Pline, Epist., III
LES DELATEURS
frayeur. On promène sur les murs et sur les lambris des regards inquiets i. » Ces craintes n’étaient que trop légitimes; ne venait-on pas de voir trois sénateurs se blottir dans la maison d’un traître, entre le toit et le plafond, et là, l’oreille attachée aux trous et aux fentes, écouter la conversation de Sabinus pour la répéter à Tibère ?
Je n’ai pas besoin de dire ce que les délateurs avaient fait de la vie publique. Que pouvaient être les séances du sénat du moment que toutes les paroles étaient fidèlement rapportées à l’empereur, et qu’on savait qu’elles couraient le risque de s’envenimer dans ce voyage de Rome à Caprée? Il n’y avait plus rien de possible qu’un assaut perpétuel de flatteries. Tout le monde essayait de deviner l’opinion du prince et voulait être le plus énergique à la soutenir. Surtout on se gardait bien de le contredire ouvertement. Caligula, dont on sait les habitudes, demandait un jour à Passiénus Crispus s’il n’était pas l’amant de sa sœur. Crispus, qui ne voulait pas avoir l’air de blâmer la conduite de son maître, se contenta de répondre: « Pas encore 2 ». On devait, pour être sûr de plaire, faire abstraction de ses sentiments et de ses amitiés, apprendre à parler contre sa conscience ou contre son cœur. Il fallait paraître toujours joyeux, quelque sujet qu’on eût d’être triste, dissimuler les offenses qu’on avait reçues et ne pas sembler s’apercevoir devant le prince du mal qu’il vous avait fait. « Le seul moyen de vieillir à la cour des Césars, disait un habitué du Palatin, c’était de recevoir des outrages et de remercier 3. » Caligula avait fait tuer le fils d’un riche chevalier romain parce qu’il était jaloux de le voir trop