Ann., XI
2 C’est l’expression dont se sert Tacite : secuta sunt verba in eanulem clementiam.
Claudii
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S'ÜT
il se contentait de s’écrier : O crime ! ô forfait ! « En vain, dit Tacite, Narcisse le forçait d’expliquer cette énigme et d’énoncer franchement sa pensée, il n’en put tirer que des réponses ambiguës et susceptibles de se plier au sens qu’on voudrait adopter l. » Pourprendre un parti, Vitellius attendait que la situation s’éclaircît et que Messaline fût bien décidément perdue ; mais, une fois qu’il en fut sûr, il se garda bien de la ménager. II fut le premier à se tourner vers celle qui la remplaçait, et l’aida sans scrupule à se débarrasser des amis et des créatures de l’impératrice déchue. Et pourtant, qui le croirait? un homme, si complaisant, si dévoué, si prêt à tout, qui s’était donné tant de mal pour acquérir les bonnes grâces de l’empereur, qui ne reculait devantaucune honte pour les conserver, ne parvint pas à échapper tout à fait aux délateurs. On l’accusa d’aspirer à l’empire, et Claude était si méfiant que, sans l’intervention d’Agrippine, il n’aurait pas hésité à faire tuer son meilleur ami. Quand Vitellius mourut après avoir été censeur et trois fois consul, le sénat lui décerna des honneurs extraordinaires. On lui éleva une statue sur le Forum avec cette inscription : « Il fut d’un dévouement immuable pour le le prince, pietatis immobilis ergaprincipem ». Voilàune épitaphe qui ressemble à une épigramme. Dans cette longue carrière, les princes et leurs favoris avaient plus d’une fois changé ; le dévouement de Vitellius pour chacun d’eux successivement était seul resté immobile.
Je comprends qu’on soit indigné de tant de servilité. Cependant il ne faudrait pas que le dégoût qu’elle inspire servit à justifier ceux qui la rendaient nécessaire. Cette
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aristocratie qu’on trouve si lâclte mérite, à tout prendre, encore plus de pitié que de colère, et je ne m’étonne pas que Tacite, qui ne dissimule point ses fautes, soit saisi d’une émotion profonde en racontant ses malheurs. Quand on portait un nom illustre ou qu’on avait rendu des services éclatant, son avait beau s’humilier devant le prince, on était toujours trop grand pour lui. Il y avait des maisons où la mort violente était devenue une habitude ; par exemple, on ne finissait plus autrement chez les Pisons. Dans ces familles sacrifiées, tous les jeunes gens pouvaient se dire qu’aucun d’eux n’arriverait à l’âge mûr. Si en présence de cette perspective effrayante le cœur a manqué à quelques-uns d’entre eux, les vrais coupables ne sont-ils pas ceux qui la leur mettaient toiijours devant les yeux ? Je n’accuse pas seulement les délateurs des crimes qu’ils ont fait commettre, je les rends responsables aussi de ces lâchetés et de ces bassesses par lesquelles on essayait de leur échapper.
Celui qui nous fait le mieux connaître cette époque, c’est Sénèque. Tacite et Pline écrivaient sous Trajan, quand elle n’était plus qu’un souvenir; Sénèque vivait au milieu même de la crise, et dans ses dernières années il savait qu’il en serait victime. Ce n’était pas un de ces sages qui s’isolent de leurs contemporains, qui se détachent de leur pays et s’abandonnent tout entiers à la contemplation de l’absolu ; personne au contraire ne s’est plus livré au courant de son siècle. Ses ouvrages en réfléchissent toutes les émotions ; au fond de ses pensées les plus générales, il est facile de voir l’influence des événements qu’il a traversés; son stoïcisme, qui semble d’aoord si rigoureux, ne fait que mettre en préceptes les nécessités du moment où il écrivait. Si sa philosophie paraît avoir quelque chose de raide et d’excessif, c’est
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qu’aussi elle est faite pour des gens qui ne se trouvent pas dans les conditions ordinaires de la vie. Il dit luimème qu’elle était destinée « à donner du cœur à des désespérés ». Une situation aussi critique demandait des remèdes violents. On voit bien, quand on lit les lettres de Sénèque, que les gens à qui elles s’adressent sont toujours en présence d’un danger terrible qui les menace. « Qu’on s’imagine, dit Pascal dans une de ses pensées les plus célèbres, un nombre d’hommes dans les chaînes et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour. » C’est à peu près dans les mêmes termes que Sénèque décrit la situation de ses contemporains; seulement le péril qu’ils redoutent n’est pas, comme celui dont parle Pascal, une de ces misères attachées à l’humanité auxquelles il faut bien qu’un homme s’habitue: c’est un danger d’exception qui outrage la nature et semble plus lourd parce qu’il pourrait ne pas exister. Ceux qui vivent sous la tyrannie des Césars « ont la tête sous la hache, et leur cœur palpite éternellement à l’attente de la mort, palpitantibus prœcordiis vivitur. » Tout les épouvante. « Semblables à des gens qui voyagent dans des pays inconnus, ils promènent les yeux de tous côtés et tournent la tête au moindre bruit». Ils ne souffrent pas seulement de leurs propres .malheurs, ils souffrent encore du mal des autres qui leur semble un sinistre avertissement. Quand retentit « un de ces éclats de foudre qui ébranlent tout le voisinage », ils en perdent L sommeil. «Le sifflement de la fronde suffit à effrayer les oiseaux, de même nous tressaillons au seul bruit des catastrophes dont nous ne sen-
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tons pas les coups l. » Comment faire pour se soustraire à ce sort qu’on prévoit toujours? Sénèque ne conseille pas la résistance ouverte ; il n’est pas pour les conspirations et pour les complots. Il a gouverné quelque temps l’empire, et jusqu’à la fin il a exigé l’obéissance à ce pouvoir qu’il avait exercé. «Il n’y a pas de joug si lourd, dit-il, qui ne blesse moins celui qui se résigne à le porter que celui qui s’y refuse. L’unique soulagement dans les grands maux, c’est de souffrir ce qu’on ne saurait empêcher 2. » Il faut donc essayer d’échapper à la colère du maître par des manœuvres habiles, « comme sur mer on échappe à la tempête, » faire le moins de bruit qu’on peut, ne pas trop attirer les yeux du monde sur soi, éviter d’être trop célèbre pour ses talents ou même pourses vertus. « Julius Græcinusfuttué par Caligula parce qu’il était plus honnête homme qu’il ne convient de l’être sous un tyran 3. » Il faut surtout se garder de toute ambition politique : l’ambition fait des ennemis, et un ennemi devient vite un accusateur. Ce qu’il y a de mieux, c’est de vivre seul, loin de la cour, « cette triste prison d’esclaves 4, » dans des loisirs honnêtes et studieux. Voilà pourquoi Sénèque recommande avec tant d’ardeur .a retraite à ses amis. Encore laut-il se retirer avec prudence, sans en avoir l’air, «car celui qui vous fuit ouvertement vous condamne5 ». Il est bon aussi de n’être pas riche. « N’attirez pas les voleurs par l’espoir des dépouilles. Il est rare qu’on versele sangpour le plaisir de le verser; il y a encore plus de gens avides que cruels, et