‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 111 sur 206 · Pline, Epiât., I · texte numérisé non relu

Pline, Epiât., I

LES DELATEURS

el voilà la façon d’attaquer qui convient aux délateurs ! Toute cette éloquence « de lucre et de sang1 » est perdue, et je crois que cette perte mérite quelques regrets. Ces malhonnêtes gens avaient beaucoup de talent; ce n’étaient pas seulement d’habiles parleurs exercés dès leur jeunesse et qui connaissaient tous les secrets de leur art. une passion véritable devait animer souvent leurs discours. Ils n’accusaient pas uniquement pour s’enrichir; ils avaient aussi de terribles rancunes à satisfaire. Tous ces gens vertueux, tous ces grands personnages dont ils se savaient détestés étaient pour eux des ennemis personnels; en les poursuivant, ils servaient leur haine particulière en même temps que celle du prince, et il me semble que ce sentiment du mépris public dont ils étaient accablés, que cette colère contre une société avec laquelle ils s’étaient mis ouvertement en révolte, que ce désir de se venger par avance de l’indignation qu’ils allaient soulever, devaient donner parfois une sorte de vigueur farouche à leur parole.

Ce Régulus, dont j’ai dit un mot, nous est bien connu par la correspondance de Pline. Il fut l’un des délateurs célèbres de l’époque de Néron et de Domitien, comme Afer de celle de Tibère. Sa naissance était illustre; mais son père, après s’être ruiné, avait été proscrit, et il ne laissa guère à ses enfants qu’un grand nom, ce qui n’était alors qu’un héritage dangereux. Le fils était très décidé à ne pas rester pauvre. Au grand scandale des grands seigneurs ses confrères, il se fit délateur et, pour imposer silence aux méchants bruits, il ne trouva rien de mieux que de faire peur à tous ceux qui pouvaient être tentés de le blâmer. On avait conservé de sa jeunesse des sou-

1 Tac., De orat., 11 : lucrosa et sanguïnans eloquentid.

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venirs effrayants. Il passait pour avoir conseillé à Néron de ne pas se fatiguer à tuer les gens l’un après l’autre quand d’un mot il pouvait anéantir tout le sénat. On racontait qu’après la mort de Galba il avait payé les assassins de Pison qu’il détestait, qu’il s’étaitfait apporter sa tête, et qu’il l’avait mordue l. Ce qui faisait sa force, c’était son indomptable volonté. Il voulut être orateur ; la nature ne l’avait pas préparé à le devenir: elle lui avait donné une constitution débile, une voix faible, une parole embarrassée, point d’invention, point de mémoire. On disait de lui, en retournant la définition célèbre de Caton, qu’il était un malhonnête homme qui ne savait pas parler. Cependant il travailla avec tant d’opiniâtreté à vaincre ces défauts que beaucoup de gens finiront par le trouver éloquent. Il voulut être riche, et comme il ne doutait de rien, il avait fixé d’avance le chiffre de sa fortune. C’étaient 60 millions de sesterces (12 millions de francs) qu’il lui fallait. La somme était forte, mais il avait plus d’une ressource pour se la procurer. A son métier de délateur il en joignait un autre dans lequel il était passé maître : il captait les testaments. Cette occupation lucrative était alors celle de beaucoup de gens. Depuis qu’on se mariait le moins possible pour éviter les embarras de la famille, ces grandes fortunes de célibataires qui restaient aux plus habiles tentaient beaucoup d ambitieux. De tous ces coureurs d’héritages, Régulus était un des plus intrépides et des plus adroits. 11 osait tout et ne se rebutait de rien. Pline raconte à ce sujet quelques anecdotes piquantes. La veuve de ce Pison, que Régulus avait poursuivi jusqu’après sa mort, était très malade; il a 1 audace d aller la trouver, il s’assied près de

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