‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 132 sur 206 · Sat · texte numérisé non relu

Sat

ment, et supposez qu’au lieu de manger la chair d’un homme vous dévorez un million de sesterces. D’ailleurs il ne vous sera pas défendu de m’accommoder à la sauce que vous voudrez. Il n’y a pas de viande qui plaise par elle-même. L’art du cuisinier consiste à la déguiser, et ce n’est qu’en la dénaturant qu’on la rend agréable à l’estomac qui n’aurait pu la souffrir. » C’est par ces plaisanteries un peu fortes, dignes d’Aristophane et de Rabelais, que l’ouvrage se termine pour nous. Nous en avons perdu la suite et nous ignorons comment finissait l’aventure ; tout ce qu’on peut soupçonner, c’est qu’elle devait finir gaiement, et que nos adroits compagnons s’en tiraient sans dommage.

Jugements littéraires de Pétrone. — Sa haine pour les dcclamateurs. — Attaques qu’il dirige contre Lucain. — Dessein qu’avait Lucain en composant la Pliarsale. — Sa répugnance pour le merveilleux mythologique. — Le poème Sur la guerre civile de Pétrone.

L’intérêt du roman de Pétrone est moins dans le piquant de l’intrigue ou dans l’agrément du style que dans les souvenirs qu’il renferme de l’époque où il a été écrit. Les querelles littéraires du temps y ont laissé leur trace. L’auteur, qui est un ardent ami des lettres, aime à traiter les questions qui se discutaient autour de lui. D’ordinaire il le fait avec emportement, comme un homme que ces discussions ont passionné. Ce qui est assez curieux, c’est qu’il est partout conservateur et classique. Dès qu’il s’agit des lettres, ce railleur, ce

débauché prend le ton d’un censeur austère. Il gronde vertement son siècle et défend les saines traditions contre les témérités des contemporains.

L’ouvrage, en l’état où nous l’avons aujourd’hui, s’ouvre précisément par une querelle de ce genre. Le héros du roman, Encolpe, vient d’entendre un de ces rhéteurs qui depuis Auguste étaient chargés d’enseigner l’éloquence à la jeunesse. Ils le faisaient en déclamant devant elle des causes imaginaires, dans lesquelles ils cherchaient à éblouir les sots par l’éclat des expressions et la recherche des pensées. La déclamation finie, Encolpe emmène le rhéteur sous les portiques qui entourent l’école et lui dit nettement son opinion. Pétrone n’aime pas les déclamateurs, et il donne de son antipathie des raisons excellentes que Tacite a répétées, une trentaine d’années plus tard, sans leur donner plus de force. Il leur reproche de choisir des sujets ridicules, invraisemblables, qui n’ont aucun rapport avec la réalité et la vie, et ne préparent pas les jeunes gens à traiter des causes véritables, « en sorte que, lorsqu’ils arrivent au Forum, ils semblent être débarqués dans un monde inconnu ». Il les blâme d’apprendre à leurs élèves à négliger l’ensemble pour les détails, à n’être plus sensibles qu’aux agréments d’une période qui flatte l’oreille ou d’une expression piquante qui réveille l’esprit. « Quand on est élevé de la sorte, dit-il, on n’est pas plus capable d’avoir du goût qu’il n’est possible de sentir bon quand on fréquente trop la cuisine » , et il conclut qu’envoyer les jeunes gens à l’école, c’est le plus sur moyen d’en faire des sots. Le rhéteur si rudement attaqué ne se défend guère; il répond qu’il faut bien que les maîtres cèdent aux exigences des élèves et de leurs parents, et que, s’ils essayaient de résister, leurs écoles

seraient vides. Toute cette discussion est pleine de sens ; il n’en est pas moins étrange de voir Pétrone prendre avec tant de feu le parti « de la grande et chaste éloquence », et de lui entendre dire en vers énergiques que « si l’on est épris d’un art austère et si l’on a l’âme tournée au grand, il faut d’abord soumettre ses mœurs aux lois d’une honnêteté rigoureuse » : préceptes excellents, mais qui surprennent un peu venant de cet écrivain et placés dans ce livre !

Ailleurs encore Pétrone s’est fait le défenseur des traditions classiques et des usages anciens en attaquant Lucain coupable de s’en écarter. La polémique entre eux est vive, et l’on y sent que les vanités sont aux prises autant que les principes. C’est un épisode curieux et peu connu de l’histoire littéraire de ce temps : on nous permettra de le reprendre de haut et d’y insister.

Lucain, comme on sait, fut presque un enfant prodige: au sortir des écoles, il était déjà célèbre. Fils d’un riche intendant, neveu d’un ministre, bien vu de l’empereur, poète et prosateur renommé, couronné dans les jeux publics, couvert d’applaudissements quand il se faisait entendre dans les salles de lecture , il pouvait passer à vingt ans pour l’écrivain à la mode et le favori du grand monde. Sa vanité, qu’il avait très vive, était assurément fort sensible à ces triomphes de salon. Cependant ils ne lui suffirent pas. Il se disait peut-être que le souvenir n’en durerait guère et qu’il lui convenait de chercher une gloire plus solide. Peut-être aussi, malgré les applaudissements que lui prodiguaient ces gens d’esprit, comprit-il tout ce que leur goût avait d’incomplet et d’étroit. Il y a des sociétés qui n’aiment pas assez les lettres, il y en a d’autres à qui l’on peut reprocher de les aimer trop. Celle au milieu de laquelle vivaient Lucain

l’opposition sous les césars.

et Pétrone poussait l’amour de la poésie et des arts jusqu’à la manie. Depuis Auguste, il était à la mode d’écrire : « savants, ignorants, disait le sage Horace, tous, nous faisons des vers au hasard 1 ». Cet excès n’est pas sans danger. Quand tout le monde, et le grand monde surtout, est épris à ce point de littérature, on raffine, on exagère, on sort du simple et du naturel, on perd cette sorte de naïveté littéraire qui nous livre sans réserve et sans défense à l’admiration des belles choses. La véritable originalité, celle des idées, n’a plus tout son prix ; on n’est sensible qu’au délicat, au précieux, au maniéré. Tout le monde se mettant ainsi dans le métier, ce ne sont plus que des qualités de métier qu’on apprécie. Ce qui passionne ces connaisseurs, ces gourmets qui jugent de près, ces gens fatigués et désabusés, c’est l’esprit de détail, la difficulté vaincue, les petits bonheurs d’expression ; pour eux, le fond disparaît devant les agréments de la forme. Le sujet n’est plus qu’un prétexte, et l’on s’attache de préférence à celui qui donne l’occasion d’étaler cette habileté de main et cette finesse de travail dont on est charmé. C’est l’époque où fleurissent le genre descriptif et la poésie didactique. On décrit sans fin le coucher et le lever du soleil, on fait des poèmes sur les oiseaux et sur les poissons, on chante la chasse et la pêche, on met en vers l’art de se bien parer ou les complications du jeu d’échecs. Surtout on s’abreuve de mythologie ; les Théséides , les Perséides, les Héracléides abondent; on refait intrépidement V Iliade et Y Odyssée, et Ton recommence sans fin à raconter la guerre de Troie, pour le plaisir de la raconter autrement et d’introduire quelques variations nouvelles dans ce thème usé.

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