsation toute religieuse, elle échappait à l'action gOQvernementale. Depuis deux ans, sous le coup des éïênements d'Italie , cette société et ses annexes ïvsûent subi une transformation qui en faisait une machine de guerre irrésistible. C'était la société de Saint-Vincent de Paul qui s'était chargée de quêter pour le denier de Saint-Pierre, et cette circonstance loi avait donné une couleur ultramontaine très prononcée. On avait formé dans ce but des comités de département et un comité central. Peu à peu, ces comités étaient devenus de véritables centres politiques. Des orléanistes et des légitimistes s'y étaient glissés. C'était un État dans l'Étal.

Le gouvernement a eu peur de cette ligue, dans

laquelle il a vu une menace. L'Empire s'est demandé

commeut il pourrait conjurer ce danger. Si la sociét(!>

de Saint-Vincent de Paul parvenait à démontrer

'elle faisait plus de bien que le gouvernement, il

était à craindre que rinfiuence du gouvernement se mît à diminuer et que Faction de la ligue s'accrût d'autant. Quels arguments la Société pouvait puiser dans cette disette venant s'ajouter au chômage et à l'invasion des produits anglais, d'autant plus que les intérêts protectionnistes se sont coalisés avec les intérêts religieux. Là est le principal motif qui a dû prévaloir dans l'esprit de M. de Persigny, et qui laî a dicté sa circulaire contre la société de Saint- Vinéent de Paul. Les raisons politiques ne viennent qu'en seconde ligne.

J'admire la stupidité que les journaux jacobins ont montrée en cette circonstance. Il a suffi d'agiter à leurs yeux la bannière cléricale pour les faire entrer en danse. Jamais ils n'avaient mieux rempli leur rôle de compères. On leur avait insinué qu'ils feraient acte de libéralisme, s'ils demandaient la dissolution de la société de Saint- Vincent de Paul. Ils l'ont réclamée à cors et à cris. De sorte, que lorsqu'à paru la circulaire du 17 octobre qui se borne à mettre cette société sous la surveillance de l'administration, le ministre s'est trouvé plus libéral que MM. Havin, Pejrat et Guéroult. Ces gens-là perdent le parti démocratique. Ils ne sont que la mauvaise queue du parti bonapartiste.

26 octobre 1861

Le gouvernement vient de se débarrasser de la presse semi-officielle. C'est le sens qu'il faut donner à la déclaration de la Patrie et aux changements introduits dans la rédaction du Constitutionnel et du Pays.

La Patrie a expliqué les motifs qui l'avaient déterminée à prendre le parti du libre-dévouement. Mais ce ne sont pas là les motifs qui ont déterminé le gouvernement : il paraît qu'il a fini par se fatiguer des équivoques que la presse officieuse répandait sur sa conduite et des défiances que ces équivoques excitaient, soit dans les partis, soit à l'étranger. Comme l'a dit M. Delamarre, la presse officieuse traduisait plus ou moins fidèlement les opinions ou les désirs de tel ou tel personnage; mais elle allait toujours, soit en deçà soit au delà de la pensée impériale. Cette pensée se compose en eflfet de nuances très délicates et souvent elle reste enveloppée des voiles les plus impénétrables. Il en résultait des quiproquos et des coqs-à-l'âne de toute espèce.

Deux ou trois faits récents ont déterminé le gouvernement impérial à brusquer la rupture. Le Constitutionnel a failli nous brouiller avec la Suisse à propos d'accusations lancées contre le canton de Genève. Le même journal a éveillé les susceptibilités de la cour de Prusse en racontant, ce qui était parfaitement faux, que les personnes qui accompagnaient le roi Guillaume à Compiègne avaient baisé la main de l'Empereur. La Patrie s'est attirée à diverses reprises des démentis, et tout récemment encore à propos du prétendu traité secret relatif à la Sardaigne.

La résolution que vient de prendre le gouvernement aura son contre -coup dans les régions ministérielles. Le parti bonapartiste pur se voit enlever une arme dont il se servait en toute occasion pour assurer sa prépondérance. Si M. de Persigny voyait s'élever contre la politique semi-révolutionnaire qu'il soutient la plupart

112 l'opposition libérale sols l'empiue

de ses collègues, il avait du moins pour appui la presse «emi-ofâcielle. Elle ne vivait que par ses inspirations, ^t c'est par son intermédiaire qu'il préparait Topinion aux mesures qu'il voulait faire adopter. Cette arme lui ^st enlevée. Il lui restera certainement des journaux; mais ils n'auront plus le même caractère ; ils continueront à refléter la pensée du ministre; on ne pourra plus dire qu'ils expriment et traduisent la pensée du gouvernement.

Un autre résultat produit par cette mesure, c'est <iu'elle dégage nettement la responsabilité impériale de toutes les responsabilités inférieures qui jusqu'ici cherchaient à la couvrir. Le voilà désormais placé nu et désarmé en face du pays. C'est maintenant un devoir «trict pour l'Empereur de se mettre le plus souvent possible en contact avec l'opinion et d'expliquer, quand l'occasion s'en présente, les tendances de sa politique. La publicité accordée aux pièces diplomatiques serait -un moyen de jeter du jour sur les événements extérieurs. Quant à l'intérieur, il faudrait de fréquents exposés de situation, tirés, des rapports des préfets et des hauts fonctionnaires de l'ordre judiciaire. Si la presse officielle était parfois compromettante, elle avait du moins cet avantage de faire pressentir à tout instant la pensée gouvernementale. A tout le moins indiquait- -elle fidèlement quelle était la préoccupation du jour. Les esprits étaient ainsi tenus en haleine. Si la presse ne doit plus refléter que l'opinion d'un sénateur, d'un député ou d'un ministre, il est à craindre que la discus- «ion des grands intérêts de l'Etat ne s'égare et n'aille à l'aventure.

L*0PP0S1T10N I.1B&RALE SOUS L'ElUPiltE lia

11 ii'v a que deux moyens de parer à l'absence d'une presse semi-officielle, c'est que le gouvernement s'explique lui-même ou bien qu'il laisse la presse libre. Eu ("expliquant lui-même, il prend la direction de l'opinion ; en rendant la presse libre, il laisse l'opinion se former ei il se charge de traduire ses tendances. La métbode laquelle on s'est arrêU^e est la plus mauvaise qu'on pût admettre. L'obscurité se fait tout à coup autour de la politique intentionnelle du gouvernement, et l'opinion publique n'a pas d'organe qui la représente fidèlement. pays ne saura plus rien et le gouvernement ignotout.

38 oGlobra 18GI {Lettre à P.-J. Proudlion. à Uruxrlles) Mon cher Proudhon, Je vous avoue que je vous en voulais beaucoup de votre silence, et qu'il n'a fallu rien moins que votre e lettre du 2S pour faire taire en moi toute mauî humeur. J'accepte de grand cœur vos explica- . Causons donc comme si rien ne s'était passé.

is entretenu dans ces derniers temps avec X de nos amis qui ont le plus vivement critiqué le livre De la Paix et de la Guerre. J'ai pu m'assurer que s'ils protestaient contre vos conclusions, c'est qu'ils n'avaient jamais rien compris à vos principes et que fadhésion qu'ils avaient accord^ie dans le temps à vos idées, n'était qu'une sorte de dilettantisme philosophique et littéraire. Massol, Edmond, Herzen, Hervé et ï foule d'autres, ont l'esprit tourné vers l'art et la

fantaisie révolutionnaire; ils sont réfractaires à la science et à la philosophie. Comme aux femmes , il ne leur suffit pas qu'une idée soit vraie, il faut qu'elle leur plaise. Le refus d'adhésion de Duchêne m'a fort étonné: c'est une intelligence nette et lucide; il faut qu'il se soit encroûté dans la société des jacobins.

Quant à vos anciens collaborateurs, il leur semble chaque fois que vous faites par^utre un nouvel ouvrage revoir un visage de connaissance. Vous donnez une forme brillante à des idées qui leur sont apparues autrefois d'une façon plus ou moins nette. Le point de vue change, mais les tendances sont toujours les mêmes. J*admire, pour mon compte, la merveilleuse faciUté avec laquelle vous savez exposer de mille façons différentes les mêmes idées et les solutions variées que vous donnez aux mêmes questions. Si quelque chose m'a surpris, c'est l'accueil qu'a reçu le livre De la Paix et de la Guerre; il n'y avait rien dans ce livre que vous n'eussiez laissé entrevoir cent fois. Les colères qu'il a excitées m'ont servi mieux que tout le reste à me rendre compte des profondes blessures qui ont été faites à l'esprit public dans notre pays. Mon cœur en a reçu un choc douloureux, et je ne suis pas encore bien guéri de la tristesse que cette découverte m'a causée.

