‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 127 sur 206 · Tac., Ann., XVI · texte numérisé non relu

Tac., Ann., XVI

Un roman de mœurs sous nêron. 223

avoir quelques connaissances compromettantes. On lui fit un crime d’une de ces liaisons. Il fut signalé comme l’ami d’un des conjurés qui venaient de périr. Un de ses esclaves qu’on acheta servit de délateur; le reste de ses serviteurs fut jeté en prison, et l’on se mit en devoir, comme c’était l’usage, de le condamner sans l’entendre.

Néron se trouvait alors en Campanie. Pétrone, qui s’était mis en route pour suivre la cour, fut obligé de s’arrêter à Cumes, et il reçut l’ordre d’y attendre qu’on eût décidé de son sort; mais précisément il lui déplaisait d’attendre: ces alternatives d’espérance et de crainte, qui pouvaient durer quelque temps, n’étaient pas de son goût. Il résolut d’y mettre fin et de mourir. Ses dernières dispositions furent bientôt prises, et ce voluptueux se montra plus énergique en ce moment suprême que beaucoup de ceux qui s’étaient conquis par une vie austère un grand renom de fermeté. La plupart des condamnés se croyaient obligés de remplir leurs testaments de flatteries, et, pour conserver à leur famille une partie de leur fortune, ils laissaient le reste au prince ou à ses amis. Pétrone, au contraire, chercha tous les moyens d’être désagréable à Néron : il fit briser un vase précieux qui lui avait coûté 300000 sesterces, pour qu’il ne tombât pas entre les mains de l’empereur, dont il connaissait les manies. Il se trouva ensuite l’esprit assez libre pour composer un écrit qui devait être remis cacheté au prince; il y décrivait, sous les noms de jeunes impudiques et de femmes perdues1, les débauches cachées de Néron, et

1. Sub nominibus exoletorum feminarurnque. Beaucoup donnent dans cette phrase à sub le sens de cum, qu’il a quelquefois, et entendent qu’il racontait à Néron ses débauches avec les noms des hommes et des femmes qui y prenaient part. C’est ce qui expliquerait qu’il eût cacheté son écrit avant de le faire remettre à l’empereur.

ces inventions monstrueuses par lesquelles ce vieillard de trente ans essayait de ranimer ses sens fatigués. Sa vengeance satisfaite, il eut le soin de briser son anneau pour qu’il ne servît pas plus tard à faire des victimes1, puis il se prépara à mourir.

La mort de Pétrone est assurément l’une des plus curieuses parmi celles que Tacite nous a racontées : elle a surtout ce caractère de ne pas ressembler aux autres. Du temps de Néron, si l’on était souvent épicurien de conduite, on l’était moins de principe, et surtout on cessait de l’être quand le dernier moment approchait. On sentait le besoin, dans ces nécessités terribles, de s’attacher à une doctrine plus ferme pour se donner du cœur. L’épicurisme peut aider à vivre ; l’expérience prouvait qu’il était insuffisant pour mourir. Scribonius Libo, l’une des premières victimes de Tibère, qui voulait finir comme il avait vécu, avait eu l’idée de charmer son dernier jour en se livrant aux plaisirs de la table; « mais il ne trouva, dit Tacite, qu’un dernier supplice dans ce qui devait être sa dernière jouissance2 3 ». Quand on vit que cette façon de quitter la vie ne réussissait guère, on eut recours à une autre. D’ordinaire on demandait le secours d’un sage, on s’occupait des espérances de la vie future. Julius Canus marchait au supplice accompagné par son philosophe (; prosequebatur eum philosophus suusz)\ Sénèque, pendant que le sang et la vie s’échappaient de ses veines,

1. On venait précisément d’employer ce moyen pour que la mort d’un innocent en entraînât d’autres; on avait ajouté une phrase accusatrice au testament d’Annæus Mêla, le père de Lucain, qu’on avait condamné à mourir; puis on avait recacheté le testament, afin de donner à l’accusation une ombre d’apparence. C’est ce que Pétrone voulait éviter en brisant son anneau (Tac., Ann., XVI 17)

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