‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 130 sur 206 · Quint., VIII · texte numérisé non relu

Quint., VIII

tées que chez nous. La comédie grecque ne s’avisa de les introduire chez elle qu’après avoir été chassée de la politique, et l’on avait trouvé qu’en le faisant elle s’était fort abaissée.

Ces dispositions du public et des critiques permettaient aux auteurs de se mettre à l’aise dans les tableaux qu’ils traçaient de la société et de la vie. Le roman surtout étant fait tout entier pour le plaisir de l’imagination, il semblait naturel d’v laisser dominer la fantaisie. Le fond sans doute était pris à la vie réelle, mais sur ce fond le romancier brodait librement. Les caractères étaient poussés jusqu’à la charge, quand ces exagérations devaient amuser le public; les incidents les plus extraordinaires étaient mêlés à des peintures fidèles de la vie, et personne n’était choqué de voir le cours d’un récit interrompu par «ces gaillardes escapades » qui charmaient chez Aristophane.

Voilà ce qu’on permettait d’ordinaire aux romanciers et ce qu’il faut s’attendre à retrouver chez Pétrone : il est, s’il se peut, encore moins moral que les autres, et ne se pique pas d’être beaucoup mieux ordonné. Un lecteur habitué aux romans d’aujourd’hui trouvera sans doute que les incidents qui composent celui de Pétrone ne sont pas rattachés entre eux par une intrigue assez serrée, et qu’il ne s’est pas donné la peine de créer un ensemble qui eut des proportions régulières. Tantôt le récit se précipite et tantôt il s’arrête. Ici l’auteur indique à peine la suite des événements; là il se plaît à développer sans fin un tableau qui doit plaire à ses lecteurs : c’est ainsi que le repas de Trimalchion, qui n’est en vérité qu’un épisode, a pris une étendue démesurée. Contrairement aux règles de l’art, des personnages nouveaux sont introduits, vers la fin du récit, qui s’em-

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parent tout de suite des premiers rôles1. Ce qui frappe surtout, c’est que l’ouvrage est composé d’éléments divers, et qu’on ne paraît pas s’être soucié de les fondre ensemble. On y trouve de petits contes, imités du grei, qui ne tiennent au reste que par un lien très léger, des pièces devers, dont plusieurs avaient été composées pour d’autres circonstances, des sentences morales dans la bouche des débauchés, et des tirades très sérieuses au milieu des événements les plus bouffons. Tous les tons et tous les styles y sont mêlés, et c’est là précisément ce qui explique et justifie le nom que l’auteur a donné à son ouvrage: le mot de satire chez les Romains ne signifiait primitivement que mélange.

On comprend que l’analyse d’un pareil livre ne soit pas aisée à faire, surtout quand on n’en possède plus qu’une partie, et que ce qui nous reste est sans cesse interrompu par des lacunes. Contentons-nous de dire, pour en donner une idée sommaire, que c’est le récit de la vie vagabonde de quelques aventuriers. Le roman qui s’en rapproche le plus chez nous, c’est GU Blas; mais le héros de Le Sage, quoique fort peu scrupuleux, est un modèle de vertu, si on le compare à ceux de Pétrone. Ce sont en général des affranchis, c’est-à-dire ce qu’il y avait de pire dans la société romaine. Ces gens s’étaient habitués, pendant qu’ils étaient esclaves, à toute sorte de ruses et de basses complaisances pour gagner la faveur de leur maître. La liberté ne les changeait pas : actifs, adroits, déliés (les sots d’ordinaire restaient esclaves), dignes d’être au premier rang par leur intelligence, ils étaient souvent relégués au dernier par les préjugés et