Peyrat est une espèce de séminariste démocrate pour qui les anas de Vaulabelle et les tartines d'Armand Carrel remplacent les quatre Évangélistes. Il a rêvé pendant trente ans d'être rédacteur en chef du National; le National ayant été tué au Deux-Décembre, ille ressuscite autant qu'il est en lui dans la Presse. A le

lire, on dirait qu'il se cruit encore en -1832, pn présence de la Charte-Bérard et des henriquinquistes. Votre livre lui a semblé hérétique au premier chef; U y a vu une sorte d'ennemi personnel. Commentlun révolutionnaire qui se permet do blaguer la Pologne et de dire qu'il y a du bon dans les traités de 1815 ! Assurément, c'est un traître ; il faut le dénoncer aux frères et amis et l'exclure de la société des Amis du peuple. Quelle punition pour Girardin de voir son journal aux mains de cette carricature de la victime du duel de Saint-Mandé! Elias Regnault est une perruque de la même école; il écrit pour le compte des Polonais, comme il écrivait, il y a deux mois à peine, pour le compte de certaines compagnies industrielles, dans un journal boursicotier, dont il était le rédacteur en chef. Les attaques dp ces messieurs ne sont pas moins sérieuses, et c'est avec raison que vous avez saisi l'occasion qu'ils vous ont offerte de répondre aux criailleries des internationalistes, mais j'ai bien peur que la brochure que vous préparez ne vienne trop tard. Je crois reconnaître à certains indices l'avortement de l'agitation polonaise. Quand votre travail sera prêt, les préoccupations politiques seront tournées d'un autre côté. Hâtez-vous donc, si vous ne voulez pas être surpris par les événements.

Je vais fort peu au Palais-Royal, et je n'ai pas vu le Prince depuis son retour. Ce que j'ai entendu dire est fort contradictoire. Les uns affirment qu'il est reveno d'Amérique plus nationaliste que jamais; les autres prétendent qu'il est refroidi à l'endroit des nationali-

f et qu'il tend à we rapprocher de plus en plus de la

H6 l'opposition LiBÈnALE sous l'empiiie

Tive ]

politique prudente de son cousin. Depuis que je coe-j nais le Prince, c'est à ce dernier résultat que j'ai aboutir toutes les ébuUitions de son intelligence inquiète. Évidemment son cousin le domine; c'est ce qui arrive toujours aux gens extrêmes; ils cèdent aux esprits calmes et modérés. Les commis-voyageurs de la Hongrie, de la Pologne, de la Scandinavie, etc., papillonnent autour du Palais- Royal ; mais ils y reçoivent plus d'eau bénite de cour qu'autre chose. Le Prince n'a aucune influence; il a pour ennemis et pour adversaires tous les ministres, tous les sénateurs et tous les députés . C'est à peine si Persigny et lui s'entendent. Quant â l'Empereur, il exerce sur lui l'ascendant d'un père sur son enfant. On fait beaucoup de commérages au Palais-Royal; on y fait peu de besogne. Les Polonais ont été admis avec faveur comme tous les autres. Je ne crois pas qu'on veuille faire pour eux rien de sérieux. L'émancipation italienne a causé trop d'embarras à l'Empire ; on ne tiont pas à provoquer, en essayant une restauration polonaise, une coalition qui serait le signal d'une catastrophe.

Je ne sais rien de la pensée de l'Empereur, mais, ou ]'e me trompe fort, ou je crois qu'il est fatigué de toutes les complications qu'a amoncelées autour de lui le mouvement italien. L'armée française restera à Rome; M. Ratazzi en a reçu la déclaration formelle. U est fort difficile de dire que l'Empereur veut rêver nir à l'idée de Villafranca; mais si les amenaient quelque chose d'approchant, et surtout à l'Autriche n'était pour rien dans une réaction anti-unitaire, il y a tout lieu de penser que ce revirement

L OPPOSITION [.lUÉRALB SOtS L EMPIHE

serait accueilli avec plaisir aux Tuileries. On n'a reconnu le royaume d'Italie que sous bénéfice d'inventaire et sans garantie pour l'avenir. On craignait que l'inâuence de l'Angleterre ne devînt prépondérante à Turin, et, d'un autre côté, l'Autriche avait commis l'imprudence de laisser voir qu'elle considérait le nom de Cavour comme mettant fin à la situation anormale de l'Italie, Pour le moment, on ne quittera pas Home, et on laissera les Italiens sa débrouiller comme ils pourront. Et puis l'Empereur ne se dissimule pas qu'il a menti aux origines de son pouvoir, en rompant avec le parti conservateur. Depuis deux aus, il a pu juger de l'extrême médiocrité du parti démocratique. La protection indéfinie accordée à la Papauté est le gage de la réconciliation avec les êvéques et les catholiques ; il n'est pas tUsposé à abandonner ce gage précieux.

Il n'y a dans tout cela aucune ligne de conduite arrêtée ; mais voici cependant ce que j'ai cru remarquer et ce qur est devenu pourmoi d'une certitude presque absolue.

Entouré comme ill'est d'hommes à tendances divergentes, l'Empereur penche volontiers vers les conservateurs, II s'éloigne d'fux quelquefois, mais il y revient toujours. La modération est plus dans son tempérament. Quand il n'y a pas nécessité, il aime mieux biaiser qu'aller aux solutions extrêmes. Pendant quelques mois, Persignj et ses amis ont pu se croire les maîtres de l'esprit de l'Empereur, Après la reconnaissance du royaume d'Italie, ils avaient cru comprendre qu'on allait quitter Rome. C'est ce qui explique les attaques furieuses dirigées contre la cour pontificale,

surtout à propos de rafifaîre des soufflets Mérode. Les conservateurs du conseil impérial semblaient battus. Au moment où Ton s'y attendait le moins, la chance a tourné ; ce sont décidément les conservateurs qui l'ont emporté et qui obtiennent gain de cause. Tablez sur cette manière de voir, et vous serez dans le vrai.

J'ai beaucoup ri de votre conversation avec Garnier- Pagès et Desmarest. Je gage qu'ils n'ont pas compris un mot de ce que vous leur avez dit. Ce sont des pauvres d'esprit qui croient que le monde se mène avec des grands mots et de grands sentiments. L'identité qui existe entre une idée et une autre idée leur échappe complètement. Us ne se doutent pas que la formule : États-Unis de V Europe est parente de celle-ci : Sainte- Alliance, De même, vous leur avez parlé cochinchinois quand vous leur avez dit qu'entre le chauvinisme napoléonien et la démocratie, on trouvait des points de contact, une sorte d'homogénéité. Leurs cervelles étroites ne pourront jamais comprendre ce premier article du Catéchisme de la raison d'État que, pour que deux partis diflférent, il faut qu'ils n'aient ni les mêmes sympathies ni le même programme.

Allez toujours votre chemin, et ne vous embarrassez pas des sottises qui se débitent sur le vide qui se fait autour de vous et sur les désaveux que reçoivent vos nouvelles publications. Si les sympathies vous viennent, pourquoi vous préoccuper de tous ces vains propos émanés le plus souvent de nullités politiques et intellectuelles ? Les gens qui vous critiquent à tort et à travers ne font le plus souvent de tort qu'à leur réputation. Demandez plutôt à M. Prévost-Paradol. Je suis

l'oPPOSITIO.N LIBÉfLVLE SOUS [.EMPIRE liit

sûr qu'il donnerait beaucoup pour 'faire oublier le sot

article qu'il a consacré à votre livre dans le Journal

des Débats. Depuis ce temps, il est en partie coulé aux yeux de tous les ^ens sérieux.

Ce conseil que je vous donne, je tâche d'en faire ma règle de conduite. Je me moque toujours du quen dim-t-on ? J'y ai gagné le repos de l'esprit et de la con- BÔeuce. Aussi je voua dirai que je n'ai rien à faire pour me distinguer des gens de la Presse, de \'Opinion naiionale. et du Siècle. Tout le monde ici sait à quoi s'e» tenir à ce sujet, et MM. Havin, Peyrat, et Guéroult mieux que personne. Si j'avais partagé les sentiments de ces messieurs, je serais resté à la Presse; mais j'ai rompu depuis six mois avec ce journal, malgré la position brillante qu'on m'y avait faite. Quant au Palais- Royal, je vous le répète, j'y vais do moins en moins. Le Prince m'invite trois ou quatre fois pur hiver. Comme je n'aime pas à faire de la bégueulerie, qu'il s'agit de diners officiels, et qu'après tout j'ai de ia i^mpathie pour le maître de la maison, je ne refuse p.is. II y a longtemps que j'ai fait ma profession de foi aa Prince; il sait bien que je ne suis pas un homme disposé à renoncer à sa façon de penser, et puisqu'il me recherche, malgré les divergences qui nous séparent, j'aurais fort mauvaise grâce à opposer des refus à des

^Hfuses toutes désintéressés.

