‹ L'opposition libérale sous l'empireChapitre 4 sur 9 · février · texte numérisé non relu

février

« Si la Chambre met plus de huit jours pour voter la conversion, l'opération est manquée, disait M. Fould; à un de nos collègues le lendemain de la séance impériale. Le moindre retard sera pris pour de l'hésitation. Les haussiers prendront peur. La rente perdra les cours qui seuls rendent la conversion possible. L'oc-' casion sera perdue, et Dieu sait si jamais elle se représentera. »

Voilà comment il se fait qu'on a pesé le plus qu'oa a pu sur la Chambre pour qu'elle hâtât son examen.

Le projeta été déposé le 28 janvier, inséré au itfonrimr le 29 et distribué aux députés le soir même. Le 31, la Chambre s'est réunie dans ses bureaux pour nommer la commission. M. Gouin a présenté le rapport le 5 février et la Chambre n'a pu en prendre connaissance que le 6.

On peut dire que lorsque la discussion a commencé le 7, les trois quarts de la Chambre n'avaient aucune idée du mode de conversion qui lui était proposé nr des conséquences que l'opération pouvait entraîner pour les rentiers et pour l'Etat. Mon discours a eu précisément pour objet de venir en aide à l'ignorance delà plupart de mes collègues. J*ai voulu faire, comnoie

Va dît OUivier, o un exposé complet et lucide de cette grave question. » — « C'est un véritable traitù sur la matière », m'a dit M. Lambert Sainte-Croix qui, dans use dos tribunes publiques, avait assisté à la discuaâon.

Au reste, comme d'habitude, nous noua étions parlagé la besogne. Ollivier et Picard ont, A des points de me divers, montré l'immense perturbation que la conversion allait produire et le mince résultat qui serait obtenu.

M. Fould avait cru qu'on pouvait enlever le projet en nue séance. Quand il a su que la fliscussioik était renvoyée au lendemain, il a été pris d'une grande frayeur, h II y a décidément trop de pointus dans cette Chambre, <> a-t-il dit à un de ses confidents." Il fusait particulièrement allusion à M. Kcenigswarter, qoin'a rien laissé subsister de la mesure proposée par le ministre des ôuances.

Mais, enfin, grâce à l'appui qu'a prêté à M. Fould, M. Auguste Chevalier, dont la parole fait autorité, et Biirtout à cause de l'adhésion qu'a donné au projet un vieux budgétaire, M. Gouin, la conversion a été votée par 221 voix contre 19.

Cela ne veut pas dire qu'il s'est trouvé, dans la Chambre. 991 députés partageant la confiance du nûnistre des finances dans le succès de l'opération. Beaucoup de membres qui ont voté pour m'avaient adressé la veille les plus chaleureuses félicitations sur non discours. Une considération semble avoir décidé 00 grand nombre de députés dévoués à voter le projet, c'est que le rejet pouvait avoir pour les finances

136 l'opposition libérale sous l'empirk

de TEtat les conséquences les plus désastreuses. L'opération était engagée, et il était bien difficile de revenir en arrière sans causer un immense perturbation dans le crédit public. Quelques membres de la droite cléricale ont voté en faveur de la loi par im singulier motif, c'est que M. Fould représente à leurs yeux le ministre parlementaire et que voter pour lui, c'est faire pièce à M. de Persigny. Leur -vote avait un caractère politique bien prononcé. C'est M. Hallez^ Claparède qui m'a expliqué en ce sens le vote de ses amis •

A signaler l'immense pression exercée sur les jour» naux à propos de la conversion. Sauf un ou deux, tous ont été forcés d'insérer des articles faisant un ponipeux éloge du projet du gouvernement. L'affaire dé la conversion a été traitée comme une affaire financière et industrielle; on a exigé des journaux des réclames en faveur de la mesure. Les a-t-on payés? Je n'en serais pas étonné. L'unanimité de la prei^se a rappelé les beaux jours de l'emprunt Ottoman. M. Mirés, dans sa cellule de Mazas, a dû se réjouir de voir M. Fould marcher si résolument sur ses traces.

19 février 1862.

La discussion de l'adresse a eu lieu dans les bureaux. Si j'en juge par ce qui s'est passé dans le mien, on parait disposé à mettre une sourdine aux réclamations des représentants du pays. Les orateurs entendus, et en particulier M. Schneider, ont émis l'avis qu'il fallait imiter la sage réserve de l'Empereur, qui ne s'est prononcé sur rien .

l'opposition ubëbalk sots l'empire 157

En ce qui concerne la question romaine, sauf un seul orateur qui s'est déclaré cootre le pouvoir temjorel (lu Pape, on dit qu'il faut s'en remettre à la andence de l'Empereur et exprimer à ce sujet la plus ' wtière confiance. Une seule observation a été faite Lut la politique extérieure ; elle a trait aux exjiêdi- ■|is de Chine et de Cochinchine. Tout en approuvant Bpenséc qui a inspiré ces expéditions lointaines, on Hfermulé le vœu de ne pas les voir se renouveler ^Kïent ; elles ont grevé le budget de 260 millions. Un ^nprimé le désir que le gouvernement conservât la p|Ms stricte neutralité dans les affaires américaines ; on a denaandé que l'iidresse insistât fortement sur cepoint. L'expédition du Mexique a soulevé peu d'objections ; la Chambre ne paridt pas en comprendre la portée.

