Ann., VI
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alors, et l’on se demande par quel prodige de simplicité les admirateurs de Tibère peuvent aujourd’hui la prendre au sérieux. C’est se montrer bien naïfs pour des gens qui se piquent surtout de n’être pas dupes. Tibère, tel que nous venons de le faire voir, n’était pas un de ces princes qu’on entraîne et qu’on dirige : rien ne s’est fait sous son règne que par sa volonté ; les délateurs et le sénat, quoiqu’il les ait parfois désavoués, n’ont été que ses instruments dociles. Le sénat n’était pas libre de ne pas condamner les accusés : ce qui le prouve, c’est que Tibère se fâchait quand il lui arrivait de les absoudre ; il le blâmait d’être sévère, mais il ne lui permettait pas d’être indulgent. S’il a quelquefois puni les délateurs, il les a bien plus souvent récompensés; il leur prodiguait les éloges et les faveurs, l’argent de leurs victimes et les dignités de l’État : c’étaient, suivant l’expression de Sénèque, ses chiens favoris, qu’il nourrissait de chair humaine l. Un jour qu’on parlait de diminuer le prix dont on payait leurs services, il répondit avec une vivacité et une franchise qui ne lui étaient pas ordinaires que la république était perdue, qu’il valait mieux détruire d’un coup toutes les lois que d’ôter les gardiens qui veillaient à leur exécution 2. Certes je ne veux pas affaiblir le dégoût que nous causent l’empressement honteux des délateurs et la basse résignation du sénat ; mais plus ces gens étaient serviles, moins on doit les croire capables d’avoir fait autre chose que ce que voulait le maître :
1. Cons. acl Marc., 22, 5, Ailleurs (De Ben., III, 26) Sénèque décrit cette rage d’accuser qui fut le tourment de cette époque excipiebatur eoriorum sermo, simplicitas jocantium, nihil erat Untum, omnis sæviendi placebat occasio, nec jam reorum exspeclabatur eventus, cum esset unus. C’est tout à fait de la même façon que parle Tacite. Ann., VI, 7.
2, Tac., Ann., IV, 30.
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un prince si redouté, si obéi, n’avait qu’un mot à dire pour les arrêter. Accoutumés à épier sa volonté, ils se seraient empressés d’être cléments, s’ils lui avaient soupçonné le moindre penchant à la clémence ; ils ont été cruels parce qu’ils le savaient sans pitié. En agissant comme ils ont fait, ils accomplissaient ses ordres formels ou ses désirs secrets, et la responsabilité de tous ces crimes retombe justement sur celui qui les a commandés ou inspirés.
J’ai cru devoir insister longtemps sur le prince qui a fait des délateurs le plus grand usage. Ils ont sans doute continué d’exister après lui, mais ils sont devenus moins nécessaires, et l'on s’est passé plus souvent de leurs services. Les empereurs qui suivirent avaient plus de confiance en leur pouvoir, ils étaient plus assurés de l’obéissance. A chaque crime nouveau qu’ils commettaient, la patience du public les avertissait qu’ils pouvaient aller plus loin encore. Après avoir reçu les félicitations de l’armée, du sénat et des provinces au sujet de la mort de sa mère, et des principaux citoyens, Néron disait avec orgueil que ses prédécesseurs n’avaient pas su jusqu’où s’étendait leur pouvoir. Aussi ne croyait-il pas nécessaire de s’embarrasser toujours des formes légales. Quand il voulut se délivrer deSyllaetdeRubellius Plautus, deux grands noms qui l’effrayaient, il ne prit pas la peine de leur chercher des crimes; il envoya des soldats qui, trouvant Plautus dans son gymnase et Sylla à table, leur coupèrent la tête. Pour ces sortes d’exécutions, on se passe d’accusateurs et de juges, un centurion suffit. Cependant on se servait encore quelquefois des délateurs pour ne pas paraître abuser de la violence ; quand il s’agissait de personnages respectés, comme Soranus ou Thraséa, on leur faisait l’honneur de les
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faire mourir dans les formes. Ils étaient publiquement accusés et admis à se défendre, quoiqu’ils fussent condamnés d’avance. Il y eut donc encore sous Caligula, sous Claude, sous Néron, des délateurs qui arrivèrent à la fortune et à la renommée; il y en eut surtout sous Domitien, et il semble qu’ils aient eu alors comme un retour de crédit et d’importance. Ce prince était aussi une sorte de tyran pédantesque et chicanier; il lisait assidûment les mémoires de Tibère1, et cherchait à lui ressembler ; comme lui, il accablait de caresses les gens qu’il allait faire mourir; comme lui, il affectait d’avoir des scrupules de légalité, connaissait les lois et les faisait rigoureusement exécuter; il voulait passer pour un prince sévère, au point qu’il rechercha la gloire de faire enterrer vives quelques vestales. Son règne fut un beau temps pour les délateurs; heureusement les princes qui lui succédèrent étaient trop honnêtes pour s’en servir. Après avoir fait pendant près d’un siècle le tourment de Rome, ils perdirent leur crédit sous les Antonins.