^Hbvoas connais, je suis sûr qu'à ma place vous eu

^Kez tout autant.

^Tiu revoir. Écrivez-moi le plus souvent possible. J'ai toujours regretté que nous n'eussions pas une correspondance suivie. J'apprends beaucoup de choses que

j'enfouis dans mes cartons, et dont vous pourriez parfois faire votre profit.

Je vous serre la main.

Alfred Dartmon

1er novembre, 186i.

En Italie les impatiences de parti d'action sont arrivées au dernier paroxysme de la passion. On a tant crié que c'était de Rome que partaient les bandes de brigands qui agitaient les provinces, que les révolutionnaires napolitains considèrent la cession de Rome comme une juste satisfaction à accorder aux griefs de l'Italie méridionale.

Je crois que ces messieurs en seront pour leurs frais de déclamations et de réclamations. J'ai dîné il ja deux jours au Palais-Royal. H y avait là le seigneur Ratazzi et l'excellent M. Nigra, et ces deux personnages n'avaient pas l'air tout à fait joyeux. M. Ratazzi s'est entretenu longuement avec le Prince et cet entretien n'a pas déridé son front.

On causait tout haut et très librement de la nouvelle politique du gouvernement. M. de La Guéroimière, qui a pris tout récemment la défense du pouvoir temporel, était du dîner, et au fumoir, il cherchait à démontrer que l'Empereur ne pouvait pas abandonner Rome, sans blesser les intérêts français et sans provoquer une guerre européenne. On l'appuyait, on l'applaudissait.

Que pense le Prince là-dessus? Je l'ignore, n'ayant échangé avec lui que quelques paroles insignifiantes. Mais s'il est resté dans les mêmes idées qu'il y a quel-

^^B l'oppositioh LiBànALE sous i.'kmpire 191

^Hiies mois, il est assez singulier qu'il ait réuni à la ^■D^e table MM. Nigra, de la Gui^ronnière et-Ratazzi. ^Vai été témoin de l'entrée de M. Nigra dans les salons ; ^■arrivait avec un sourire suv les lèvres; aussitôt qu'il ^^tuperçu M. de la Guéronnière, il a rengainé son sou- ^^pe. et son i/isage s'est assombri.

^HDd est convenu généralement que l'occupatiim de ^^■sne durerait indéfiniment.

^H 10 novembre iai>l.

^H Depuis quelques jours, on s'occupe dans les conseils ^Hps ministres présidés par TEmpereur, des moyens I de donner satisfaction au Corps législatif en matière budgétaire. L'Empereur a montré quelque hésitation I de se dépouiller d'une de ses prérogatives les plus ^bsentielles, celle d'ouvrir des crédits dans l'intervalle ^Bbs sessions. M. Fould, qui est de plus en plus écoutt^ ^^iT te souverain, est par\'enu à vaincre ses répugnances.

Depuis le 47 octobre, la résolution est arrêtée de fixer iiu 2 décembre la convocation du Sénat en session extraordinaire, pour discuter un projet de sénatus-consulte destiné à modifier la votation du budget. On a été amené tout naturellement à examiner, à cette occasion, la situation financière. L'Empereur a été frappé du tableau qu'en avaient tracé les

E, leurs de la droite, lors de la discussion de l'adresse, il tenait d'autant plus à savoir la vérité que, sur faits et sur les conséquences qu'on en pouvait déduire, ses conseillers émettent des avis tout à &it opposés. M. Fould, dont la compétence lui inspire

lââ l'opposition libérale sous l'empire

une grande confiance, a été chargé de préparer un travail destiné à fixer ses idées.

On a aussi longuement agité les questions de personnes. On a reconnu que M. de Forcade la Roquette n'est pas l'homme qu'il faut pour mettre un terme à la crise. On rend justice à ses hautes qualités et à sa puissance de travail; mais on considère que, dans les circonstances difficiles où l'on se trouve, il est nécessaire de confier le portefeuille des finances à un homme ayant l'oreille des banquiers et des hommes d'affaires. On sait que M. Fould est le candidat préféré de l'Empereur. On l'accepte d'avance comme successeur de M. de Forcade la Roquette. La difficulté, c'était de faire une situation convenable à ce dernier ; on ne peut nier que M. de Forcade la Roquette n'ait rendu de grands services au moment de la conclusion des traités de commerce. Un instant, il a été question de dédoubler le portefeuille de M. Rouher, et de créer, en faveur de M. de Forcade la Roquette, un ministère de l'agriculture et du commerce. Mais on ne s'est pas arrêté à cette combinaison, qui paraissait à M. Rouher une diminution -de son importance. Il a été décidé en dernier lieu que M. de Forcade la Roquette serait envoyé au Sénat, en attendant qu'il se présentât l'occasion de lui donner une compensation plus convenable.

A l'heure qu'il est tous ces arrangements sont arrêtés.

12 novembre 1861.

J'ai adressé à M. L. Havin, directeur politique du Siècle, la lettre suivante :

Mon cher confrère,

Trouvez-vons quelque inconvénient à rappeler que, dans la discussion de Tadresse, j'ai soutenu et longuement développé Tamendement suivant présenté par les cinq députés de la gauche :

« Noos regrettons que, malgré des vœux fréquemment renouvelés, le vote du budget par ministère ait été conservé. — Le vote du budget par chapitres est le seul moyen d^arriver à un contrôle sérieux et efficace. »

M. L. Yéron cherche à revendiquer, pour lui et quatre autres de ses collègues, le mérite d'une initiative que nous avons largement partagée. Le public est un peu oublieux, et je crois qu'il serait peut-être opportun de lui rafraîchir la mémoire.

Mes meilleurs sentiments,

Alfred Darimon.

A ce moment, où il est sérieusement question de changer le mode de votation du budget, il est juste que je revendique, au nom des Cinq, la part qu'ils peuvent avoir 'dans la réforme qui se prépare. Mai? je dois avouer que, si le gouvernement impérial cède sur ce point capital, il faudra en attribuer le principal mérite aux efforts, tentés depuis dix ans, par la commission budgétaire pour obtenir un contrôle plus sérieux des finances.

Au début de la Restauration, M. de Serre s'écriait un jour en pleine Chambre des députés : « Depuis qu'il y a eu en France des assemblées délibérantes, toutes les majorités ont été saines. » Cette déclaration hardie fit grand scandale. — « Eh! quoi, objecta un membre de la droite, même sous la Convention. —

Même sous la Convention, » répondit l'orateur sans se laisser déconcerter par les murmures qui couraient sur tous les bancs. On exciterait sans doute le même étonnement si Toa disait que, depuis que nous jouissons en France du régime représentatif, toutes les commissions de finances ont rempli avec conscience et fermeté leur devoir de contrôle, et cependant rien n'est plus certain. Quand le pouvoir des Chambres a subi une éclipse, c'est dans la commission du budget que s'est concentré Tesprit d'opposition et de résistance qui n'a jamais fait défaut à nos assemblées; c'est là que l'administration a rencontré une limite à ses empiétements et à ses abus de pouvoir.— Eh! quoi! s'écriera, à son tour, un de ces libéraux tout fraîchement émoulus, qui ne parlent qu'avec une sainte horreur de la période qui a précédé le décret du 24 novembre, même sous la Constitution de 1852! — Je dirai, en renforçant le mot de M. de Serre : « Surtout sous la Constitution de 1852! »

La Constitution de 1852 avait fait au Corps législatif la part la plus étroite possible ; elle l'avait transformée en une sorte de chambre d'enregistrement, recevant l'impulsion du Conseil d'État qui, seul, avait l'initiative et le dernier mot. Mais les assemblées n'abandonnent pas facilement leurs prérogatives. On peut les leur enlever pour un temps ; on est sûr qu'elles trouveront bien vite le moyen de regagner ce qu'on leur aura enlevé. Ce sont les commissions financières qui ont repris en sous-œuvre, après 1852, le travail de reconstruction du régime constitutionnel. Elles n'ont pas attendu pour cela que l'opinion leur vint en

!;ellesoiitmarchédétenaînéraeiit,presqu'eii silence, iDS qu'on se doutât au deliors du progrès qui s'acbplissait. Le rapport de M. Chasseloup-Laubat sur Budget de 1853, ceux de M, Louvel sur les crédits élémentaires et extraordinaires de 1857 et de 1838, t rapports dt; MM. Schneider, Devinck. et Alfred ■oux sur les budgets, marquent les étapes de cettf bpagne ouverte, dès le lendemain du coup d'État. r reconquérir les libertins parlementaires perdues, «s commissions du budget ont toujours été comwes d'hommes se faisant remarquer par leur attament aux idées d'ordre et leur dévouement à l'Emjeur; ces hommes étaient désignés d'avance au i bureaux; ils recevaient une sorte d'investij officielle; il était impossible, et il l'est encore jourd'bui, qu'un d(^puté soupçonné d'opposition pût Snétrer dans ce sanctuaire Unaucier. Ëh bien! ces hommes, triés sur le volet, n'ont jamais fait un acte de complaisance; ils ont eu souvent la main forcée par les événements; on les a mis la plupart du temps en présence de faits accomplis dontils ne pouvaient détourner le cours. Ils se sout plaints courageusement; ils ont essaj'é d'enrayer le pouvoir glissant sur des pentes fdnestes : ils ont protesté continuellement contre l'exagératioH des dépenses publiques; ils n'ont dissimulé aucune des irrégularités qui pouvaient se présenter dans uos finances; ils ont blimé sévèrement les expédients auxquels on avait recours pour équilibrer les recettes et les dépenses; Us ont constamment revendiqué pour la Chambre une influence plus directs ' les affaires du pavs.