Les observations les plus fortes ont porté sur la situation financière. Uq grand nombre de députés, mËme parmi ceux qui sont les plus dévoués à l'Empire, ne paraissent pas enthousiastes des plans financiers de M. Fould, On s'est plaint vivement de la pablicité donnée à son mémoire dans le Moniteur du U novembre. Cette publication a paru inopportune ;■ elle a été le point de départ des suppositions les plus fausses sur la situation vraie de nos finances.

Celui des membres du bureau qui s'est prononcé leplus vivement contre le programme de M. Fould a été M. Latcur-Dumoulin, ami particulier de M. de Mornj et de M. de Persigny. Il a déclaré nettement que 1» mode de votation du budget, tel que l'avait réglé le- SL^natus-consutte du 31 décembre, était complètement

1S8 l'opposition libérale sous l'empire

insufâsaiit. « Cette concession et rien, â-t-il dit, c*eftt absolument lâ même chose. La Chambre sera tout aussi gênée dans son contrôle. »

Sans être aussi précis, M. Schneider a laissé entrevoir qu'il n'était pas loin de partager ces idées. M. Schneider a surtout critiqué la création de nou- . veaux impôts et les surtaxes sur l'alcool et sur le sel. Il pense que si l'on avait réduit les dépenses militaires, il eût été facile d'aligner le budget sans avoir . recours à des expédients de ce genre. Le bureau paraît unanime sur ce point, et j'ai tout lieu de croire qu'il n'y a là-dessus qu'un seul et même sentiment dans toute la Chambre.

C'est M, Schneider qui a été nommé commissaire.

On s'est occupé cette semaine dans le public d'une déclaration que M. Walewski aurait faite dans le ■cinquième bureau du Sénat. Le Moniteur a démenti le fait ; mais la tournure qu'il a donnée à son démenti laisse subsister les doutes qui se sont élevés sur les intentions de l'Empereur au sujet de la question romaine. D'un côté, M. Walewski aurait déclaré que l'Empereur entendait défendre jusqu'au bout le pouvoir temporel du Pape ; d'un autre côté, M. Thayer, ayant dit que l'adresse du Sénat devait féliciter l'Empereur de cette détermination, M. de Persigny aur^ déclaré qu'il valait mieux laisser les choses dans le vague et se contenter de remercier l'Empereur de la sage politique qu'il a suivie jusqu'à ce jour. C'est le même langage que celui qui a. été tenu dans mon bureau.

Qu'est-ce à dire? Est-ce que M. de Persigny aurait

\gé d'avis sur la question romaine ? Le gouverne- \t n'auraît-il pas de résolution arrêtée et définie [nr cette question? Que signifie dès lors la dernière [jigpéchedeM. de La Valette, et d'où vient qu'on presse Ifl îivement le bouton au Pape sur un point qu'on n'a lin le désir de yoir résolu tout de suite?

On prête à l'Empereur ce propos : « Jusqu'à nouvel

crdre, je ne veux pas entendre parler de la question

line. » Cela prouverait de sa part une grande pu-

lité ; car enfin, il ne suffit pas d'écarter les

^IMstions pour les faire disparaître. Quoi qu'il en soit,

M paraît se résoudre à un long statu quo.

12 février 1862.

Cest M. de Morny qui a provoqué la réclamation que M. de Dalmas a faite au sujet de la qualité de rédacteur de V Indépendance belge, que lui a attribuée un journal catholique. M. de Dalmas pouvait porter la réclamation au journal lui-même ; mais M. de Morny l'a engagé à en faire un incident de séance, afin d'a- Yoir l'occasion de donner sur les doigts à un député qu'on soupçonne d'être l'auteur des correspondances du journal belge.

EQes sont détestables, s^est-il écrié, et j^espère que celles qui ont pour effet de ridiculiser nos collègues et de raconter d'une manière critiqiie, injaste et inexacte des détails sur ce qui se passerait dans celte Chambre, n'émanent d'aucun membre du Corps législatif.

C'étaient surtout les députés cléricaux qui étaient pris à partie par le correspondant de V Indépendance ftclgfc. Aussi ont-ils su gré à M. de Morny de s'être montré si sévère.

17 février 1862.

C'est fort bien de combattre les projets du gouveiv nement ; mais il ne faut pas que nous agissions comme les avocats qui remplissent leurs dossiers de toutei; sortes de pièces et de documents sans s'occuper de leur provenance.

La conversion une fois votée par la Chambre, il y' avait à s'occuper de fournir à une certaine catégorie de rentiers les moyens de payer la soulte. Le gouvernement a pensé qu'on fournirait aux départements, aux communes, aux hospices et aux établissements de bienfaisance des facilités, si on leur permettait d'emprunter à long terme. On a pensé pour cela à l'intervention du Crédit Foncier. C'est trop d'avoir accordé à cet établissement un privilège; mais l'idée est juste et bonne.

Comme il s'agissait d'établissements charitables, E. Picard est allé demander des renseignements à Augustin Cochin. C'est le dernier homme qu'il eût dû consulter. Augustin Cochin, la perle du parti clérical, n'en veut pas seulement au gouvernement impérial d€ la politique qu'il suit, mais des blessures personnelles qu'il a reçues.

Au lieu de donner à Picard des faits relatifs à la mesure proposée, il lui a soufflé à l'oreille un tas de commérages sur l'administration de l'assistance publique à Paris.

Il est résulté de là que la question principalo s'est trouvée noyée au milieu d'une foule de détails inutiles

l'opposition libérale sous [.'EMPinE

)ii*eUe a été perdue de vue. Los ressources que le lueut de la soulte va eDlever aux hospices ot étaments de bienfaisance se chiffre par 22 millions. î leur procurez les moyens de s'acquitter, maïs ment vous y prendrez-vous pour remplacer ces millioDS qu'ils vont perdre ? Si l'on s'était borné à le simple interrogation, on aurait fort embarrassé gouvernement.