1. Il ne reste plus de ces mémoires qu’une phrase, citée par Suétone ( Tib ., 61), dans laquelle Tibère dit « qu’il a fait mourir Séjan parce qu’il a découvert ses desseins criminels contre la famille de Germanicus ». Or Drusus, le second des fils de Germanicus, n’a été tué qu’après la mort de Séjan et par l’ordre de Tibère. On peut juger par ce mensonge de la façon dont ce prince racontait l’histoire de sa vie.
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Pourquoi il y avait tant de délateurs sous l’empire. — Éducation de la jeunesse. — Récompenses qu’obtenaient les délateurs. — Comment on était amené à accuser. — Domitius Afer. — Régulus, — Les délateurs punis.
Le grand nombre des délateurs surprend encore plus que la longue durée de leur importance. Quelque mauvaise opinion qu’on ait de l’époque impériale, on se demande comment tant de gens distingués par leur naissance ou leurs talents purent se précipiter sans scrupule vers ce métier honteux. Chaque fois qu’un personnage important encourt la disgrâce de l’empereur, les accusateurs se jettent sur lui de tous les côtés ; ils se disputent le droit de le poursuivre, ils se partagent sa vie, chacun d’eux imagine un crime particulier pour se donner quelque chose à faire. C’est ainsi que Scribonius Libo, une des premières victimes de Tibère, était attaqué par quatre délateurs à la fois, tandis que, malgré toutes ses supplications, il lui fut impossible de trouver un seul défenseur.
Je ne doute pas qu’on ne doive chercher la principale raison de celte abondance de délateurs dans la façon dont on élevait alors la jeunesse. Quoique l’état politique et social de Rome fût changé, l’éducation était restée à peu près la même. C’est une inconséquence qui n’est pas rare. Comme on aime en général les souvenirs de son enfance et qu’on est tenté de croire que tout était alors pour le mieux, il arrive qu’un ancien système d’éducation, protégé par ce respect et cette piété, survit souvent au régime pour lequel il était fait. Sous la république,
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quand l’éloquence menait à tout, le principal exercice de la jeunesse était d’apprendre à bien parler; on continua d’enseigner à parler sous l’empire, quoique l’importance de la parole eût bien diminué. Les professeurs d’éloquence n’ont jamais été plus nombreux à Rome que du temps d’Auguste, qui fit taire l’éloquence politique, et nous avons la preuve que les élèves leur arrivaient de toutes les parties du monde. Tous lesxans, il sortait de ces écoles une foule de jeunes gens pleins de confiance en eux-mêmes, enivrés des éloges de leurs maîtres et des applaudissements de leurs condisciples, rêvant les hautes destinées de ces orateurs de la république dont on leu» avait fait admirer les discours. Que de déceptions les attendaient! Ils trouvaient d’abord le Forum muet. Il leur fallait s’enfermer dans une salle d’audience, paraître devant des juges ennuyés et pressés qui fixaient d’avance le temps que devait durer le discours, et, au lieu de s’occuper du sort de l’État, se contenter, comme on disait, de discuter des questions de gouttières ou de murs mitoyens. Quel mécompte pour des gens dont l’imagination était pleine du souvenir des Catilinaires! Encore cette occupation n’était-elle point sans péril, si l’on y réussissait. Toute espèce de supériorité inquiétait l’empereur. Caligula voulait faire mourir Sénèque parce qu’il avait bien parlé devant lui. Heureusement une de ses maîtresses, qui avait sans doute quelque raison de protéger le jeune philosophe, lui persuada qu’il était très malade et qu’il ne valait pas la peine de le tuer. Il n’était permis alors que d’être médiocre; on regardait le talent comme un crime aussi irrémissible que la vertu, et le seul moyen de se le faire pardonner, c’était de le mettre au service du prince. On se faisait délateur, et l’on accusait les autres pour n’être pas soi-même accusé.