126 l'opposition libébale sous l'empire *

Cette patience persistante des commissions budgé- ' tairas a porté ses fruits; grâce à elles, le droit de " contrôle des Chambres tend à s'élargir; la faculté de virement s'est renfermée déjà dans les limites les plus ' étroites et a été soumise à des règles plus sévères. On ' dit que les crédits supplémentaires et extraordinaires ' ouverts en dehors des sessions vont disparaître; on ajoute que le budget qui se votait en quelque sorte en bloc par ministères, va être voté par grandes sections, en attendant qu'il se vote par chapitres. Nous ne sommes déjà plus au temps où un député de la majorité s'écriait avec tristesse : a C'est le Conseil d'État qui fait et qui vote le budget. »

13 novembre 1861.

Hier, l'Empereur, revenu de Compiègne, a tenu un conseil des ministres auquel assistaient les membres du Conseil privé. M. Fould adonné lecture du mémoire qu'il avait préparé. Ce mémoire était purement confidentiel; mais l'Empereur, avec cette crânerie qui le caractérise, a décidé qu'il serait inséré au Moniteur, et qu'il serait accompagné d'une lettre dans laquelle Napoléon III, donnant son approbation aux réformes proposées, inviterait M. Fould à se charger lui-même de leur exécution et à prendre le portefeuille des finances.

Au dernier moment, il s'est produit des difficultés de détail sur le règlement des attributions spéciales du ministre des finances et du ministre d'État. On prétend que la publication du mémoire de M. Fould serait indéfiniment ajournée.

LOPPOSITIIIS:

Je sais que c'i'St là l'espoii' si'cret de certains coiisnllers de l'Empereur qui trouvent dangtireuses les Tévélations contenues, dit-on, dans ce document. Mais ïeet bien difficile de rester dans le statu qvo. Ce qui passé dans le Conseil d'hier a transpiré dans le jHblic. Les journaux officieux annoncent ce matin • qu'il sG prépare un événement auquel ne peuvent manquer d'applaudir le Sénat et le Corps législatif. » Le Constitutionnel a même fait connaître les points sur lesquels portent les réformes. Il n'est plus possible de reculer. Aussi je ne crois pas à l'assertion da la Patrie, qui dit que le Moniteur ne publiera n ni demain, ni après-demain les décrets attendus. »

U novembre 1861.

Ce sont deux grands évéuemeuts que la rentrée da 1 M. Fould au ministère des finances et la publication an Moniteur du mémoire qu'il a adressé à l'empereur sur les embarras de !a situation financière et sur les moj-ens d'y remédier.

La rentrée de M. Fould a été saluée à la Koursa par une hausse de fr. 50, ce qui prouve qu'il a la confiance des capitalistes. Quant à son mémoire, il produira plus d'efi'et par les difficultés qu'il révèle qne par les idées qu'il renferme. U y a une certaine audace à venir étaler au grand jour des dilapidations qoa jusque-là on avait entouré d'ombre et de mystère.

Les remèdes que propose M. Fould pour guérir le mal paraîtront bien mesquins aux esprits solides. Le Bouveau ministre des finances ue montre pas un grand

enthousiasme pour le vote du budget par chapitres ni même par grandes divisions. Il n'a pas fait au Corpi législatif la promesse de changer le mode de votatioxi du budget. Il ne croit pas que ce changement apporte la moindre diminution dans les chiffres de dépenses. Qu'en sait-il ? Il est certain que si la Chambre avail été en possession du vote par chapitres, ou si le principe de la spécialité avait été conservé, les ministre y eussent regardé a deux fois avant de grossir démesurément les chiffres de leurs budgets.Le Corps législatif, si coulant en matière législative, s'est toujours montré très rigide en matière de finances

M. Fould ne veut pas du vote par chapitres parce qu'il est partisan des chapitres réglés par voie administrative. Suivant lui, un ministre des finances doit être omnipotent. Là est, à ses yeux, la cheville ouvrière du gouvernement. Tout retour aux us et coutumes du régime parlementaire est repoussé fsr lui comme une gêne inutile. Il ne veut pas retirer la promesse qu'au nom de l'Empereur, on a faite au Corps législatif; mais il est visible qu'il est décidé, dans la mesure de ses pouvoirs, à la restreindre, dans l'exécution, aux limites les plus étroites.

Les tendances administratives de M. Fould se révèlent dans l'importance qu'il accorde au système des virements. Le virement, c'est la négation du droit de la Chambre à régler le budget du pays. Le virement et le vote par grandes sections sont deux choses contradictoires. A quoi bon faire décider par les députés que telle dépense sera affectée à telle nécessité financière, si, par un simple décret, le ministre des finan-

LlBÉnALR SIHT.S l'eMPIIIE ISd

i«es peut s'emparer de la somme et l'appliquer à au intre chapitre ? Le virement ne donne plus à la spi"'etalité. comme l'a avoui'' M- Vuitrv, qu'uno existence ! administratÎTe.

Le grand mal auquel il faut remédier, ce n'est pas teulement l'abus, mais l'usage des criî'dits extrabudgétaires. M- Fould veut qu'un y renonce absolument. Là est, à son sens, la cause de tous les embarras de la siluation. C'est l'emploi incessant des crédits estrabadgétaires qui a élevé le chiffre des découverts à la somme effrayante de plus d'un milliard. Désormais, on devra se renfermer strictement dans les limites du budget, aprèsavoirloutefois pourvu largementaux dépenses desdiÉFérents services. Si un besoin imprévu venaitâse manifester, le droit de virement permettrait d'y pourvoir en l'absence de la Chambre. Si elle était réunie, ion s'adresserait à elle ; mais jamais plus on ne devra

Iasser du concours législatif. C'est la conditionsHie non d'un bon régime financier.

e système de M. Fould se résume dans cette idée TlDique qu'il faut renoncer aux crédits supplémentaires et extraordinaires. Elle n'est ni bien neuve, ni bien profonde. Mais le nouveau ministre a vu sans doute qu'elle était mûre, et, en la prenant pour pivot de ses réformes, il a prouvé qu'il ne manquait ni d'adresse, kUe tact.

^H. Fould a choisi le bon moment pour développer Hrprogramme. Il n'y a plus que des tronçons insijgS^ats de chemins de fer à construire et les départements se montrent disposés à pourvoir aux dépenses. Les affaires italiennes ont achevé de dégoûter la

nation de la guerre. On veut travailler, lutter, rivaliser avec les nations voisines. Le calme des affaires épouvante ; la misère s'accroît. Gagner de l'argent, beaucoup d'argent ! c'est le cri général.

La Bourse a eu l'instinct du rôle que M. Fould est appelé à remplir, quand elle a salué en lui le ministre delà situation.

^ 15 novembre 1861.

J'ai trouvé dans le salon d'attente du Prince Napoléon, Gervais (de Caen), fort ébouriflfé des réformes de M. Fould. Il les considère comme dangereuses. « Elles préparent, m'a-t-il dit, la voie aux coups d'État. Quand la Chambre repoussera les crédits qui lui sont demandés, il arrivera ceci: que l'Empereur, convaincu de la nécessité de la dépense, passera outre. Il faudra alors ou bien dissoudre le Corps législatif, ou ne tenir aucun compte de son refus de concours. Il eût bien mieux valu queTEmpereur conservât la haute main en matière financière, » La portée du raisonnement de Gervais (de Caen) m'a complètement échappé.