L procéder comme l'a fait Picard, on gagne les lues grâces de certains salons, mais on perd les iilleures causes.

Une pression considérable continue à s'exercer sur l<ln journaux à propos de la conversion. On fait venir I an ministèro de l'intérieur les rédacteurs qui se per- I mettent la moindre critique. Ou fait rédiger par le Siècle et par VOpinion nationale des articles sur l'opération, et comme on suppose que ces journaux ont l'oreille du public, on impose leurs articles à tous les jimrnaux des départements. La Gironde, de Bordeaux, contient à ce sujet un singulier communiqué.

Ce ne sera pas une des moindres stupidités de ce temps-ci que la décision qui vient d'être prise par la commission chargée de rédiger un projet do loi sur la propriété littéraire. La commission s'est déclarée pour la perpétuité, et une sous-commission a été chargée de rédiger un projet de loi sur cette base. Je suis curieux de voir comment ces messieurs s'en tireront. Proudhon se préoccupe beaucoup, à ce qu'il paraît, Recette question de la propriété littéraire. Gouver-

I6i l'opposition libérale sous l'empire

net est venu de sa part me demander à quelle époque 1^ projet de loi serait présenté au Corps législatif. Proudhon a composé une grosse brochure qu'il compte envoyer aux frères Garnier, et il voudrait arriver avant le vote de la loi.

J'ai dit à Gouvernet que Proudhon pouvait être* tranquille, que je net croyais pas que le projet, élaboré en ce moment par la commission, vînt jamais devant le Corps législatif. C'est un os qu'on a donné à ronger à la gent littéraire. Le travail de la commission, si jamais il s'achève, ira dormir dans les cartons du ministère d'État. Dans tous les cas, il n'en sortira qu'amoindri et diminué.

19 février 1862.

Il y a eu une véritable explosion d'opposition à la Chambre à l'annonce que le gouvernement proposait d'accorder une dotation annuelle de 50,000 fr. au général Cousin-Montauban, comte de Palikao.

Quand M. Réveil, qui présidait, a déposé le projet sur le bureau de la Chambre, on l'a accueilli par des murmures sur le caractère desquels il était impossible de se méprendre. Une voix s'est écriée : «A l'année prochaine ! »

J'espère, a dit Ollivier, que le Moniteur et le compte-rendu constateront l'impression de la Chambre. — Elle est générale, a ajouté le marquis de Grammont. — Elle doit être constatée, a dit de son •côté M. de Kervéguen.

Quand le président à proposé à la Chambre de se réunir le lendemain en comité secret pour discuter le projet, Ollivier et moi, nous nous sommes écriés: « Il n'y a pas urgence ! »

n était facile de voir que nos paroles traduisaient litement les sentiments de la Chambre.

21 février 1862.

L'émotion causée par le dépôt de la dotation Palikao jie s'est point apaisée ; elle s'est plutôt accrue. Le l|rojet est venu en comité secret et la Chambre a refusé 4e le discuter .

Voici un résumé de ce qui s'est passé dans le comité wcrei z

M. de Momy. — Nous sommes en famille ; il serait plus simple, plus convenable qu'on|s'expliquât clairement. J'invite les membres qui ont manifesté leur opposition à donner leurs raisons.

M. de Kervéguen. — Ils les diront dans les bureaux.

M. de Momy. — Ils sont libres, Seulement je les engage à les donner ici.

Silence profond.

M. de Momy insiste. — La Chambre va se retirer dans ses bureaux.... Personne n'est obligé à parler.... Je demande seulement si on a des objections à présenter ou à produire.

Le général Allard, commissaire du gouvernement, essaye de prendre la parole dans le but de provoquer un débat. H est vivement interrompu.

Ollivier. — Puisque personne n'attaque, nous n'avons pas besoin d'entendre une défense.

M. de Momy, — Ce n'est pas à vous de décider si un membre du gouvernement a le droit oui ou non de prendre la parole.

Ollivier. — C'est vrai; mais j'ai le droit d'exprimer

mon opinion ; or, mon opinion est que le commissaiwi du gouvernement ne doit pas être entendu. *

Le débat entre Ollivier et M. de Morny menace àù^ se prolonger. La Chambre y met fin en laissant l^L parole au général Allard, qui essaye de nouveaa} d'amener la Chambre à discuter le projet : ■•*^

Les commissaires du gouvernement, dit-il, préféreraient que les objections contre le projet, si elles existent dons certains esprits, se produisissent devant eux.

On ne daigne pas répondre à cette seconde invita- tion, et un grand, nombre de membres se lèvent pour ^ se rendre dans les bureaux.

Le parti pris de la Chambre était bien évident; it s'est manifesté plus clairement encore dans la nomination des membres de la commission ; tous sont opposé» au projet de loi ; tous ont été élus par les bureaux à des majorités écrasantes.

23 février 1862.

L'affaire de la dotation Palikao tourne au conflit entre l'Empereur et le Corps législatif.

Cette façon dédaigneuse de repousser un projet qui était dû à son initiative personnelle, a profondément blessé le souverain, et l'a fait sortir de ses habitudes de patiente modération. Le Moniteur de ce matin contient deux lettres outrageantes pour le Corps législatif. L'mie est une lettre du général Montauban, demandant à l'Empereur de retirer le projet de loi « parce que quelques membres ont paru protester contre les intentions de l'Empereur et, il ose le croire, contre celle de

■nation. » L'Ëmperour répond qu'il maintiendra le

Ijet.

