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CHAPITRE V

Il nous serait très utile, pour connaître l’opposition que le grand monde de Home fit aux Césars, de posséder quelques-uns de ces ouvrages dans lesquels ces mécontents exprimaient leur mauvaise humeur d’une façon découverte ou voilée. Malheureusement les pamphlets sont des œuvres de circonstance qui intéressent surtout les contemporains, et souvent ne leur survivent pas. On croit pourtant que nous en avons conservé un de cette époque. Le Satiricon de Pétrone a paru à quelques critiques contenir d’amères railleries contre la cour de Néron, et l’on a voulu y découvrir toute sorte d’allusions malicieuses au maître et à ses favoris. Cherchons à savoir ce qu’a de vrai cette opinion; étudions de près cette œuvre curieuse qui jette tant de jour sur la société de l’empire; demandons-nous dans quelle intention elle a été écrite, et ce qu’il faut penser de l’importance politique que certaines personnes lui attribuent.

l’opposition sous les césars.

La vie et la mort de T. Petronius. — Est-il l’auteur du Satiricon ? Le roman dans l’antiquité. — Analyse de celui de Pétrone.

Il est difficile aujourd’hui de parler de Pétrone, et l’on ne peut guère s’occuper de lui et de son livre sans commencer par en demander pardon au lecteur. Au dix-septième siècle, on n’avait pas les mêmes scrupules ; on le lisait alors et l’on en parlait sans contrainte dans la meilleure compagnie. Le grand Gondé en faisait son étude ordinaire; Saint-Évremond le mettait au-dessus de tous les écrivains latins, et Racine, presque au sortir de Port- Roval, le citait familièrement dans ses lettres. « C’est un air à présent, disait un des traducteurs du Satiricon, et particulièrement entre les personnes de qualité, que d’aimer Pétrone et d’en savoir les beaux endroits; » il prétend même qu’il 11e l’a traduit que pour céder aux sollicitations des dames, qui souhaitaient comprendre un auteur dont on leur faisait de si grands éloges. C’est aller sans doute un peu loin que de proposer Pétrone à l’admiration des dames, mais il ne faut pas non plus trop céder aux répugnances qu’il inspire. S’il est très peu moral, il n’en est pas moins fort instructif; l’antiquité ne nous a guère laissé de livre plus curieux, et l’on se priverait, en refusant de le lire, d’une source fort abondante de renseignements et d’informations.

Par malheur, l’ouvrage de Pétrone nous est arrivé dans un fort mauvais état. Nous en avons perdu plus des trois quarts1, et ce qui nous reste a donné lieu à des contro-

1. Les manuscrits nous apprennent que les fragments que nous avons conservés appartenaient aux livres quatorzième et quinzième

verses de tout genre. Nous n’en connaissons pas exactement le titre : celui de Satiricon , sous lequel il est connu, ne paraît pas être le vrai, et il est assez probable que l’antiquité lui donnait le nom plus simple et plus général de Satire1. On a beaucoup discuté aussi sur l’époque où il a dû être écrit. Niebuhr le croyait du temps d’Alexandre Sévère; quelques critiques le reculent même jusqu’à l’époque de Constantin, tandis que d’autres veulent qu’il soit de celle d’Auguste : c’est, comme on voit, une différence de trois siècles. Aujourd’hui on s’accorde à croire qu’il a été composé sous Néron. Cette date est celle qu’assignent à l’ouvrage la façon dont il est. écrit et les allusions historiques qu’il renferme. A la manière dont l’auteur combat Lucain et dont il imite Sénèque, on ne peut douter qu’il ne fû.t leur contemporain. Quant au nom qu’il portait, aucun doute n’est permis : les manuscrits et les grammairiens l’appellent tous Petronius Arbiter.

Ce nom rappelle aussitôt à l’esprit celui d’un personnage qui joua un certain rôle sous Néron, et dont Tacite nous a raconté la fin. T. Petronius était un de ces débauchés, comme il y en avait alors à Rome, qui consacraient le jour au sommeil, la nuit aux devoirs et aux agréments de la vie 2. « D’autres, dit Tacite, vont à la renommée

de l’ouvrage. Ce sont donc treize livres entiers qui sont perdus, sans compter ceux qui suivaient le quinzième, et dont nous ignorons tout à fait le nombre (voyez Bücheler, Prêf., VI).

1. C’est sous ce titre de Satira que M. Bücheler a publié les fragments de Pétrone. L’édition qu’il en a donnée à Berlin en 1862 est de beaucoup la meilleure. C’est celle dont je me suis servi. J’ai profité aussi d’un excellent travail publié par M. Stud,er dans le Rheinisches Muséum , t. II, p. 72, qui a renouvelé la critique sur Pétrone.

2. C’était la coutume alors, parmi les débauchés à la mode, de faire de la nuit le jour. Sénèque s’est spirituellement moqué de

par le travail, celui-là y alla par la mollesse. On ne le confondait pas dans la foule de ces dissipateurs vulgaires qui ne savent que dévorer leur fortune: on le regardait comme un voluptueux qui se connaissait en plaisirs. L’insouciance même et l’abandon qui paraissaient dans ses actions et dans ses paroles leur donnaient un air de simplicité d’où elles tiraient une grâce nouvelle1. » Cependant cet efféminé se trouvait être au besoin un homme actif et laborieux. « Proconsul en Bithynie et ensuite consul, on le vit faire preuve de vigueur, et il fut à la hauteur de toutes les affaires. » Après cet effort, il était revenu volontairement à sa vie oisive et voluptueuse. Néron se sentait attiré vers cet esprit ingénieux qui s’était fait un art du plaisir. Pétrone prit un tel ascendant dans cette cour légère qu’on le regardait comme l’arbitre du bon goût ( arbiler elegantiœ), et c’est peut-être de là que lui vint son surnom. L’empereur en était venu à le consulter sur ses fêtes, et les divertissements qu’avait approuvés Pétrone étaient les seuls qui lui semblaient agréables. Cette faveur ne tarda pas à donner de l’ombrage à Tigellin. Comme ce favori n’était parvenu à plaire à l’empereur qu’en flattant ses passions et qu’il ne se soutenait que par ses complaisances, il craignit d’avoir un rival et résolut de le perdre. Ce n’était pas bien difficile sous un prince peureux et cruel, surtout au lendemain d’un grand complot qui avait failli réussir. Pétrone n’était assurément pas un conspirateur; mais un homme si répandu et d’un commerce si aisé devait nécessairement

ces gens qui, « sans sortir de leur pays, trouvent le moyen de se placer aux antipodes de leurs concitoyens, et qui n’ouvrent leurs yeux, appesantis par les excès de la veille, que lorsque tout le monde va se coucher » ( Epist ., 122).

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