Le Prince Napoléon est, au contraire, tout à fait ^enthousiaste du programme de M. Fould. La résolution prise par l'Empereur lui apparaît comme le plus grand acte libéral qui ait eu lieu depuis le coup d'État. « C'est, dit-il, la fin de la dictature financière. Le Corps législatif obtient une participation directe dans le gouvernement. On ne dépensera désormais plus un sou qu'il n'ait été au préalable consulté. Les actes du gouvernement se traduisent tous en questions financières ; non seulement le Corps législatif tiendra les

idés de la caisse, mais il influera sur les moyens d'exé- CtttîOD. Toute la politique du gouvernement sf>ra soumise à son contrôle. Jamais ni la Restauration ni Is goBTernemcnt do Juillet ne sont allés aussi loin dans ISToie des réformes. »

Le Prince avoue que l'Enipereurafait bien des difficultés avant de consentir à se laisser dépouiller de la plus importante de ses prérogatives. « Uq moment sa résistance était tellement forte, qu'on croyait le projpl repoussé ou ajourné pour un temps indéfini, ce qui est la même chose. Mais M. Fould a su triompher des résistances du souverain. Une fois la glace rompue l'Empereur est allé crânement de l'avant, La Ch'amhrv cUe-mème n'en demandait pas tant; elle se plaignait de l'extention que prenaient chaque année les crédits extrabudgétaires ; mais jamais elle n'eût osé réclamer que l'Empereur se dépouillât du droit d'ouiiir des crédits en l'absence des sessions. «

Je fis observer auPrinee qu'en conservant le droit d>- virement, M. Fould avait en quelque sorte paré aux inconvénients qui pouvaient résulter de l'abandon que l'Empereur faisait de sa prérogative. Le Prince est ci>avenu que c'était là le nœud du système et que si ce rlroit de virement n'était pas conservé, il faudrait revenir à l'usage des crédits extrabudgétaires. « Le droit de virement, a-t-il ajouté, permettra de parer aux éventualités imprévues. Armé du droit de virement, le gouvernement peut engager une guerre sans ilemanderavis au Corps législatif. Il fait une solde de lous It's excédents disponibles, prépare les armements, puis les faits étant déjà engagf's,et les dépenses

13â l'opposition libérale sous l'empire

faites, il vient demander un bill d'indemnité à la Chambre . C'est comme cela que les choses se passent en Angleterre. »

— Mais, ai-je objecté timidement, un pareil système n'est possible qu'à la condition de forcer les chiffres du budget.

— Certainement, m'a répliqué le Prince, et c'est là malheureusement l'écueil. Mais M. Fould croit qu'en faisant aux Chambres de larges concessions, il obtiendra d'elles un plus gros budget. Le budget change de nature ; il devient une sorte d'abonnement contracté ^ntre le gouvernement et le pays. Pour la somme de tant, le gouvernement prend l'engagement de faire face à toutes les dépenses publiques. Il ne dépassera pas la somme qui lui a été allouée ; mais il s'en servira comme il lui conviendra, et s'il a mal calculé, il viendra demander de l'argent aux chambres.

Je dis au Prince que, pour juger de toute cette pro- •cédure, il fallait être témoin de la mise à exécution. Dans tous les cas, c'est là du pur formalisme. La question de fond n'est pas vidée. Le mémoire de M. Fould accuse une situation détestable. Comment compte-t-ii en sortir ?

— Là est le point obscur des idées de M. Fould, m'a confessé le Prince ; d'autant plus qu'il compte obtenir des Chambres un plus gros budget. Au reste, je suis à peu près sûr qu'il se débarrassera dos découverts en 'Consolidant la dette flottante.

Des visiteurs sont survenus et la conversation a été naturellement close.

■ t'OPPOSITIOS LIBÉIIALE SOLS l'EMPIHS

Il a donné hier au Vaudeville la première reprê-

PltatioD de Nos fntimes, de Victorien Sardou. J'ai

icontré M. do Morny dans un couloir. D attend

î impatience le budget de M. Fould. Il convient

! chiffre des dépenses devra être plus fort pour

Éiettre à la faculté de virement de s'exercer dans

[dus larges limites. M. de Morny applaudit au dé-

t du 14 novembre, parce qu'il accroîtera les pré-

' rogatîres du ('orps législatif, mais il ne parait pas

aroir «ne confiance absolue dans le système financier

de M. Fould.

1 A tout prendre, m'a-t-il dit, ce systèmeestcelui qne le séuatus-consulte du 2S décembre avait eu pour bat d'inaugurer. On espérait faire disparaître les crédits supplémentaires et extraordinaires, et on avait espéré y suppléer au moyen de la faculté de virement. Ce sont les circoustajices, bien plus que le mauvais vouloir des administrations publiques, qui ont empêché ce système de produire ses effets. On s'est lancé dans la «lie des travaux publics. On a fait deux fois la guerre. Oa a néanmoins maintenu le budget à sou chiffre ordiDSire. Il a bien fallu pour couvrir ces dépenses hors ligne, avoir recours à des crédits extrabudgétaires. M. Fould en parle bien à sou aise. Tous les grands travaux publics sont exécuté.s. On ne veut plus entendre parler de guerre ni d'armement. Il est bien facile, dans ces conditions-là, de supprimer les crédits supplémentaires et extraordinaires. M. Fould ne les

134 l'opposition libérale sous l'ebipire

remplace-t-il pas d'ailleurs par un mécanisme finaim cier qui, lui aussi, a bien des vices ? »

On racontait que le syndic des agents de change était allé rendre visite à M. Magne pour le félicitei de sa nomination de sénateur et de membre du Cous seil privé. Il a trouvé M. Magne de très méchante humeur. La démarche du syndic ressemblait à vm mauvaise plaisanterie ; car le départ du mînistn avait été salué par une hausse de la rente. M. MagiM n'a pu s'empêcher d'en faire la remarque. Le syndic s'en est tiré par ces mots qu'il a prononcés d'une voix flûtée : « La Bourse de Paris a voulu célébrer l'en^ trée de Votre Excellence au Sénat. » M. Magne s'est presque fâché.

20 novembre 1861.

La rentrée de M. Fould aux affaires continue à être l'événement capital, celui dont tout le monde se préoccupe. Les loustics de l'opposition ont déjà trouvé un mot pour caractériser le rôle que M. Fould est appelé à remplir ; ils l'appellent le Syndic de VEvf^ pire.

Le mot est joli; il répond à une préoccupation qu'a fait naître le mémoire présenté à l'Empereur par le nouveau ministre. On ne se doutait pas, dans le gros du public de ce chiffre d'un milliard auquel s'élève la dette flottante, et bien que le fait eût été déjà signalé lors de la discussion de l'adresse, il avait en quelque sorte passé inaperçu. Les gens de finances l'avaienl seuls remarqué ; en dehors de ce petit cercle, on n'j avait pas fait attention. Signalé comme un des dangers

la situation, ce milliard a pris dans l'imagination

tous, des proportions gigantesques. On S8 demande

toutes parts comment le ministre des finances s'y

idra pour éteindre cette énorme dette, qui repré-

ite un intérêt annuel de 45 millions. Aux yeux des

iquiers, elle met le gouvernement dans la situa-

d'un failli. Aussi la qualification de Syndic de

ipire , appliquée à M. Fould, a-t-elle fait fortune.

'il ne parvient pas à faire disparaître tout ou partie

de la dette flottante, il trompera l'espoir des gens qui

ont applaudi à son avènement.

Dans le monde officiel, la puLlication du mémoire de M. Fould a décidément causé un vif sentiment de surprise et de mécontentement. On trouve que c'est de ces documents qu'on doit tenir sous clé et ne lis faire paraître au grand jour. En lui faisant les iooneurs des colonnes du journal officiel, oii a donné nn caractère authentique aux faits que ce mémoire expose. On a fourni par là le prétexte aux suppositions les plus fausses sur la situation des finances. C'est, dit-on, M. Magne qui organise l'opposition contre M. Fould.

surpr Kttiiai

21 novembre 1S61.

Il est impossible de ne pas voir, dans l'ensemble des faits, l'indice d'un retourvers le régime représentatif. La responsabilité ministérielle, en efi'et, commence pour les ministres le jour où il est démontré qu'ils peuvent faire prévaloir leur volonté et oi'i ils ont cessé d'être de simples instruments. Dans le monde des libéraux, on considère l'avènement de M. Fould comme

ayant un caractère essentiellement parlementaire, On sait que M. Thiers n'a pas été étranger aux décrets du 24 novembre; on en a inféré qu'il avait exercé une influence dans les réformes dont M. Fould a été le promoteur. On a même parlé d'une lettre qui aurait été écrite à M. Walewski et qui aurait déterminé l'adoption des nouvelles mesures tinancières. La presse étrangère et quelques journaux de Paris ont colporté ces bruits et leur ont donné une certaine consistance. Le Moniteur a cru devoir les démentir dans une note qui a paru ce matin à sa partie nonofficielle.