% chacun, dit-il, la liberlt de ses appréciations. Quant it moi, je

V que le pajs et l'année sachent que, juge oblige Ues service.^

1 mitltaires, j'ai voulu honorer par un don national ujii:

iBDs exemple. Car les grandes actions sont le plus facile-

t produites là où elles sont le luioui appréciées, cl les natioii.-i

|foér4«s inarchandent seules In reconnaissance publique.

PAu dédain rEmperuiii" oppose le dédain. Ce serait , bien si les choses pouvaient eu rester là. Mais Bst impossible. Il y a dans la letire de l'Empereur ï atteinte directe à la dignité du Corps législatif. i souverain d'un grand pays se laisse aller à un e de dépit puéril qui se traduit en une injure grossière aux représentants de la nation. Le Corps législatif ne peut rester sous le coup d'une attaque aus.si vèridente. Il faut qu'il se place sur la défensive. Comtnt?En se mettant d'accord avec lui-même, en soutemt sa commi.'ision et en rejetant le projet de loi. S'il idoptait une autre ligne de conduite, il se déslionotoait et perdrait toute considération. A moins que le âopps législatif se compose de poules mouillées, il "doit aller jusqu'au bout. Mais alors le conflit devient flagrant, et on ne peut en sortir que par un appel au jays.

"". Une dissolution à propos rie M. le comte de Palîkaol & ne serait pas seulement absurde, ce serait créer à laisir un danger pour le gouvernement! Mais l'Emreur peut-il reculer, après la lettre qu'il vient pécrire? Je n'en vois pas le moyen. Nous sommes ionc encore dans une impasse. C'est toujours à de^J îses que nous mène cette politique personnelle

iJ

168 l'opposition libérale som l'empire

3 mars 1862.

Le rapport de M. de Jouvenel sur la dotation Palikao a un succès d'opinion prodigieux. De toutes parts viennent les encouragements adressés à la Chambre; on l'engage à se montrer ferme et résolue.

M. de Momy n'est pas d'avis de pousser le conflit à «es dernières limites. Il fait depuis quelques joiffs de grands efforts pour amener une détente. Il sait que, dans l'entourage de l'Empereur, on est d'avis de ne pas céder. On a fait entrevoir au malheureux souverain que, s'il venait à mollir, on assisterait à l'avènement certain du régime parlementaire. Déjà le Pays a publié un article en ce sens. Ce senties réformes du 24 novembre qui se trouvent en jeu. M. de Momy tient à ce qu'on ne retourne pas en arrière.

Nous avons rencontré notre président sous les arcades de la rue de Rivoli. Il venait des Tuileries et il portait la tête très basse. Il nous a abordés le premier:

— Ça se gâte, nous a-t-il dit, et je ne sais pas trop comment nous allons sortir de là. C'est la bêtise de Walewski qui a causé tout le mal. S'il m'avait prévenu, quand on l'a chargé d'envoyer au Moniteur la lettre de Palikao et celle de l'Empereur, je me serais rendu immédiatement aux Tuileries et peut-être aurais-je empêché cette publication maladroite qui a mis le feu aux poudres. L'Empereur est irrité. Je ne suis pas parvenu à le calmer. Peu s'en faut qu'il ne m'accuse d'avoir été la cause de tout ce qui arrive.

— Cependant la Chambre, a dit l'un de nous, ne

l'opposidon libérale sols l'empire 169

peut, sans se déshonorer, paraître obéir à un ordre venu des Tuileries.

— Vous avez raison, a répondu M. de Morny, et c*est là précisément ce qui rend la situation si difficile. Il faudrait que l'Empereur fît un pas, ou qu*on lui fournisse les moyens de se tirer d'afiaire en galant homme. Enfin nous verrons.

Et sur ces «aots, nous avons quitté M. de Morny, persuadés qu'il avait la solution dans sa poche.

4 mars 1862.

Nous avons arrêté nos amendements à l'adresse, et nous les avons envoyés aux journaux. Ils sont ainsi conçus :

1« Sur le § l^r : .

La confiance ne peut renaître que par un retour sérieux au régime de la liberté;

La presse doit cesser d'être un monopole soumis à une censure occulte qui altère les manifestations de Topinion publique ;

Le jury, seule juridiction compétente en matière de délits de presse, doit les connaître et les juger publiquement ;

Des élections faites par les électeurs et non par les préfets avec le droit de réunion et avec des chances égales de publicité et de protection pour tous ;

Le pouvoir municipal émanant de la commune et non du gouvernement, de telle sorte que l'intérêt public ne soit plus subordonné aux exigences de la politique ;

La liberté individuelle garantie par un ensemble de mesures dont la première doit être l'abrogation de la loi de sûreté générale;

Telles sont les principales conditions d'un système politique qui ^'autojfîse des principes de 89. Telle e^t la réforme qu'exigent impérieusemei|. l'état moral du pays, la dignité, le développement de son activi^«i et de sa richesse, et qui ne peut être ajourné sans que la France soit placée dans un état d'infériorité v:8-à-vis des autres nations.

170 l'opposition libéralb sous l'empire

2» Sur le § 4.

Après avoir épuisé auprès du Pape les moyens de persuasion, Iff gouyemement doit enfin sortir d'une équivoque mortelle à ses intérêts^ déclarer franchement sa politique et ne plus mettre obstacle aoK vœux légitimes des populations italiennes. L'occupation de Rome, si onéreuse pour nos finances, ne doit plus continuer.

3" Sur le § 5.