1. Le personnage d’Eumolpe, qui n’apparaît que vers le quatorzième livre, devient tout de suite un des plus importants.

UN ROMAN DS MŒURS SOUS NÉRON. 23l

la misère. On leur avait donné l’instruction sans la moralité ; ils étaient pauvres avec tous les vices de la richesse. N’ayant d’autre ressource que leur industrie, sans respect pour les lois qui leur avaient fait une existence si dure, forcés de vivre aux dépens des autres et s’y résignant sans peine, ils étaient merveilleusement préparés par leur situation à faire des héros d’aventures. C’est à cette classe d’hommes qu’appartiennent les personnages de Pétrone. Le principal d’entre eux, Encolpe, celui qui raconte son histoire, est un misérable qui a tué, volé, déshonoré la femme d’un ami, et qui ne paraît pas en avoir beaucoup de remords. Au moment où commencent les fragments que nous avons conservés, il court le monde avec son mignon, en compagnie d’un camarade qui ne vaut pas mieux que lui, et bientôt après d’un poète affamé qui s’associe à leur fortune; ils parcourent ensemble cette molle Campanie, peuplée de Grecs efféminés, où la vie est si facile, où l’on n’a souci que du plaisir, et les incidents s’y succèdent vite pour nos gais compagnons. Tour à tour voleurs et volés, mais plus souvent trompeurs que dupes, ils fréquentent les lieux suspects, ils visitent les musées, ils ameutent les écoliers sous les portiques, ou se cachent au fond de quelque auberge misérable. Quand ils n’ont plus « qu’une pièce de deux as pour acheter quelques pois chiches1 ». ils se font inviter à dîner par un parvenu prodigue, qui réunit à sa table des gens qu’il ne connaît pas. Au sortir de ce festin somptueux, ils errent la nuit dans les rues sombres, se heurtant les pieds à chaque pierre, et rentrent dans leur taudis, qui n’a pour meuble qu’une couchette. Ils ont des démêlés avec la police, ils se quê¬

te Sat., 14.

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relient avec l’hôtelier, qui craint qu’ils ne déménagent sans payer, et lui jettent des chandeliers à la tête. On nous les montre tombant sous la table après le repas, poursuivis par de vieilles femmes, « auprès desquelles ils sont aussi froids qu’un hiver des Gaules1 », et courant après les jeunes, se disputant ou se partageant les bonnes grâces du mignon qui les accompagne. La fortune ne leur est pas toujours favorable : l’un d’eux essaye de se pendre après une disgrâce amoureuse ; un autre, dans un accès de désespoir violent, se frappe d’un coup de rasoir, mais c’est un de ces rasoirs de bois dont on se sert pour l’éducation des barbiers qui débutent. En général, ils supportent avec philosophie leurs mésaventures ; ils perdent rarement courage et sont habiles à se tirer de tous les mauvais pas.

C’est précisément après un naufrage où ils ont failli périr, et quand ils viennent d’être jetés presque nus sur le rivage, qu’ils tentent leur plus audacieuse entreprise. Un paysan qu’ils rencontrent leur apprend qu’ils sont près de Crotone, une des plus anciennes villes d’Italie, et, comme ils l’interrogent pour savoir quelles sont les mœurs des habitants : « Mes bons amis, leur répond-il, si vous êtes d’honnêtes négociants, fuyez d’ici ou cherchez quelque autre moyen de subsister que le commerce; mais, si vous appartenez à ce monde plus distingué qui sait mentir et tromper, vous pouvez venir, votre fortune est faite. Songez que dans cette ville on n’a nul souci des lettres, qu’on s’y moque de l’éloquence, et que l’honneur et la probité n’y obtiennent ni récompense ni estime. La population entière y est divisée en deux classes : les dupeurs et les dupes. Personne ne s’y fait de famille et

î. Sat., 19 • frigidior liieme gallica factus.

n’y élève d’enfants, car quiconque a le malheur de posséder des héritiers légitimes est sûr de n’être jamais invité aux repas ni dans les fêtes; il ne jouit d’aucun des agréments de la vie et reste confiné dans une obscurité honteuse ; au contraire, ceux qui ne sont pas mariés et qui n’ont pas de proches parents sont comblés d’honneurs; on les tient sans conteste pour les meilleurs officiers, pour les hommes les plus braves et les plus vertueux. Cette ville où vous allez entrer ressemble tout à fait à une campagne ravagée par la peste, où l’on ne voit que des cadavres qui sont dévorés et des corbeaux qui les dévorent1. » Voilà au vif cette chasse aux testaments, qui sous l’empire était la seule industrie de tant de personnes habiles, et leur rapportait de si beaux revenus. Nous la retrouvons ici telle que la dépeignent tous les satiriques de ce temps. Il est clair qu’en la décrivant avec tant d’énergie Pétrone songeait à Rome bien plus qu’à Crotone. — L’occasion est bonne pour Encolpe et ses amis, ils ne la laisseront pas échapper. Ils vont essayer de duper les dupeurs; ils vivront aux dépens de ces gens avides qui ne songent qu’à s’enrichir aux dépens des autres. Leur plan est vite fait : le vieux poète Eumolpe est un Crésus africain qui possède des champs innombrables dans la Numidie2 ; il vient d’avoir le malheur de perdre son dernier fils, un enfant de grande espérance, et il s’était décidé à quitter un pays qui lui rappelait son triste sort, quand la tempête a brisé son navire et l’a jeté sur la côte d’Italie. Il a perdu 20 millions de sesterces dans son naufrage, mais il lui reste 300 millions en créances ou en terre « et un assez grand

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