M. Thiers s'est ému de son côté. Une lettre de M. Prévost-Paradol, écrite sous son inspiration, a déclaré que l'homme d'État de la place Saint-Georges n'était pour rien dans les réformes du 24 novembre.

M. Thiers n'y est pour rien, en efifet; il critique au contraire très vivement ces réformes; il les trouve au fond moins importantes qu'elles n'en ont l'air. Il refuse plus particulièrement son approbation à la suppression des crédits supplémentaires et extraordinaires; suivant lui, il est indispensable d'avoir la faculté de faire face aux dépenses imprévues. L'extension donnée au droit de virement, est, à son sens, en contradiction absolue avec le retour à la spécialité. Quanta l'exposé de M. Fould sur la situation financière, M. Thiers y voit bien plus un aveu qu'une révélation.

12 décembre 1861

Le projet de sénatus-consulte, qui améliore le mode

l'opposition libérale sous i'SMPIRE 137

de Yotation du budget a fourni aux journaux roccasion de mettre de nouveau sur le tapis la question de la dissdution du Corps législatif. Comme l'année dernière, ila suite du décret du 24 novembre, c'est le Siècle fà a pris Tinitiative de cette campagne. Il ne s'est pis donné la peine de rajeunir sa thèse ; il s'est servi des mêmes arguments que Tan passé. Le Temps et la Presse l'ont suivi dans cette voie, mais la Presse avec une certaine timidité. Du reste, les journaux libéraux aont divisés sur cette question. Le Courrier du Dimandke, après quelques hésitations, a fini par se prononcer contre la dissolution, et, à sa suite, un certain nombre de journaux des départements, parmi lesquels la Gironde et le Phare de la Loire, Le Paxjs et le Constitutionnel ont combattu le Siècle et le Temps, mais la Pairie s'est prononcée pour la dissolution en 1862.

Cest sans doute pour mettre fin à cette polémique que, dans une note publiée ce matin au Moniteur^ le ministre de l'intérieur a fait glisser cette phrase :

On regarde comme probable Touvertare de la session législative pour b dernière quinzaine de janWer.

Ce qui écarte toute idée de dissolution.

15 décembre 1861.

Le bruit court que, depuis l'arrivée de M. Fould aux affaires, des tiraillements se sont manifestés à diverses reprises dans le cabinet. Ses collègues seraient jaloux de l'importance que lui a donné son mémoire sur les finances et de Tespèce de dictature financière que l'Empereur lui a conférée.

Le décret du 12 décembre, portant qu'à Tavenir

aucune mesure intéressant les finances de l'Etat, ne pourra être prise sans que M. Fould ait été au préalable consulté, doit accroître le mauvais vouloir que les ministres lui ont témoignée jusqu'ici. Ce décret fait de M. Foûld un véritable contrôleur général ou surintendant des finances, et de plus un directeur de la politique générale, puisque d'un mot il peut tout arrêter. C'est un immense pouvoir accordé à un homme, et^ de la part de l'Empereur, un commencement d'abdication.

Les financiers reprennent le haut du pavé. C'est avec eux qu'il faudra désormais compter. M. Fould, qui est leur créature, ne permettra plus qu'on se lance dans les aventures qui ont si fortement compromis l'avenir de la dynastie, On prétend qu'à la suite d'une altercation qui aurait eu lieu entre M. de Persigny et M. Fould, celui-ci aurait dit de son collègue de l'Intérieur qu'il était -un 'politique de bric à broc. Ce mot, qui s'applique aux antiquailles napoléonniennes que M. de Persigny se plaît à évoquer, montre la profondeur de l'abîme qui sépare .les conservateurs des purs bonapartistes. Avec M. Fould, ce sont les conservateurs qui triomphent,

22 décembre 1861.

La discussion publique avait singulièrement diminué la portée des réformes de M. Fould ; la discussion qui vient d'avoir lieu au Sénat les a réduites à rien. Il a été lui-même obhgé de confesser que l'innovation n'était pas grande, que la question de fond primait la

question de forme, et que le sénatus-consulte ne reméfie en rien aux difficultés de la situation présente.

n est facile de voir que ce sénatus-consulte n'a pas les sympathies du Sénat. Le rapport de M. Troplong insiste bien plus sur les inconvénients qu'il présente que sur les avantages qu'on peut en retirer. S'il ne concluait pas à l'adoption, on serait tenté de croire qae M. Troplong est opposé à cette nouvelle modificaticm introduite dans le pacte constitutionnel. M. Troplong a pour la Constitution des entrailles de père. Personne n'ignore qu'il est le Sieyès du second Empire.

Il ne s'est trouvé qu'un seul opposant, le cardinal Mathieu, Le digne prélat a eu seul le courage de son opinion.

26 décembre 1861.

L'avertissement donné au Journal des Débats est un acte de folie. En relisant avec soin l'article de M. Saint-Marc Girardin, il est impossible d'y découvrir cette pensée factieuse qu'y a vu M. de Persigny. M. Saint-Marc Girardin s'en prend aux ultra-impérialistes qu'il accuse d'être moins libéraux que l'Empereur et il exprime la crainte que Napoléon III se laisse intimider par eux. Qu'y a-t-il do factieux là-dedans?

Le curieux de l'afifaire, c'est que l'article an Journal des Débats avait été épluché par les journaux semiofficieux, et que ni le Constitutionnel y ni le Pays^ ni la Pairie n'y avaient pas vu ce que le cerveau échauffé de M. de Persiguy lui avait fait apercevoir.

n y a plus, un journal impérialiste de province, le Mémorial de Lille, fait l'éloge de l'article de M. Saint-

140 l'oPPOSITIO!) libérale sous l'RxHPIRE

Marc Girardin, qu'il appelle « un spirituel article faisant le portrait des incrédules, des impatients et A^s Philinthe. »

Quel mystère couvre donc cet étrange avertissement^

29 décembre 1861.

Le gouvernement est bien embarrassé. Il veut bieB qu'on dise que la Constitution de 1852 est perfectible; il veut bien y apporter les modifications que réclame l'opinion publique. Mais il ne veut pas qu'on la discute autre part que dans le Sénat et dans le Conseil des ministres. La Patrie s'étant avisée de publier un article où l'on faisait l'éloge de la Constitution, le Moniteur la blâme d'avoir émis des appréciations qui appellent la controverse. De sorte qu'on ne peut louer la Constitution, parce que la louange est une excitation à la critique. Le silence est l'unique hommage que permette la loi. C'est le seul sens qu'on puisse attribuer à la note du Moniteur.

30 décembre 1861.

An dîner chez le Prince Napoléon, il y avait beaucoup de monde, mais peu d'hommes politiques. Il n'y a pas eu de conversation générale après le dîner. On fumait dans le grand salon.

J'ai causé quelques minutes avec le Prince. Il m'a demandé si les Cinq renouvelleraient à la prochaine session leur amendement sur l'occupation de Rome. Il aurait envie de donner une suite à son discours de

l'OPPOSITIO.N LIDËRALE SOUS l'eMPIRE

smum dernière; mais il lui est impossible il<3 troudans le Sénat quatre collègues qui consentent à ler avec lui un amendement à l'adresse. M. de Perij n'oserait pas, M. de Mérirai'e déclarera qu'il

liit étrangler le Pape, mais il craindra de si? comproinetlre, et ne signera pas. M, de Saulcy clierchera une idiappatoire. Restent MM. Piétri et Bonjean. Parler sans se sentir appuyer semble au Prince une chose bien ennuyeuse.

Le Prince désapprouve complètement la note du Moniteur sur l'article de la Pairie. Il voudrait que la loi sur la presse fût revisée, et qu'on supprimitt les ivertissements et l'autorisation préalable.

J'ai eu aussi une conversation de quelques instants avec M. Nigra. Je n'ai pas besoin de dire que ce • diplomate est plein de ronfîancG sur l'issue de la crise qui travaille on ce moment le cabinet de Turin. Il parait moins rassuré sur les dispositions de la France à l'égard de l'Italie. Il avoue que le doute est entré dans beaucoup d'esprits, et que la classe bourgeoise en particulier ne montre plus la même chaleur que par le passé.

Comme je disais à M. Nigra que le roi ferait peutitre bien d'aller à Naples, il m'a assuré que telle était son intention et qu'on comptait beaucoup sur Teffet que ce voyage produirait en Europe. Il m'a été impossible d'en tirer davantage, M. Nigra est très Ixiutonné, comme doit l'être tout vrai diplomate, et il bit bien plus parler qu'il ne parle lui-même.

n y avait là mon collègue M. Relmoritet, qui criait comme s'il avait été sur la place publique. J'en ai

tiré pourtant un renseignement, c'est que le C législatif ne serait pas dissout, comme le brui avait couru dans ces derniers temps, à la fin d session prochaîne, et qu'il irait jusqu'au terme le Je n*en avais jamais douté.