La France ne doit pas continuer à intervenir dans la guerre civile qui désole la République des États-Unis d'Amérique; mais elle déclare hardiment que ses sympathies sont acquises aux États du Nord défenseur du droit et de l'humanité . Elle espère que leur victoire amènera Tabolition de l'esclavage, et qu'ainsi, une fois de plus, il sera prouvé que les crises les plus graves ne sauraient être funestes aux peuples qui ne séparent pas la démocratie delà liberté.

4° Sur le § 6.

Nous voyons avec regret commencer l'expédition du Mexique. Son but parait être d'intervenir dans les affaires intérieures d'un peuple. Nous engageons le gouvernement a ne poursuivre que la réparation de nos griefs.

5» Sur le § 7.

Le public s'est ému à juste titre des chifi'res de la dette flottante et des révélations qui lui ont été faites sur la vraie situation de nos finances. Les découverts ont eu pour cause l'impossibilité où s'est trouvé le Corps législatif d'arrêter les dépenses extraordinaires et supplémentaires. Une modification du mécanisme financier sera un remède insufQsant, si l'on n'entre pas en même temps dans la voie de la réduction progressive et permanente des dépenses publiques. Il est à regretter que le gouvernement préfère établir de nouveaux impôts dont le poids sera principalement supporté par la population laborieuse.

6» Sur le § 10.

Paris et Lyon attendent toujours un conseil municipal élu. On ne peut se refuser à reconnaître aujourd'hui que la hausse des loyers, la gêne de tant de familles et les plus grandes difficultés des crises commerciales, industrielles ou monétaires ont pour principale cause l'imprévoyance et la témérité d'une administration que l'élection n'a pas consacrée. »

l'opposition libéhale sous l'empire

Ces amendements sont l'œuvre collective des Cinq; mais chacuD de nous a proposé sa rédaction sur les ihfférents paragraphes.

L'amendement sur la politique intérieure a été rédigé par Ollivier.

C'est Jules Kavre qui a proposé l'amendement sur les affaires de Rome et sur la guerre de la sécessioo.

E. Picard est l'auteur des amendements sur le Mexique et sur les libertL^s municipales.

C'est moi qui ai rédigé l'amendement sur les finances.

Le Prince Napoléon que j'ai vu ce soir m'a demandé si nous renouvellerions notre amendement sur l'évacuation de Rome. Je lui ai indiqué la substance de l'amendement que nous avons déposé sur le § 4 de l'adresse. Il en a paru satisfait.

^H s inBi-E \mi.

^^Knfin le conflit est terminé. C'est le Corps législatif ^^B aie beau rôle, puisque le projet de dotation Palikao est retiré.

Ce matin nous avons reçu une convocation pour une séance publique, et il était facile de prévoir qu'on nous réservait une communication importante.

M. de Mornj nous a donné lecture d'une lettre que l'Empereur lui avait écrite la veille.

On retrouve dans cette lettre les traces des efforts qui ont été faits pour persuader au souverain que l'opposition de la majorité portait sur le caractère personnel du projet. On lui a fait croire que la Chamr aurait préféré une loi comprenant dans son

ensemble les services militaires exceptionnels. C'était le sens d'un amendement qui avait été déposé par M. Léopold Le Hou et dont la rédaction appartenait à M. de Morny.

Non seulement l'Empereur a retiré son projet; mais il a effacé les traces de sa lettre au général Montauban.

Le Corps législatif qui m'a toujours donné un concours si loyal, qui m'a aidé à fonder J'Empire et les institutions qui doivent nous sorvi?ref verra avec plaisir , j'aime à le penser, que je m'empresse d'adopter le moyen de rétablir la conGance mutuelle et d'eflCacer les traces d'aï désaccord toujours regrettable entre des pouvoirs issus de la même origine et travaillant consciencieusement pour le même but.

La lecture de cette lettre a été suivie de bruyantes acclamations et de cris répétés de Vive l'Empereur !

« Messieurs, à dit M. de Morny d'une voix très émue, cette manifestation spontanée et unanime est la meilleure réponse que je puisse reporter à TEmpereur. »

Quand il a quitté le fauteuil, notre président a été entouré d'un grand nombre de députés qui lui exprimaient leur satisfaction.

— Ouf! m'a-t-il fait en passant près de moi dans le couloir qui mène au palais de la présidence.

6 mars 1862.

La discussion générale de l'adresse, à en juger par la séance d'aujourd'hui, ne se concentrera pas sur un point unique, comme cela a eu lieu l'année dernière. Les discours de MM. Plichon et Kœnigswarter ne se répondent pas. Le premier a roulé presque tout entier sur le système financier de M. Fould ; dans le second,

l'opposition libérale sous l'expire 173

Où s'est attaché surtout à justifier la politique suivie m Italie par le gouvernement. Quant à M. Kolb- Bernard, il s'est borné à reproduire en les renforçant les critiques qu*il avait adressées à la session précédente à la conduite adoptée vis-à-vis du Saint-Siège, M. Plichon qui affiche pourtant des opinions libérales s'est plaint encore une fois de la faveur accordée par le gouvernement à une certaine presse :

Les amis de la veille sont devenus suspects, et c'est dans le camp de ses adversaires ordinaires que le gouvernement va chercher de noufMux aUics.... Le mal peut faire librement son chemin, il n'y a que le bien qui rencontre des entraves.

