‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 133 sur 206 · Hor., Epist., II · texte numérisé non relu

Hor., Epist., II

Lucain fit d’abord comme les autres, et céda tout à l'ait au goût du temps. Il dut son premier succès à la mythologie, mais il ne lui resta pas fidèle. Après avoir écrit une Iliade et improvisé un jour un Orphée aux applaudissements du peuple, il résolut brusquement de se jeter en pleine histoire romaine et de composer un poème sur des événements voisins de son époque. Ce n’était pas sans doute une entreprise tout à fait nouvelle; il ne manquait pas de poètes avant lui qui s’étaient permis de mettre en vers des faits contemporains. Vercingétorix était à peine vaincu qu’on chantait à Rome la guerre des Arvernes, et l’on a trouvé dans une bibliothèque d’Herculanum les fragments d’un ouvrage sur la victoire d’Actium qui a dû être écrit au lendemain même de la mort de Cléopâtre ; mais en général ces poèmes, romains parle sujet, étaient remplis d’imitations grecques. Depuis Ennius, qui copiait Homère en racontant les guerres puniques, on avait pris l’habitude de ces mélanges, et toutes les épopées, que le sujet en vînt de Rome ou de la Grèce, étaient invariablement composées sur le modèle de l 'Odyssée ou de VIliade. Lucain voulut faire autrement; il lui sembla que les contemporains de César devaient être représentés comme ils étaient, avec leurs sentiments, leurs usages, leur façon pai’ticulière de penser et d’agir, et qu’il ne fallait pas emprunter, pour les peindre, les traits des héros d’Homère : il résolut d’être entièrement Romain en racontant l’histoire de Rome.

Peut-être eut-il moins de peine à le faire qu’un autre. Son caractère et son milieu le portaient à rompre aisément avec les traditions antiques. En toute chose, cette famille des Sénèque tenait peu au passé et se tournait vers l’avenir. Les nouveautés n’effrayaient pas ces hardis

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penseurs, venus d’une province éloignée, et qui se trouvaient ainsi, par leur origine, dégagés des préjugés dans lesquels on élevait l’aristocratie romaine. Lucain a parlé peu respectueusement de « cette fameuse antiquité qui n’admire jamais qu’elle-même 1 », et il est disposé à rabattre beaucoup des éloges qu’elle se donne. Après avoir dépeint les retranchements énormes construits par César pour enfermer Pompée à Dyrrhachium, il s’écrie d’un air de triomphe : « Qu’on vienne maintenant vanter devant nous les murs de Troie, et prétendre qu’ils sont l’œuvre des dieux 2 !» Ce sont ces sentiments qui ont amené Lucain à croire qu’on pouvait trouver la poésie en dehors des sentiers frayés par Homère, et la chercher résolument dans la vérité et dans l’histoire. Il n’a pas reculé, pour être vrai, devant des descriptions précises et des détails techniques qui ne semblaient pas susceptibles de trouver place dans un poème. Il nous donne le numéro des légions qui sont en présence 3 ; il compte les étapes qu’elles ont faites pour arriver 4. Silius Italicus suppose qu’à la bataille de Cannes les généraux s’invectivent commeleshéros d’Homère, etqu’Annibal et Scipion en viennent aux mains dans un combat singulier, ainsi qu’Hector et Achille. Ces anachronismes ridicules ne se retrouvent plus dans le poème de Lucain;

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