Tac., Ann., XVI
226 l’opposition sous LES CESARS.
rant; c’est pour lui proprement que mourir est cesser de vivre1. »
Ce grand seigneur homme d’esprit, ce consulaire épicurien qui après une vie dissipée sut mourir avec tant de calme et même d’indifférence, était-il l’auteur du Satiricon ? Rien ne force à le croire, mais tout porte à le supposer. Cet écrit dont parle Tacite, qu’il envoya à Néron pour lui montrer qu’il connaissait le secret de ses débauches, semble bien prouver qu’il avait quelque habitude des compositions de ce genre. Les qualités que l’historien lui attribue, surtout « cette aisance, cet abandon, cet air de simplicité, qui donnaient à ses paroles une grâce nouvelle », sont celles qu’on remarque le plus dans le Satiricon. On peut donc dire que l’œuvre et l’homme se conviennent, et qu’il est naturel de penser, avec le plus grand nombre des critiques, que c’est bien le favori de Néron qui l’a composée.
De l’auteur arrivons à l’ouvrage. Pour le juger équitablement, il faut commencer par nous défaire des opinions de nos jours, et nous rappeler que les Romains ne demandaient pas à leurs romanciers ce que nous exigeons des nôtres. Ils étaient d’abord beaucoup moins rigoureux que nous pour la morale et la décence. Chez nous, tout le monde à peu près lit des romans, et l’on n’est pas trop surpris de les voir aux mains des gens les plus sérieux : c’est dans la société du grave La Rochefoucauld qu’est née la Princesse de Clèves. On comprend que le roman ait essayé de se rendre digne de cet accueil qu’on lui faisait en devenant honnête et moral. A Rome, on ne le traitait pas si bien, au moins dans les premiers temps,
1. Saint-Évremond, Jugement sur Sénèque, Plutarque et Pétrone.
et, comme on lui témoignait peu d’estime, il lui arrivait aussi de ne se respecter guère. Il ne semblait avoir alors d’autre utilité que d’amuser un moment les désœuvrés ; or, tant que durèrent les anciennes traditions, les désœuvrés, les oisifs, passaient pour de mauvais citoyens, qui s’affranchissaient du premier de tous les devoirs, le service du pays. La vie d’un vrai Romain était si remplie d’occupations régulières et minutieuses qu’il ne devait pas avoir de temps à perdre. Ceux qui en trouvaient pour lire les romans, et qui osaient se mettre ainsi au-dessus des lois et des traditions, étaient en général des gens assez peu recommandables : aussi les romans qu’ils préféraient n’étaient-ils pas d’ordinaire les meilleurs. Il s’en trouvait de toute sorte chez les Grecs; la philosophie elle-même et l’histoire en avaient imaginé un grand nombre d’édifiants et d’instructifs1. Ce ne sont pas ceux qui paraissent avoir eu le plus de succès à Rome; on y aimait mieux les récits qui racontaient les aventures d’amour. La Grèce en avait produit en ce genre de fort célèbres qu’on appelait « des fables milésiennes », du pays où ils avaient pris naissance, sorte de narrations courtes et vives, spirituelles dans les détails, un peu voilées dans les termes, mais pleines au fond de tableaux licencieux, et dont les Contes de La Fontaine peuvent nous donner quelque idée2. Les Romains sérieux affectaient d’en parler fort mal; les autres aimaient beaucoup à les lire, et avec le temps le nombre de ceux qui les lisaient ne tarda pas à devenir très considérable. On nous dit qu’un des officiers qui allèrent combattre les
1. Ces romans sont énumérés et analysés dans l 'Histoire du roman dans l'antiquité, de M. Chassang.
i. On pense que le conte du Cuvier, que La Fontaine a imité d’Apulée, avait été emprunté par Apulée aux fables milésiennes.
Parthes a.vec Crassus en avait rempli sa valise1. Nous savons par Ovide qu’il y en avait dans les bibliothèques publiques de Rome, et c’étaient sans doute les livres les plus demandés2. Ceux qui en faisaient ainsi leur lecture assidue n’avaient pas l’intention de s’édifier en les lisant, ils voulaient seulement s’amuser, et il fallait oser beaucoup pour les satisfaire. C’est ainsi que l’indécence et l’immoralité étaient devenues, pour ainsi dire, la loi du genre. Aucun des romanciers n’y échappait, et Apulée lui-même, qui avait l’intention d’écrire un roman dévot et théologique, fut obligé d’y mettre des aventures très légères pour contenter son public. On savait donc, quand on ouvrait un de ces livres, à quoi l’on devait s’attendre, et le scandale s’y trouvait au moins diminué de ce qu’y ajoute toujours la surprise. N’oublions pas d’ailleurs que, quelque loin qu’allât un auteur latin, il était justifié d’avance par l’auteur grec qu’il imitait, et qui d’ordinaire était allé plus loin encore. Nous disons que le latin « brave l’honnêteté)); les Latins le disaient des Grecs, et ils n’avaient pas tort de le dire3.
Il arrive chez nous que le roman, étant entré dans la littérature sérieuse, s’est trouvé soumis à toutes les règles que subissent les autres genres. On lui demande d’être régulier, suivi, bien ordonné. Les anciens, qui le traitaient avec moins d’importance, lui laissaient plus de liberté. Ils n’exigeaient pas non plus qu’il contint ces études fidèles de caractères et de passions qu’on veut y rencontrer aujourd’hui. En général, toutes ces peintures exactes de la vie bourgeoise n’étaient pas alors aussi goù-