M. Kœnigswarter, qui est un allemand naturalisé français, a été un peu trop loin dans l'apologie qu'il a faite de la politique piémontaise. « Vous vous croyez ici dans le Parlement de Turin ! » lui a crié le venimeux M. Hallez-Claparède. Le mot était sévère, mais mérité. M. de Kœnigswarter semble oublier qu'il s'agit avant tout des intérêts de la France, et que ceux de l'Italie ne viennent qu'en seconde ligne. La phrase par laquelle il a terminé son discours « lés ennemis de Tltalie sont aujourd'hui ceux de l'Empereur et de l'Europe » ne peut qu'exciter les passions, au lieu de les apaisera

Le discours de M. Kolb-Bernard n'a été qu'une longue et ennuyeuse homélie. L'orateur lisait; il a la voix très faible; c'est à peine si on l'a écouté. Lui aussi voudrait que le gouvernement adoptât une politique rétrograde; il demande que l'Empereur se rapgelle les mots du coup d'État « que les bons se rassurent » et la parole qui a inspiré le traité de Villefranca: « La Révolution nou3 déborde. »

174 l'opposition libérale sous L*£MPIRE

7 mars 1862.

La séance d* aujourd'hui a été un véritable régal pour les délicats. Il y a eu un discours de M. de Pierre et un discours de Picard.

M. de Pierre n'avait pas à redouter les interruptions chagrines de M. de Morny. Le fauteuil était occupé par le doux M. Réveil, qui n'aime pas à se faire des affaires. M. de Pierre a donc pu donner libre cours à sa verve satirique.

La thèse du spirituel député est toujours la même, c'est que les réformes du 24 novembre exigent comme leur complément indispensable la responsabilité ministérielle. Mais cette fois, il a fait de ses arguments autant de traits piquants qui ont singulièrement frappé l'esprit de la Chambre. Les mots suivants ont porté coup :

Vous refusez d'être responsables, messieurs les ministres, eh ! bien, acceptez d'être blâmables.

— Si la Ck)ur des Comptes blâme quelque part un détournement de fonds des enfants abandonnés au profit de TétabUssement d'un mobilier de préfecture, ce blâme doit-il remonter à l'Empereur et sommesnous obligés de croire que c'est là un auguste virement ?

— Ce mot si doux d avertissement est pour un journal la plus grave atteinte à sa fortune et à son existence, c'est la menace de mort avec un commencement d'exécution.

— Je voudrais que chaque avertissement fût précédé de ce préambule : Au nom de la loi du salut public, je déclare ne pouvoir répondre de l'ordre en France si cet article de journal demeure imprimé; je lui envoie un avertissement.

« Très bien! très bien! c'est cela! » se sont écriés en même temps OUivier et Picard.

Quelques minutes auparavant, M. de Pierre avait

l'opposition libérale sous l'empire 17S

dit que « la France de 89 était humiliée ! » et Picard trait souligné le mot: « Oui! humiliée! »

Notre spirituel collègue a développé Tamendement des Cinq sur les libertés intérieures. Il avait été pris iTimproviste; car on ne s'attendait pas à la clôture de la discussion générale. Picard comptait ne prendre k parole qu'à la séance de demain. Il n'en a pas déployé moins de verve et il s'est montré plus impitoyable que jamais.

C'est au régime de la presse que Picard s'est surtout attaché. Il a décrit la situation précaire que la %islation de 1852 faisait aux journaux, condamnés i subir la double pression du gouvernement et des kommes de finances. Il a fort égayé la Chambre en dtant le texte d'un certain nombre d'avertissements donnés par les préfets auxjoumaux des départements. Oj en a en effet de fort drolatiques. Les journaux les pins dévoués n'ont pas été épargnés.

Picard a révélé les secrets des discussions de commande imposées aux journaux par la direction de la presse. Il a cité comme exemple ce qui s'était passé pendant la conversion où l'on a obtenu par la pression une opinion factice. Sur ce chapitre, les faits abondent, et Picard a été fort réservé en se bornant à citer l'interdiction dictée aux journaux de discuter l'émission des actions et des obligations des chemins de fer romains.

M. Dupin qui assistait à la séance a beaucoup ri de cette façon de répondre aux reproches qu'il avait «dressés à la presse d'avoir manqué à son devoir de sentinelle vigilante.

La suite du discours de Picard a été renvoyée Sp- ■ demaiu ; mais la fin de la séance a été marquée p8^ un incident.

Dans un passage de son discours, Picard a hiuè entendre qu'un des ministres présents avait longtetnpér passé pour être un des propriétaires d'un joumald'opposition. Ce journal était le Siècle et le minfttrtl. désigné était M. Billault. Celui-ci a opposé un démenii à l'allégation de Picard. Pourquoi Picard qui est luh mémo un des propriétaires du Siècle et qui avait les moyens de se renseigner, a-t-il dit qu'il n'avait fait que rapporter de simples bruits ? Un de ses amis m'a dit qu'il avait craint de nuire au journal, s'il s'était montré plus affirmatif.

Je fais souvent route après la séance avec un vieux conseiller d'État, M. Brehier, bien connu pour son dévouement à l'Empire et un des hôtes les plus assi* dus du Palais-Royal. En traversant la place de la Concorde, nous échangions nos réflexions sur le discours de M. de Pierre.

« Cet homme a raison, me dit tout à coup M. Brehier. On a fait une chose absurde quand on a cousu l'adresse \ à la Constitution de 1852. L'adresse est un des ■ rouages essentiels, une maîtresse pièce du régime parlementaire. Elle suppose des ministres responsables, et c'est, au moyen de l'adresse, que le cabinet interroge la Chambre afin de savoir si sa politique est ou non approuvée. Dans le système qu'on adopte, les ministres n'étant pas responsables, c'est l'Empereur qui vient s'asseoir sur la sellette et qui subit personnellement les remontrances les plus, humilantes de la

l'opposition LIBÉJIALE SOU!

