Pline, Paneg
LES DELATEURS
Veiento, dont la réputation était mauvaise et qui s’était compromis sous Néron, on vint à parler d’un délateur célèbre de la même époque, Messalinus, qui était mort depuis quelques années. On racontait ses crimes, et, personne n’ayant plus d’intérêt à le ménager, tout le monde s’échauffait contre lui. L’honnête Nerva, dans un bel accès d’indignation, s’écria : « Que pensez-vous qu’il lui arriverait, s’il vivait encore ? » Un des convives qui avait son franc parler répondit : « Il dînerait avec bus 1 ».
Influence des délateurs sur la vie privée. — Délations des esclaves. — Dangers des relations sociales. — Ce qu’était devenue la vie publique. — Un homme d’État sous Claude. — Tableau que fait Sénèque de l’existence à cette époque. — Effroi général. — Morts volontaires. — Mépris de la vie. — L’empire romain et la Révolution française.
Après ce que je viens de dire des délateurs, il est facile d’imaginer quels effets ils eurent sur la société de ce temps. Leur influence y fut aussi étendue que profonde. Ce qui rendit le despotisme des Césars si lourd, c’est qu’il n’était pas de ceux qui n’atteignent que la vie publique et respectent la vie privée: celui-là s’insinuait jusque dans la maison, et il était sûr d’y trouver dans les esclaves une multitude d’agents dévoués. Jamais gouvernement ne fut servi par une police mieux informée. L’esclave occupait dans la famille antique une place bien plus importante que celle de nos serviteurs, que nous regardons toujours comme des étrangers, et qui, ayant une existence libre et
l. Pline, Epist., IV, 22, 6.
l’opposition sous les césars.
personnelle, pénètrent moins dans la nôtre. Nous avons aujourd’hui au-dessus de toutes les liaisons et de toutes les amitiés comme une sorte d’intimité restreinte qui ne contient que des proches. Même dans ce cercle étroit, on admettait alors l’esclave. Le maître ne faisait rien sans lui, et il n’y avait pas de secrets dans la maison qu’il ne connût. Il les gardait quelquefois, souvent aussi il était disposé à les vendre. Depuis qu’ Auguste avait trouvé des subterfuges pour violer l’ancienne loi qui défendait d’accepter en justice la dénonciation de l’esclave, dès que son maître lui donnait quelque sujet de plainte, il pouvait se venger en le dénonçant. Si par hasard il était tenté de lui rester fidèle, on avait trouvé un moyen sûr de le guérir de ses scrupules : on lui donnait, quand il le faisait condamner, le huitième de ses biens et la liberté. Ainsi il lui suffisait de dire un mot pour gagner en un jour ce que les plus heureux avaient peine à conquérir par une longue vie de privations et de misères. Être libre et riche à la fois, quelle tentation ! Loin de s’étonner si beaucoup succombèrent, on doit être surpris que quelques-uns aient résisté. On était donc entouré chez soi d’ennemis. Il fallait se méfier sans cesse de toutes ces oreilles curieuses et de tous ces yeux indiscrets. En multipliant les serviteurs, le luxe avait rempli les palais d’espions. Ces portiers qui gardaient tous les couloirs, ces huissiers, ces introducteurs, toute la troupe de ces valets chargés du service de la chambre, ne taisaient plus que surveiller le maître jusque dans ses appartements les plus secrets. Ces cuisiniers, ces chanteurs, ces pantomimes, ces musiciens, ces artistes de toute sorte inventés pour le plaisir et la joie étaient devenus des sujets de péril et d’inquiétude. Il ne suffisait pas de se taire devant eux pour être sûr d’échapper à leur malveillance. N’étaient-ils pas
LES DÉLATEURS
libres d’inventer ce qu’ils n’avaient pas entendu? et n’était-on pas certain qu’au palais du prince ils seraient crus sur parole ? On se résignait donc à les flatter, on les caressait, on recherchait leurs bonnes grâces. Les conditions de la vie étaient changées : ceux qui avaient tremblé jusque-là faisaient peur. On était sans cesse occupé à redouter ou à prévenir les suites de leur colère. Le plus cruel supplice dont on ait alors souffert, c’était assurément dé ne pas trouver la paix et la sécurité chez soi, d’être poursuivi dans sa maison par les mêmes dangers qui menaçaient ailleurs, de n’oser se livrer qu’en tremblant à ces affections intérieures qui reposent de tous les mécomptes, et de n’avoir ni un lieu dans le monde ni un moment de la vie où l’on pût respirer de la tyrannie des Césars.
Si la délation pénétrait à ce point dans la famille, à plus forte raison devait-on la craindre dans ces réunions mondaines où, depuis Auguste, les gens distingués de Rome venaient chercher une sorte d’occupation pour leurs loisirs. Elles étaient devenues beaucoup plus importantes avec l’empire, et la perte de la liberté leur avait été favorable. Malheureusement le plaisir très vif qu’on y prenait était empoisonné par les délateurs, Ils écoutaient les confidences de l’intimité et savaient l’art de les rendre compromettantes; ils recueillaient les propos tenus à table au moment où l’on n’est plus guère responsable de ses propos. Grâce à eux, tous les sujets de conversation avaient leurs dangers. A défaut de la politique, qui était interdite, c’était la littérature qui, d’ordinaire, faisait les frais des entretiens; mais la littérature elle-même devint bientôt suspecte. Sous Tibère, la philosophie, l’histoire, la poésie, eurent leurs victimes. Auguste avait été bien imprudent d’encourager les let-
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très ; sous quelque discipline qu’on les tienne, elles nourrissent toujours une certaine indépendance d’esprit qui peut nuire au pouvoir absolu. Tibère ne commit pas la même faute. Le seul ouvrage de son temps qu’il ait paru distinguer était un dialogue entre le champignon, le bec-figue, l’huître et la grive, qui sans doute se disputaient la préséance. Il fit donner 200 000 sesterces (40 000 francs) à l’auteur de ce chef-d’œuvre. Cette littérature au moins ne l’effrayait pas l. Pline l’Ancien, qui avait la rage d’écrire, se trouva bien embarrassé pendant le règne de Néron, où l’on ne pouvait guère écrire sans se compromettre. Il n’osa composer qu’un Traité sur les expressions douteuses dans le langage 2 ; encore n’est-il pas certain que ce livre de grammaire innocente aurait longtemps échappé à la perspicacité des délateurs. S’il n était plus possible de parler même de littérature sans s’exposer, de quoi pouvait-on s’entretenir? Raconter les accidents de la vie commune n’était pas non plus sans péril. Que de gens sont morts pour avoir dit imprudemment qu ils avaient eu un songe, ou qu’ils s’étaient permis de consulter un aruspice ! Ces souvenirs sinistres troublaient le charme des entretiens. Causer, qui est un si grand plaisir, surtout dans une société où l’on n’agit guère, était devenu un grand danger. Ces intimités qui n ont de prix que si 1 on s abandonne l’un à l’autre n’existaient plus. « Jamais, dit Tacite, plus de consternation et d’alarmes ne régnèrent dans Rome. On tremble devant ses plus proches parents; on n’ose ni s’aborder ni se parler ; connue, inconnue, toute oreille est suspecte. Même les choses muettes et inanimées inspirent de la