2 jan?ier 1862.

La réception du V^ janvier aux Tuileries a été marquée cette année par un certain nombre d'allocutions qui ne manqueront pas de soulever bien des commentaires. L'Empereur s'est adressé successivement au corps diplomatique, au Sénat, au Corps législatif et au clergé dans la personne du cardinal Morlot. A prendre ces allocutions les unes après les autres, on est libre de n'y voir que des phrases banales comme en laissent échapper la bouche des souverains dans les circonstances solennelles. Mais si on les rapproche et si on les compare, on voit qu'elles renferment toute autre chose, et qu'il y circule un sentiment commun qu'il est facile d'en dégager.

L'Empereur semble avoir eu pour but de faire taire tous les commérages et de rassurer tout le monde. Au corps diplomatique, il a exprimé les vœux qu'il forme pour la paix et il espère que l'année qui commence ne verra plus ces nombreuses agitations qn' ona. tristement remarquées en divers points du monde.

Au Sénat^ il a déclaré qu'en perfectionnant la Con-

stitution, il maintiendrait intactes les bases fondanmtaies sur lesquelles elle repose. Au Corps législatif, il a adressé des compliments sur ses lumières et sur son patriotisme. Au cardinal Morlot, tout en rappelant que le clergé doit rendre à César ce qui est à César et à Dievk ce qui est à Dieu, il a donné l'assurance que le clergé pourrait compter sur sa protection et sur sa Tive sympathie.

C'est là tout un programme de politique conservatrice. Les libéraux ne doivent point s'y tromper. L'Empereur considère leur alliance comme compromettante pour l'avenir de sa dynastie. Se retirer d'eux sans les blesser et sans se fâcher avec eux, telle est la ligne politique qu'il a adoptée depuis un an et qu il semble disposé à suivre à l'avenir. Ces petites harangues de nouvelle année ont autant de netteté et de précision qu'en peuvent avoir des phrases officielles. Ce langage laisse pressentir que le discours de la couronne, à l'ouverture des Chambres, pourrait bien être un pas de plus dans cette voie.

Cela n'empêchera pas le Siècle, la. Presse et V Opinion nationale de torturer les paroles impériales pour y découvrir des sympathies, en faveur des opinions qu'ils préconisent. Dans les paroles adressées au corps diplomatique, ces journaux ingénieux verront une espérance pour les nationalités opprimées. L'allocution au Sénat leur paraîtra légèrement entachée d'intentions malignes et satiriques. Le langage tenu au Corps législatif, si confiant et si modéré, sera traduit par eux en menac^ et en obiurgation. Quant aux paroles à l'adresse du clergé, ils trouveront moyen de les tordre

de façon à en faire sortir l'abandon du pouvoir temporel et le prochain rappel de nos troupes de Rome. Il ne faut pas que le jacobinisme ait tort dan» ses pronostics, et bien que l'Empereur ait déclaré cent Ibis depuis deux ans que sa politique différait essentiellement de cette politique de somnambule, lejacobiusme s'obstinera jusqu'au bout à attribuer au gouvernement impérial l'intention de réaliser son programme. Le jacobinisme est destiné à jouer éternellement le rôle de compère mystifié.

18 Jaiiviur 1S6£.

Comme on ne sait pas si les élections n'auront pas lieu immédiatement après la clôture de la session, nos jeunes amis s'occupent de surveiller l'inscription des citoyens sur les listes électorales. Ils ont constitué un comité àe consultation chargé de rechercher lesmoyens à employer pour triompher des mauvais vouloirs des maires et de leurs employés. Ils ont rédigé, outre mi Manuel ^kcloral, fort bien fait, des instructions sommaires sur la procédure à suivre.

Jules Ferry, qui est la cheville ouvrière du comité, m'envoie un paquet de ces consultations avec ces mots : HoD cher dépuié,

Toili qui vient de paraître! Je vous on remets un paquet. RiépaDdet [lanul vos bominca]; si vous n'en avez pas assez, écrirez-moi. C'est très demandé depuis deux jours dans les aleliers.

i'aî n-appé l'autre soir à votre porte; mais visage de l>ais.

11 paraît que le comité éprouve de grandes difficul-

146 l'opposition libérale sous l'empibe

tés pour constituer des agences particulières. Les personnes de bonne volonté ne veulent pas que leurs noms paraissent isolément dans les journaux.

C'est ce que m'apprend un de mes électeurs, M, Philippe Doré, professeur de chimie industrielle.

M. Philippe Doré me confirme ce que me dit Jules Ferry au sujet des Instructions :

Elles font un excellent effet et on m'en demande dans beaaeoiq» d'ateliers; j'ai déjà renuirqaé un certain empressement de la part éÀ électeurs et de la bonne volonté dans les maires.

Nos jeunes amis y mettent du reste un véritable zèle. Ils sont beaucoup poussés par E. Picard, qui est convaincu qu'on fera tout pour empêcher la réélection des Cinq.

26 janvier 1862.

M. Fould ne veut pas qu'on le discute. Quelques journaux se sont permis de critiquer un peu vivement des plans financiers. Ils ont d'abord été rudement tancés par la presse officieuse; puis les rédacteurs de ces journaux ont été appelés au ministère de l'intérieur. Le fait est certain pour la Presse; je le tiens de la propre bouche de Peyrat. M. Imhaus a déclaré que le désir du gouvernement était qu'on ne s'occupât point du programme financier de M. Fould avant la discussion du Sénat. M. Fould a un peu raison d'imposer silence aux critiques indiscrets ; son plan ne supporte pas l'examen.

27 janvier 1862.

Les journaux indépendants attachent peu d'importance au discours prononcé par l'Empereur à l'ouver-

tore de la session législative. Il renferme cependant tout. un programme de politique. Les journaux étrangers ne s'y sont pas trompés.

En premier lieu, Napoléon HI semble avoir pris un f&Tti définitif sur les questions extérieures. Il comprend qu'il a fait fausse route depuis deux ans, et que ion intervention en Italie, loin de le fortifier, n'a fait que l'affaiblir. On lui a attribué toutes aortes de projets d'agrandissement et de conquête. On a mis sur son compte tous les plans de reconstitution européenne qu'il plaisait aux politiques de bas étage d'inventer. On »fait deluirîDstrumentd'un petit groupf d'agitateurs qui parcourent l'Europe prêchant la restauration des nationalités. Cette attitude équivoque a valu à Napoléon m la popularité auprès d'une certaine catégorie du révolutionnaires ; mais elle lui a enlevé la confiance de l'Europe. Dans son discours, l'Empereur se préoccupe évidemment de prendre une situation plus nette. Il insiste sur l'amitié qui existe entre lui et les puissances allemandes. Quant à laquestion italienne, il la réduit d'un seul mot aux proportions d'uu problème dont la solution a toutes ses sympathies, mais pour Tavancement duquel Une fera pas un pas de plus.

A l'intérieur, deux faits paraissent préoccuper plus pwUcnlièrement l'Empereur, c'est d'une part la situation financière; d'autre part l'agitation des partis. C'est «nr «es deux points qu'il s'est étendu le plus longuement. On a sous les yeux un spectacle étrange, celui d'un souverain venant expliquer au pays comment la dette flottante n'était point arrivée à un cbifi're exagéré et comment il était possibli-^ d'atténuer le cbiffre

148 l'opposition libérale sols l'empire

de nos découverts. M. Fould évidemment abuse de Tinfluence qu'il exerce en ce moment sur l'esprit de l'Empereur; il a voulu çiettre son système financier sous le couvert impérial. Il a même obtenu que l'Empereur recommandât au Corps législatif son plan de conversion, un des projets les plus sujets à discussion qui soient sorti du cerveau d'un ministre des finances.

Les attaques des partis étaient autrefois regardée» avec un dédain superbe parle gouvernement du Deux- Décembre. Fort de la masse écrasante de suffrages que le peuple lui avait accordés, il ne se donnait pas la peine de les relever. H abandonnait ce soin facile aux journaux officieux. Si les choses allaient trop loin, un bon avertissement délivrait les oreilles impériales du bourdonnement de la mouche importune. Mais les rangs des opposants se sont considérablement grossis. Les circonstances ont permis aux attaques de -se produire plus fortes et plus vives. Les partis se sont «n quelque sorte rapprochés et entendus. On met de^ côté les dissidences pour ne plus voir que l'ennemi commun. Une portion des mécontents s'est jetée à corps perdu dans une lutte sourde et persistante contre le régime impérial. Il faut que le danger soit bien grand pour que le chef de l'État ait cru devoir terminer sa harangue annuelle par une bravade à l'adresse des partis. Ce n'est là ni un avertissement ni une menace ; c'est le cri de l'homme qui tremble et qui proteste qu'il •n'a pas peur.