âes sénateurs et des députés. Il n'y a pas juscette invention des orateurs du gouvernement

soit un danger ; on dirait des avocats qui int défendre un accusé ! U faut, ainsi que l'a dit

Pierre, un agent responsable qu'on puisse iger. Sans cela, c'est l'Empereur qu'on use tttérêt ni profit pour la cause publique. Suppou'un jour la Ciiambre donne raison à l'opposi- Oe n'est pas une hypothèse en l'air; l'année la majorité a failli voter l'amendement des bien ! on se trouvera acculé à une catastrophe. »

[Î3 forcé de convenir que le brave M. Brehier lolument dans le vrai.

ie Morny était bien nerveux aujourd'hui. Les dirigées par M. de Pierre contre le décret novembre l'ont exaspéré. U craint toujours un en arriére. Il y h autour de l'Empereur tant Buses qui le poussent dans une voie rétrograde lie opinion hardie lui paraît une faute de tac- Aussi il cherche, par une sévérité outrée, à nir intact le système qu'il a fait adopter par reur. Hélas ! il ne réussit qu'à passer pour un mt plein de partialité et à donner le change sur dances, au fond très libérales !

rd a eu d'abord à s'expliquer sur l'emploi que, lui, ou avait fait des fonds de la caisse de la de l'armée. Il avait rappelé que, d'après nid, 135 millions avaient été pris dans cette it avaient été appliqués aux dépenses de l'État.

M. de Momy a souflfert qu'un député, membre de W commission de la caisse de la dotation, vînt interpeller: Picard sur le sens qu'il fallait attacher à ses paroles. ~~ C'était contraire au règlement, qui interdit toutfif interpellation de collègue à collègue. Le Président i laissé dire et a laissé faire.

Quand Picard a pris la parole pour continuer scm discours interrompu, M. de Morny a saisi le premier prétexte venu pour revenir sur un incident de lt séance de la veille. Picard avait dit, après M. de Pierre, que la loi de la presse était humiliante pour le pays. M. de Morny a déclaré qu'il ne laisserait pas attaquer devant le Corps législatif les lois fondamentales. Il s'en est suivi un échange d'observations où le Président n'a pas eu le beau rôle. Tout le monde a trouvé très singulier que M. de Morny se permît de faire un usage rétrospectif de son droit de censure, en blâmant un député d'une opinion qu'il avait exprimée dans une séance qu'il n'avait pas présidée.

Picard a eu à subir une autre interruption et cette fois les choses se sont gâtées. M. Schneider avait expliqué les motifs qui avaient déterminé la commission de l'adresse à repousser l'amendement des Cinq- « Voulez-vous, s'est écrié Picard, que je vous parle de tous les actes imputés au Chef du pouvoir exécutif ? — Je ne permettrai pas, s'est empressé de dire M. de Morny, que vous discutiez les actes personnels de ce que vous appelez le Chef du pouvoir exécutif. »

La discussion est devenue un dialogue entre le président et les Cinq. OUivier est intervenu. M. de Momy

01 a profité pour se livrer à des allusions sur le goulernement de 1848. « Vous aussi, a dit OUivier, vous nez perdu le pouvoir; le premier Empire aussi Fa lordu. »

M. de Momy a laissé échapper le secret de sa maulaise humeur dans ces paroles qu'il a prononcées pour laettre fin à l'incident :

Toas n'êtes pas généreux envers le gouvernement, car plus il dé- ■me, plus vous Fattaquez, au lieu de vous servir avec modération éa libertés qu'il accorde au pays. En vérité vous finirez par le guérir ib h tentation d'en accorder davantage.

Du discours de Picard, il- restera ce mot appliqué à l'Empereur : « Il est responsable, donc il est discutable. »

n est évident, d'après la réplique de M. Baroche, que l'amendement des Cinq a causé une profonde émotion dans le gouvernement. Nous avons dit :

f La confiance ne peut renaître que si, etc. » C'est donc la question de confiance que nous avons posée. On a eu peur de voir se renouveler à propos de notre amendement la manifestation des 90. Aussi M. Baroche s'est-il attaché à justifier le gouvernement du reproche qui lui était adressé de vouloir peser sur Topinion publique :

L'amendement, a-t-il dit en terminant, demande un blâme contre a poUtique de l'Empereur; le Corps législatif n'hésitera pas à le fjeter.

J. Favre a pris la parole pour répondre à M. Baoche, et dès les premiers mots, M. de Morny a trouvé e moyen de Tarrêter. « Il y a un instant, disait* . Favre, M. le président du Conseil d'État vous

disait que nos amendements devaient être considén^^ comme un programme placé en face de la rédacfiW^ officielle de l'adresse. » — « Qu'appelez-vous réda©-^ tion officielle de l'adresse? a fait observer M. flëS". Morny. » ^*

Il était évident que le président attachait à dèlt * expressions une portée qu'elles n'avaient pas. J. Faffl^ ^ s'était empressé de dire qu'il entendait par là la rédaction officielle de la commission. M. de Morny n'a pa» été satisfait de cette explication. Il est allé si loin qaê J. Favre s'est rassis en déclarant qu'il renonçait à la parole.

La scène qui a suivi est indescriptible. M. d« Morny s'est oublié jusqu'à dire à J. Favre que le parti qu'il prenait n'était pas loyal. C'était se mettre dans : son tort. J. Favre l'a pris de très haut. M. de Morny, ': reconnaissant qu'il avait fait fausse route, a fait une ■■ retraite habile, en disant que l'expression « d'adresse officielle » n'était pas sortie sans intention d'une bouche . aussi exercée que celle de l'orateur de la gauche.