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D’ordinaire celte résolution coûtait peu à prendre, et les jeunes gens s’y résignaient vite; c’était encore l’effet de leur éducation. On ne s’occupait pas chez les rhéteurs d’enseigner la morale et de former les caractères; il n’était question que de bien parler. L’élève apprenait à défendre les coupables aussi bien qu’à sauver les innocents; toutes les matières étaient indistinctement traitées, et comme on n’attachait de prix qu’à la difficulté vaincue, plus la cause était mauvaise, plus on trouvait glorieux d’y réussir. Les élèves quittaient leurs maîtres avec une certaine aptitude à parler sur tous les sujets et une tendance secrète à préférer les plus scabreux, qui faisaient bien plus briller leur talent. Il est probable aussi qu’alors comme aujourd’hui les bruits du dehors pénétraient souvent dans l’école, et qu’après avoir suffisamment étudié Cicéron on s’occupait un peu des orateurs contemporains. Or les orateurs en renom de cette époque, c’étaient les délateurs. Eux seuls avaient la parole; l’accusé ne prenait guère plus la peine de se défendre. C’était donc l’éloquence des délateurs qui transportait toute cette jeunesse éprise de beau langage ; elle lisait avec passion leurs discours, elle en retenait et en répétait les plus beaux passages, elle en admirait les traits hardis et les insinuations adroites. Il est probable que les maîtres, quand ils sortaient de l’époque classique et daignaient s’occuper du présent, choisissaient chez eux leurs exemples. Il arrive à Quiritilien lui-même, si sage, si réservé, de proposer à ses élèves d’étranges modèles. Un des orateurs qu’il admire le plus, Julius Africanus, avait été envoyé par la Gaule pour complimenter Néron sur la mort de sa mère; naturellement il acceptait le récit officiel qui racontait qu’Agrippine, convaincue d’avoir eu de mauvais desseins sur son fils, s’était tuée, et que Néron
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ne pouvait pas s’en consoler. « César, lui disait-il, votre province de Gaule vous prie de supporter votre bonheur avec courage1. » Quintilien est ravi de cette phrase; il fait ressortir tout ce qu’elle a de piquant et d’imprévu : supporter son bonheur avec courage ! cela ne s'attend pas du tout, comme dit Philaminte. Sénèque n’était pas moins spirituel dans la lettre que, sous le nom de Néron, il écrivit au sénat à la même occasion. « Je ne crois pas encore que je suis sauvé, lui faisait-il dire, et je n’ose pas m’en réjouir, salvum me esse adhuc nec credo, nec gaudeo 2. » Cette phrase élégante, si bien balancée, est assurément une des plus mauvaises actions de Sénèque, et l’on ne peut comprendre comment il avait alors l’esprit assez libre pour l’écrire. Quintilien n’y voit qu’une figure de rhétorique, et il la cite avec beaucoup de complaisance à ses élèves, sans se douter du péril auquel les exposaient ces singulières admirations : il était donc possible que cette éducation fît des avocats habiles, assurément elle ne faisait pas d’honnêtes gens.
Ainsi, en apprenant aux élèves à goûter les finesses du langage sans se préoccuper du sujet auquel elles étaient appliquées, en les familiarisant dans les écoles avec l’éloquence des délateurs, on les disposait à imiter plus tard leur conduite. D’autres raisons plus graves achevaient de les décider. C’était d’abord le danger qu’on pouvait courir en s’y refusant : le père d’Agricola fut tué pour n’avoir pas obéi à l’ordre que lui donnait Caligula d’accuser Silanus3. C’étaient ensuite les avantages qu’on trouvait en s’y résignant. La loi voulait qu’on donnât au