A l'approche 'des élections générales, il y a là un pronostic dont il faut tenir compte. Après le Deux- Décembre, les partis vaincus étaient résignés ; aujour-

^H l'opposition i.iBËiiAi.E SOUS i.'empirë 149

(Thaï ils reprennent force et vigueur, et de plus, ils affectent une attitude provocatrice. Les élections prochaines seront donc une véritable bataille. Mais il ne fant pas se faire d'illusion; le résultat n'est pas douteux; il tournera eu faveur du gouvernement. Si la coalition qui l'attaque est forte comme nombre, elle est nulle comme idées. Ce sont des vétérans appartenant à tous les r^'îgimes, La coalition ne peut avoir de programme défini. L'appel à la liberté n'est pas suffisant pour ramener les masses ; elles ne se sentent pas opprimées. La coalition échouera; elle a déjà échoué. Il a suffi au gouvernement de faire un r[uart de con- Tersion vers la politique conservatrice pour fermer la bouche aux braillards et poiir rallier â lui la partie flottante de l'opposition.

ÎK joiiïier 1862.

Le passage du discours de M. de Morny relatif aux discours écrits a excité un vif mécontentement dans la Chambre. L'insistance que met le président à vouloir proscrire ce genre de discours a paru désobligeante pour un certain nombre de nos collègues qui n'ont pas le don de l'improvisation et que l'aspect d'un grand auditoire paralyse et intimide.

On en veut d'autant plus à M. de Morny de chercher à jeter de la défaveur sur les discours écrits qu'on sait qu'il a essayé d'obtenir de l'Empereur une modification au règlement qui les supprimerait complètement et qu'il a été repoussé avec perte. Il est revenu à la charge, peu de temps avant l'ouverture delà session, dans un conseil des ministres où il avait été

appelé. Ses prétentions n*ont pas reçu un meilleur accueil.

« Vous ne pouvez pas vouloir, a dit M. Billaultf que la Chambre soit subitement peuplée d'orateurs. Les décrets du 24 novembre ont pris les députés à llmproviste ; on leur avait jusque-là demandé plutôt des votes que des discours. En leur rendant la parole,, on ne les a pas transformés en improvisateurs* Si vous supprimez les discours écrits, vous réduirez au silence beaucoup d'hommes modestes qui ne se lèvent jamais que lorsqu'ils ont quelque chose de sérieux à dire. Vous priverez parla le gouvernement de renseignements qui peuvent lui être fort utiles. Sans doute, il y a dans la droite des hommes qui abusent des discours écrits. On a même prétendu, ce qui était inexact, que l'un d'eux avait donné lecture d'un discours dont il n'était pas l'auteur. Mais précisément parce qu'il s'agit de députés de la droite^ il faut éviter de se montrer trop rigoureux. Ils font à la politique du gouver-: nement une opposition violente. Si, sous prétexta d'écarter les inconvénients des discours écrits, vous fermez la bouche à leurs orateurs, ils ne manqueront pas de crier partout que vous ne voulez pas entendre la vérité. On vous accusera de porter atteinte aux nouvelles prérogatives dont la Chambre a été revêtue, et l'on aura raison, vous ne pouvez pas, par unedisposition réglementaire, fixer le mode qu'emploierontles députés pour faire connaître au gouvernement leur opinion sur les affaires du pays. »

» D'ailleurs, a ajouté M. Billault, si vous interdisez au Corps législatif les discours écrits, il faudra les

l'opposition libérale sots l'empiri

également au Sénat. Or, le Sénat fera une iDce d'autant plus grande que la plupart des urs qu'on y prononce sont écrits, etqueleslmprotisations constituent l'exception.

■ Tâchez d'obtenir qu'au lieu de discoura, on ne Tienne pas lire de volumineuses brochures. Mais ubtenez cela par persuasion et non par une sorte de défaveur jetée sur les orateurs à manuscrits. «

C'est un ami personnel de M. Rillault qui racontait dans nn groupe de députés l'opposition que le ministre de la parole avait faite aux idées de M. de Mornv, et » langage si sage et si péremptoire (>tait fortemen approuvé à la salle des conférences.

29 janvier 1863.

La séance a failli être interrompue au début par une scène de larmes que nous a faîte M. de Morny à propos de la mort subite de notre excellent collègue, M. Carteret. Au moment où il nous faisait cette triste eufflmnni cation, il a éclaté en sanglots et il a dû quitter le fauteuil en proie à la plus vive émotion.

M. Carteret était aimé de toute la Chambre à cause dfl la parfaite urbanité qu'il apportait dans se^ relations. Il avait perdu, il y a trois jours, sa fille nnîque, et il est mort accablé sous le poids de cette perte cruelle. L'image de et père qui expire, parce qnll est privé d'une enfant chérie, a causé dans la Chambre une impression générale de tristesse.

Est-ce que M, Schneidei aurait voulu profiter de l'occasion pour entraîner la Chambre sur la mise à l'ordre du jour dej= bureaux du projet de conversion

des rentes? On le croirait à le voir insister si fort, bien que le projet n'ait pas été encore distribué.

M. Kœnigswarter et moi, nous avons demandé qu'on accordât aux députés au moins un répit de quarantehuit heures. Nous l'avons obtenu; mais ce n'a pas été sans peine.

31 janvier 1862.

Le projet de conversion est peu compris dans la Chambre. Cependant le petit nombre de députés qui en saisissent la portée le critiquent et le repoussent. L'un des plus vifs est certainement M.. Kœnigswater qui fait partie avec moi du deuxième bureau.

Il a examiné le projet sous toutes les faces; mais M. Eœnigswater passe pour un homme de Bourse, et ses raisonnements, quoique très sérieux, perdent à cause de cela beaucoup de leur valeur.

J^ai donné mon assentiment aux critiques de M. Eœnigswater; j'ai ajouté que je voterai contre toutes les mesures financières de M. Fould. Il ne me parant pas acceptable qu'on place la Chambre en face d'un projet qui se rattache à l'ensemble de la situation financière. Le projet de conversion ne devait pas être séparé de la loi de finances.

La conversion n'est pas une idée qui appartienne en propre à M. Fould. Le ministre des finances en a emprunté les éléments à une brochure publiée par M. de Girardin sur l'unification de la dette.

J'ai voulu avoir l'opinion de M. de Girardin sur le nouveau projet et je lui en ai envoyé le texte. Il m'a répondu :

l'opposition libérale sous l'£MPIBE 1S3

Jeudi, 30 janvier 1862.

43, avenue Gabriel.

Mon cher législateur, je sais trop occupé en ce moment pour étudier le projet de conversion ; mais à première vue, il me parait manquer de netteté. Il n*.est pas Tunification de la dette ; il mélange le droit de iCAbourseroent avec la faculté, l'intérêt dû avec l'intérêt non dû.

Puisque M. Fould m*a emprunté Tidée du payement des arrérages pir trimestre {Qtœstions de mon temps^ t. X, p. 129), il n'aurait pas dû le fousser. C'est le fausser que de ne pas l'appliquer à toute la reate 3 0/0.

Dès que Ton fait monter le 4 1/3 au pair, pourquoi alors ne pas appliquer le droit de remboursement et en vertu de ce droit suppri- ■er le 4 1/2.

le vous réponds ces quelques lignes à la bâte.

Tout à vous,

Emile DE GiRARDIN.

Ces objections dans leur brièveté sont très fortes. Personne jusqu'ici n'a songé à les formuler.

6 février 1862.

Dans la vérification des pouvoirs de M. Pamard, E. Picard n'a pu venir qu'à la suite de ^. Anatole Lemercier et ramasser les miettes qu'il avait laissé tomber. Le concurrent de M. Pamard, M. Léopold de Gaillard appartient en effet à l'opposition cléricale, et c'est surtout, parce que M. Léopold de Gaillard était son ami, que M. Anatole Lemercier a combattu l'élection. On a eu ce spectacle bizarre d'un député, qui a été candidat officiel et qui se déclare partisan des candidatures officielles, venant se plaindre des procédés que l'administration emploie pour faire réussir les candidatures officielles.

M. Anatole Lemercier, depuis qu'il a fait acte d'indépendance, en dénonçant les dangers que l'expédition

d'Italie faisait courir au pouvoir temporel du Pape, est devenu la bête noire du gouvernement, qui 1'* dénoncé à ses électeurs comme ayant trahi le serment qu'il avait prêté à l'Empereur.

C'est un peu sa cause qu'il a plaidée en plaidant celle de M. Léopold de Gaillard.

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