Jules favre. Je déclare sur Thonneur que Fintention qui m'a été prêtée n'a pas été un seul instant dans ma pensée.

itf. de Morny. Alors, puisque vous déclarez que Tintention était loin de votre pensée, je vous demande pardon de m'être mépris et de l'avoir cru.

J. Favre a pu continuer son discours. L'incident qui* venait d'avoir lieu lui créait une sorte d'immunité. Aussi a-t-il pu dire, sans exciter autre chose que des exclamations et des murmures : « Aujourd'hui, en France, il n'y a qu'un seul journaliste, c'est l'Empereur, » et faire la critique des pratiques électorales

que la majorité lui opposât de trop fréquentes rruptions.

Cependant je crains que J. Favre se soit trop avancé

i'f fnand il a dénoncé, sur la foi d'un de ses secrétaires,

la surveillance dont la police avait entouré ses démar-

elies. Ce secrétaire me paraît avoir Timagination un

|eo fertile.

M. Baroche a cru devoir s'expliquer sur la loi de éteté générale à propos d'un passage du discours de J. Favre. Suivant lui, après l'amnistie, il n'y avait pas Beu de demander en 1865 Tautorisation de poursuivre Tapplication de la première partie de la loi. Il y a là Me erreur, et je me propose de la dissiper demain.

M. Anatole Lemercier a demandé la continuation de la discussion parce qu'il a, dit-il, à pi*ésenter des observations analogues à celles des auteurs de Tamendement.

Est-ce que les cléricaux auraient l'intention d'appuyer les Cinq dans leurs revendications des libertés intérieures?

10 mars iSGi.

On m'a révélé les motifs de la mauvaise humeur que M. de Morny a manifestée pendant toute la séance de samedi. Voici ce qui s'est passé :

On l'a fait venir jeudi dernier aux Tuileries pour discuter la question du retrait de la demande de pension pour le général Palikao. L'Empereur a insisté pour que le retrait n'eût lieu qu'après lo dépôt d'une loi lui permettant d'assurer des récompenses à toutes

I8î2 l'opposition libérale sous LIMPIRE

les actions d'éclat, sans être obligé d'avoir recoU^* aux grands pouvoirs de l'Etat.

M. de Morny, sans combattre l'idée de rEmpereii^-^ lui aurait fait observer que la Chambre verrait daH^ ce nouveau projet un moyen détourné d'accorder c^ qu'elle avait nettement refusé. L'Empereur serait sorti de son calme habituel. U aurait dit au président qu^. le rapport de M. de Jouvenel s'attaquait à sa préro-" gative, qu'il ne pouvait rester sous le coup d'un échec;, personnel qui le diminuait aux yeux de l'armée et quîl .; lui fallait une satisfaction. U se serait plaint de la hardiesse croissante des orateurs de la gauche et de ., la droite et du peu de respect qu'ils témoignaient? pour son gouvernement. Il aurait laissé échapper des i paroles que M. de Morny a pu prendre pour des re- .= proches. Mais au moment où les choses semblaient ^ prendre une mauvaise tournure, l'Empereur aurait tout à coup consenti à l'ajournement qui lui était ^ demandé. Il aurait annoncé à M. de Morny qu'il recevrait le soir même un décret retirant purement et simplement le projet de dotation Palikao.

M. Réveil a en effet donné lecture de ce décret au commencement de la séance de vendredi. Mais M. de Morny avait été tellement secoué par la scène de la veille qu'il s'était senti hors d'état de diriger les débats ; quand il a repris samedi po§sesision du fauteuil, ses nerfs n'étaient pas encore entièrement cajmés. De là l'irritabilité dont il a fait preuve et qui nous a surpris tous, habitués que nous sommes a voir notre président ne jamais se départir des règles de la courtoisie.

l'opposition libérale sols l'empire 183

Au reste, TEmpereur a raison, la discussion d'une adresse en présence de ministres irresponsables le place dans une situation fausse; mais ce n'est pas l'expédient imaginé par M. Roques-Salvaza, un des membres les plus écoutés de la majorité qui Ton sortira. M. Roques-Salvaza voudrait voir ses collègues prendre une part active à la discussion. Le débat, suivant lui, ne doit pas être uniquement entre les orateurs du gouvernement et les cinq députés de Textrême gauche.

N'est-ce pas à vous, a-l-il dit, à justitier l'adresse qui est voire œavre? Quand il s'agit de savoir quelles pensées nous devons porter an souverain, c^est nous qui avons la parole !

On a fort applaudi M. Roques-Salvaza, et MM. Baroche et Billault se sont associés à ces marques d'approbation. Il n'en est pas moins vrai que, si le sentiment est bon, l'idée est fausse. La majorité n'est point dans les secrets du gouvernement; elle n'est point qualifiée pour répondre à sa place. Elle peut donner des preuves de dévouement ; elle ne saurait fournir des explications sur les faits de la politique générale.

J*ai demandé à M. Barocho des éclaircissements sur la façon dont le gouvernement compte à l'avenir appliquer la loi de sûreté générale. M. Barocho m'a fait comme toujours une réponse évasive. Ce qu'il y a de plus clair, c'est qu'on tient à conserver les lois d'exception comme ua en-cas, si les circonstances devenaient difficiles. On a, à ce qu'il parait, découvert des placards portant ces mots : Plus (V Empire et plus iV Empereur! M. Baroche n'a pas manqué de se servir

Page 1