Cic., Pro Balbo
32 L'OPPOSIÏ ION SÔUS LES CÉSARS.
pouvoir. Au contraire, Rome essaya quelque temps de s’y opposer. Sa fierté était blessée cle ces imitations maladroites par lesquelles les vaincus semblaient vouloir s’élever jusqu’à elle. Par exemple, au lieu d’imposer au monde l’usage de sa langue, nous savons qu’elle en fit d’abord comme un privilège des peuples qu’elle voulait récompenser, et qu’elle l’interdisait à ceux qui ne lui semblaient pas en être dignes1. Plus tard, quand la force des choses rendit ces distinctions inutiles, quand on copia partout le gouvernement de Rome , quand l’Occident entier parla sa langue, la correspondance de Pline et de Trajan montre avec quels scrupules les princes honnêtes, loin de vouloir agrandir leur pouvoir aux dépens des libertés locales, respectent les lois particulières et les privilèges exceptionnels de chaque cité. Rome n’est, donc pas tout à fait coupable de cette uniformité qui s’impose alors à l’empire ; elle s’est souvent faite sans elle, quelquefois malgré elle. Les premiers empereurs n’ont essayé d’établir l’unité que dans les choses où elle est vraiment nécessaire, et sans lesquelles une grande nation n’existe pas. Ils concentraient en leurs mains la direction politique des affaires et le commandement des armées; ils ne laissaient circuler que la monnaie frappée à l’effigie de César; ils voulaient que les poids ef les mesures dont on se servait eussent été vérifiés par les édiles de Rome à l’étalon du Capitole; ils ne permettaient pas aux villes voisines et ennemies de vider leurs différends par la force, comme c’était l’usage avant eux ; ils se faisaient les juges de leurs querelles et les réglaient sans appel. Quant à leur adminis-
1. Tite-Live, XL, 42 : Cumanis eo anno petentibus permissum ut publice latine loquerentur et præconibus latine vendendi jus esset.
OÙ SE TROUVAIENT LES MÉCONTENTS. 3d
tration intérieure, ils y intervenaient le moins qu’ils pouvaient, et seulement lorsque la tranquillité publique rendait cette intervention nécessaire. Je ne prétends pas que toutes les villes jouissaient des mêmes libertés. La surveillance du pouvoir central et de son mandataire, propréteur ou proconsul, s’exerçait sur elles avec plus ou moins de rigueur, selon qu’elles étaient plus ou moins éloignées de la capitale ou de l’Italie, selon les droits qu’elles avaient reçus au moment de la conquête ou depuis leur soumission; mais toutes à peu près, municipes, colonies, villes libres, fédérées ou sujettes, se gouvernaient par leurs lois, toutes élisaient leurs magistrats, toutes faisaient elles-mêmes leurs affaires, et l’on peut dire, je crois, que rarement le monde a joui d’autant d’indépendance municipale que sous le despotisme des Césars, qui était si lourd à Rome.
Pour nous en tenir aux villes qui possédaient le droit de cité, c’est-à-dire aux colonies et aux municipes, voici comment elles s’administraient. Le pouvoir délibératif appartenait à un sénat composé d’un nombre fixe de membres, qu’on appelait les décurions. Ce sénat comprenait les personnages importants de la ville; il était à peu près investi des mêmes attributions que celui de Rome, dont il aimait à prendre le nom, dont il essayait d’imiter la majesté. Le pouvoir exécutif était remis aux mains d’un petit nombre de magistrats annuels. Dans la colonie de Pompéi, que nous connaissons mieux que les autres, les premiers de tous étaient ceux qu’on appelait duumviri jure dicundo. Leur nom indique leurs attributions : ils étaient deux, comme les consuls de Rome ; ils présidaient, comme eux, le sénat, et de plus ils rendaient la justice. Au-dessous des duumvirs, deux édiles étaient chargés de la surveillance des marchés,
de l’entretien des monuments publics, de la police des rues et des places ; au-dessous encore, dans beaucoup de cités, deux questeurs administraient les revenus publics et surveillaient les dépenses. C’étaient là les magistrats ordinaires du municipe, ceux qu’on nommait tous les ans. Il y en avait d’autres, que certaines circonstances exceptionnelles rendaient de temps en temps nécessaires. Tous les cinq ans, on faisait le recensement des citoyens dans tout l’empire. C’était un moment solennel qui se célébrait par des cérémonies religieuses et des fêtes splendides. A Rome, le recensement était fait par l’empereur lui-même, héritier des censeurs de la république. Dans les provinces on ne créait pas à cette occasion des magistrats spéciaux, car l’administration municipale n’aimait pas à multiplier le nombre des agents dont elle se servait : on confiait cette opération importante aux duumvirs en exercice; seulement, comme ils remplissaient des fonctions nouvelles, ils prenaient un nom nouveau. Pour marquer que la dignité exceptionnelle dont ils étaient revêtus ne revenait que tous les cinq ans, ils ajoutaient à leur titre ordinaire celui de quinquennalis. C’était un grand honneur d’être nommé magistrat quinquennal. Leurs fonctions ne consistaient pas seulement à faire le recensement des citoyens ; comme les censeurs de Rome, ils arrêtaient la liste du sénat. Ils y faisaient entrer les citoyens importants de la ville qu’ils jugeaient les plus dignes de cet honneur, en se conformant aux conditions requises par la loi. Ces conditions, nous les connaissons. Pour être élu décurion, la loi Voulait qu’on eût atteint un certain âge, trente ans sous César, vingt-cinq à partir d’Auguste. Elle exigea plus tard une certaine fortune, qui variait sans doute avec l’importance des villes; à Côme, c’était seulement
100 000 sesterces (20 000 francs Q. Elle excluait formellement les banqueroutiers, les gens qui avaient subi des condamnations réputées infamantes, ou exercé des professions qu’on regardait comme malhonnêtes, par exemple les comédiens et ceux qui dressaient les gladiateurs. Quant aux marchands de filles, aux crieurs publics et aux employés des pompes funèbres, on pouvait les nommer, à la condition qu’ils renonceraient à leurs métiers. La liste faite, les quinquennales la faisaient graver sur l’airain et placer dans un endroit apparent du forum, où tout le monde pouvait la lire. C’est ce qu’on appelait le tableau de la curie, album curiœ. Le hasard nous a conservé Yalbum de Canusium, qui nous apprend de quelle façon était composé le sénat de cette petite ville. En tête de cet album, avant les noms des décurions, se trouvent un certain nombre de personnages importants qui portent le titre de protecteurs ou défenseurs de la cité (patroni civitatis). Il y en avait dans tous les municipes, et de deux espèces différentes. Les uns étaient d’anciens magistrats qui avaient parcouru avec honneur le cercle des dignités municipales, qui, plusieurs fois duumvirs ou quinquennales , s’étaient attiré dans ces positions la reconnaissance de leurs concitoyens. Quand la petite ville n’avait plus de dignités à leur donner, elle leur conférait ce titre de patronus, après lequel il n’y avait plus rien, et qui les faisait sans contestation les premiers de leur endroit. Les autres n’avaient avec le municipe que des rapports plus éloignés, mais c’étaient des personnages influents qui approchaient de l’empereur, et dont on pouvait avoir besoin dans les affaires graves. Ceux-là devaient représenter les intérêts de la