VII
Cornus tibi cura sinistrî,
Lenlule, cura prima, quæ tune fuit optima bello,
Et quarta legione datur.
Brundusium decimis jubet hinc attingere castris.
là les soldats s’abordent avec le pilum, ils se servent de balistes et de catapultes, ils n’approchent des places fortes que protégés par des claies d’osier ou couverts de leurs boucliers comme d’un toit : c’est bien ainsi qu’on se battait du temps de César. Lucain a voulu faire une œuvre romaine ; voilà l’intérêt et l’originalité de son poème. Les plus beaux morceaux qu’il ait écrits sont ceux où il s’est le plus rapproché de la vérité historique, par exemple ces portraits qu’il trace des principaux personnages, ces discours où il les fait si bien parler, ces larges tableaux qui dépeignent toute une époque en quelques traits et qui ont mérité d’inspirer Tacite. C’est pour s’être ainsi résolument attaché à la réalité et à la vie que, malgré d’énormes défauts, il a dépassé tous ces faiseurs de fades épopées dont les gens de cette époque étaient charmés. L’un d’eux, le meilleur de tous peut-être, l’aimable et spirituel Stace, se sent pris d’une sorte de découragement et de terreur au moment d’achever sa Thébaïde. Pour s’assurer sur le sort de son œuvre, il éprouve le besoin de rappeler le temps qu’il a mis à la polir et les succès qu’elle a obtenus avant d’être entièrement livrée au public. « La jeunesse en sait les vers par cœur, Rome est heureuse de l’applaudir quand le poète daigne en réciter des fragments dans les salles de lecture, l’empereur a voulu la connaître. » Cependant tous ces triomphes prématurés ne le tranquillisent pas; il redoute l’avenir, il craint que la postérité refuse de ratifier les jugements des contemporains, et supplie ardemment son poème de lui survivre, vive precor ! Mais ses prières étaient inutiles : la Thébaïde ne devait pas vivre, au moins de cette vie large et populaire qu’un poète souhaite pour ses vers. Œuvre factice et savante, pleine de réminiscences curieuses et d’habiles imitations, elle ne poule
24u2 L*0PP0SITI0N sons LES CÉSARS.
vait être tout au plus que le charme de quelques délicats. La Pharsale, au contraire, attachée aux souvenirs d’une grande époque, racontait des événements dont on ressentait encore le contre-coup ; elle parlait de personnages dont le nom se retrouvait dans toutes les admirations et toutes les haines. Soutenue, animée par ces passions ardentes, elle devait se maintenir dans la mémoire des hommes, et le poète avait quelque raison de prédire avec tant d’assurance qu’elle ne périrait pas :
Pharsalia nostra
Vivet, et a nullo tenebris damnabitur ævo 1 !
De toutes les innovations que se permit Lucain, la plus radicale et la moins attendue fut de renoncer au merveilleux d’Homère. Il pensa qu’il devait entièrement s’en abstenir pour éviter des disparates fâcheuses. Quelle figure pouvaient faire ces dieux antiques et naïfs à côté d’indifférents ou d’incrédules comme César ou Cicéron? Était-il possible d’imaginer que Vénus et Minerve s’étaient montrées à des gens qui se moquaient d’elles, et que, dans des guerres où la politique et l’ambition décidaient de tout, on s’était conformé à la volonté de Mars ou d’Apollon? Lucain, d’ailleurs, aussi bien que Sénèque, n’avait aucun respect pour le vieil Olympe, et il ne manque pas une occasion d’en plaisanter 2. II aurait eu quelque peine à faire agir ou parler des dieux auxquels on savait qu’il ne croyait pas; il prit donc le parti de ne