Tac., Hist., IV
LES DELATEURS
son lit, il lui dit qu’il a fait des sacrifices et consulté un devin sur sa santé, que les réponses sont favorables et qu’elle est sûre de guérir. La pauvre femme, flattée dans ses dernières espérances, s’empresse de léguer à un ami aussi tendre une partie de ses biens. Velléius Blésus, à son lit de mort, veut faire un nouveau testament. Régulus, qui compte n’y être pas oublié, court trouver les médecins, et les supplie d’allonger de quelques heures la vie du malheureux. Le testament signé, il change de langage : « Pourquoi, leur dit-il, le faites-vous souffrir si longtemps ? laissez-le donc tranquillement mourir, puisque vous ne pouvez pas le faire vivre ». Un homme si habile et si peu scrupuleux ne pouvait pas manquer de faire vite fortune. Quand il eut atteint le chiffre qu’il avait fixé d’avance, il commença de trouver qu’il avait été trop modeste et qu’il ne pouvait pas se contenter de si peu. Il comptait bien ne pas s’arrêter là, et il disait à Pline qu’un jour qu’il sacrifiait, les dieux lui avaient révélé par certains indices qu’il arriverait à doubler la somme. Sa dernière ambition était la plus extraordinaire. Quoiqu’il n’eût rien fait pour mériter le respect, il voulait être honoré ; il y parvint en effrayant de son crédit ceux qu’il n’éblouissait pas de sa fortune. Il était aussi vaniteux que cupide. Quand il perdit son fils, il ne se contenta pas de remplir Rome des éclats d’une douleur qu’on trouvait trop bruyante pour être sincère ; il voulut faire aussi pleurer à l’Italie et aux provinces la perte qu’il avait faite. Il composa son éloge, l’éloge d’un enfant, et il obtint que dans chaque ville son discours serait lu au peuple par celui des décurions qui aurait la plus belle voix. On riait de sa vanité, mais on s’empressait de la satisfaire. Tout le monde le connaissait et le détestait; on se rappelait les crimes qu’il avait commis, on savait
l’opposition sous les césars.
bien que c’était un homme avide, cruel, superstitieux, fantasque, insolent dans la prospérité, lâche dans le péril, en un mot, « le plus méchant des bipèdes », comme on l’avait appelé, et cependant tous les matins ses antichambres étaient pleines. Pline s’indignait qu’on l’allât visiter par les plus mauvais temps, dans ses beaux jardins des bords du Tibre, à l’extrémité de Rome, et il était près de croire qu’il ne s’était logé si loin que pour faire enrager ceux qui venaient le voir. Ce fut sa plus grande victoire de conserver ainsi, jusque sous le règne de Trajan, les dehors de la considération générale l.
Les délateurs n’étaient pas tous aussi heureux, et la faveur dont ils jouissaient à certains moments était sujette à des retours terribles. Même sous les princes qui les employaient le plus, il leur arrivait souvent d’être fort maltraités. Tibère avait coutume de se débarrasser d’eux de temps en temps par l’exil ou la mort. C’est encore une raison qu’on allègue pour prouver qu’il n’était pas d intelligence avec eux, mais cette raison n’est guère sérieuse. Ceux que frappait Tibère étaient ordinairement des délateurs repus et fatigués dont il n’espérait plus se seivii , il savait bien qu une fois leur fortune faite ils n’attaquaient plus avec la même ardeur, et qu’ils devenaient plus tièdes et plus prudents dès qu’ils avaient quelque chose à perdre 2. En les punissant alors sous quelque prétexte, il trouvait le double avantage de se
1. Tous les détails qui précèdent sur sa fortune, sont tirés des lettres de et IV, 2).
Régulus, son éloquence et Pline (voyez surtout II, 20,
2. Tac., Ann., IV, 36 : ut quis districtior accusator valut sacrosanctus erat; leves, ignobiles, pænis af/îciebantur. Id. 71 • scele-
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LES DÉLATEURS
délivrer de gens inutiles et gênants et de satisfaire à peu de frais l’opinion publique.
C’est surtout dans ces moments de réaction qui suivaient la mort des mauvais princes que les délateurs couraient des dangers sérieux. Les proscrits revenaient avec cette haine concentrée que nourrit l’exil; les familles des morts, excitées parle souvenir pieux des parents qu’elles avaient perdus et par la misère dont elles souffraient, demandaient vengeance. Les délateurs tremblaient et se cachaient; ils devenaient tout d’un coup humbles et suppliants, eux si impertinents la veille. Ils allaient dans l’ombre essayer de trouver leurs ennemis et de les fléchir. A l’avènement de Yespasien, il y eut dans le sénat des scènes violentes qui rappellent ce qui se passa dans notre Convention après Thermidor. On parlait de mettre en accusation tous ceux qui s’étaient compromis sous les règnes précédents, on ne voulait pas qu’aucun coupable échappât, on réclamait les registres du palais impérial pour savoir les noms de ceux qui s’étaient offerts à être délateurs. Chaque magistrat, chaque sénateur dut venir jurer à son tour « qu’il n’avait concouru à aucun acte qui pût nuire à la sûreté de personne, et qu’il n’avait jamais tiré ni profit ni honneur de l’infortune d’aucun citoyen1 ». Quand paraissaient ceux à qui l’on avait quelque reproche à faire, on les poursuivait de cris et de gestes menaçants. Quelques-uns d’entre eux baissaient la tête ou accusaient leurs complices; d’autres se défendaient avec audace; ils rappelaient, comme les proconsuls de la Terreur, que, s’ils étaient coupables, tout le monde avait partagé leur crime. « Nous avons accusé, disait l’un d’eux, mais vous avez condamné. » Heureusement pour eux? toute cette