‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 135 sur 206 · IX · texte numérisé non relu

IX

2. Il amve quelquefois a cc scepticisme religieux de Lucain de se manifester d’une manière assez maladroite. Cornélie, qui vient de voir mourir Pompée, s écrie : « Je te suivrai jusqu’aux enfers, si p oui tant les enfers existent » (IX, 101), Il faut avouer que ce doute est fort étrange dans cette situation.

pas s’en servir, et pour la première fois on put lire une épopée où Mars et Pallas ne paraissent pas dans les batailles, et où Jupiter et Junon ne troublent plus le ciel de leurs querelles.

G’est là évidemment ce qui surprit et scandalisa surtout les partisans des anciens usages. On s’était tellement accoutumé à retrouver les dieux d’Homère dans la poé-‘ sie épique qu’on ne croyait pas qu’elle pût s’en passer. On s’étonna et l’on s’indigna de la témérité de ce jeune homme qui semblait condamner tous ses devanciers en osant faire autrement qu’eux. Pétrone, qui partageait ces sentiments, se chargea de faire justice du novateur. Il introduisit dans son roman un personnage, le vieux poète Eumolpe, qui devait défendre les saines traditions. Ce poète est fort en colère contre les jeunes vaniteux « qui, dès qu’ils savent mettre un vers sur ses pieds, se croient montés sur l’Hélicon, et qui, rebutés par les difficultés de l’éloquence, se réfugient dans la poésie comme dans un port tranquille où tout le monde peut aborder ». Ils se trompent s’ils pensent qu’il est facile de faire des vers. La première condition pour y réussir, c’est que l’esprit « soit entièrement saturé de littérature 1 » . C’était déjà se mettre en désaccord avec Lucain : Le jeune auteur, qui se piquait d’écrire de génie, n’avait sans doute pas plus de goût pour les connaissances littéraires que son oncle Sénèque, qui parle si mal de toutes les sortes d’érudition. Pétrone demande aussi que le poète s’exprime avec une élégance soutenue, qu’il emploie des expressions qui ne sont pas à l’usage ordinaire du peuple, et que surtout il ne croie pas avoir atteint le comble

1. 118 : Nuque concipere aut edere partum mens potest nis ingenti / lumine litterarum inunclata.

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de l’art quand il a trouvé quelques pensées brillantes qui ressortent du tissu du discours, ne sententiæ emi néant extra corpus orationis expressœ. On ne peut s’y tromper, c’est bien de Lucain qu’il veut ici parler, et il reprend le principal défaut du jeune poète; mais voici où il le désigne plus clairement encore : « Celui qui entreprend de chanter la guerre civile, nous dit-il, ne doit pas se contenter de dire les choses comme elles se sont passées; un historien y réussira mieux que lui. Le poète doit précipiter son récit au milieu d’événements qu’il complique, ayant recours à l’intervention des dieux et ne se faisant pas faute d’inventer des fables, en sorte qu’on trouve chez lui l’emportement d’une âme qui n’est pas maîtresse d’elle-même, plutôt que l’exactitude d’un homme qui vient témoigner devant un juge1. »

Pétrone ne s’en tient pas à ces critiques générales, et, pour achever de confondre Lucain, il a l’idée ingénieuse de refaire son poème; il veut lui montrer combien l’œuvre serait meilleure si elle était composée d’après lei principes de l’ancienne école. Afin que la démonstration soit complète, il suit pas à pas l’auteur qu’il prétend corriger. Il imite et résume, dans un petit poème de deux cent quatre-vingt-quinze vers, les premiers livres de la Pharsale , les seuls qui fussent connus du temps de Néron; il ne prend pas la peine de se mettre en frais d’invention, et se contente d’y ajouter un peu de mythologie. Après un tableau de la situation de Rome à l’époque de César, plus vague et moins historique que celui qui ouvre la Pharsale, il s’empresse d’introduire les dieux. Entre Naples etPouzzoles, dans ces champs vol-

1 . Potius furentis animi vaticincitio appareal quam reiigiosæ orationis sub teitibus fuies.

caniques où Virgile a placé l’entrée des enfers, au milieu d’une nature tourmentée, Pluton apparaît, « le visage noirci par la flamme des bûchers, la barbe blanche de cendres » , et il confie ses chagrins à la Fortune. Il est fort en colère contre les Romains, qui ne savent comment abuser de leurs victoires: ne s’avisent-ils pas de creuser la terre jusqu’en ses fondements pour en tirer la pierre et le marbre dont ils construisent leurs palais? S’ils continuent, l’accès aux demeures infernales sera quelque jour découvert, et le soleil pénétrera jusque dans le séjour des Mânes. C’est un danger qu’il faut prévenir, un outrage qu’on doit venger. Pluton demande à la Fortune de l’aider à punir ces audacieux; elle, qui aime le changement, y consent volontiers, et tous les deux s’en vont détruire de concert la puissance romaine. Pétrone s’est sans doute fort applaudi d’avoir imaginé cette scène; elle n’est pourtant pas très utile, et lorsqu’on connaît les deux ambitieux qui convoitaient l’empire, on n’a pas besoin de supposer un complot des dieux pour comprendre qu’ils aient fini par en venir aux mains. Nous voilà donc avertis que c’est sous l’inspiration de Pluton que César marche sur Rome. A mesure qu’il en approche, Pétrone nous représente, comme Lucain, l’épouvante qui s’empare des habitants consternés; mais ici encore, aux tableaux saisissants de la Pharsale, il sent le besoin d’ajouter l’intervention du merveilleux homérique. Il nous montre, ce qui n’est pas très nouveau, la Paix, la Fidélité, la Concorde, qui quittent la terre, et, à leur place, les monstres qui arrivent des enfers, les dieux qui descendent du ciel pour se mêler aux combats des hommes. Vénus, Minerve et Mars soutiennent César ; Apollon, Diane, Mercure, Hercule, protègent Pompée. Entre les deux partis circule la Discorde, que le poète essaye de

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faire aussi terrible qu'il peut. Les anciens lui avaient rais un collier de serpents au cou, Pétrone y ajoute du sang à la bouche, des larmes dans les yeux, une langue qui distille du venin, des dents qui sont toutes noires de rouille. Se dressant sur le sommet de l’Apennin, d’ou elle peut jeter ses torches de tous les côtés, elle appelle l’Italie et le monde aux armes. C’est par ce tableau que se termine le poème de Pétrone.

Ce poème contient assurément de beaux vers, mais, quand on le compare à la Pharsale , que l’auteur espérait surpasser, il faut avouer qu’il a grand’peine à soutenir la comparaison. Pétrone a mal réussi dans son entreprise, et l’effet que produit son ouvrage est tout à fait contraire aux principes qu’il voulait établir. Il prétendait prouver que l’épopée ne peut pas se passer de merveilleux, et le merveilleux qu’il ajoute à l’œuvre de Lucain se trouve être entièrement inutile : il n’explique rien, et tout se comprend sans lui. César n’a pas besoin d’être excité par Pluton pour se jeter sur Pompée ; la Discorde n’a que faire d’agiter ses torches sur des cœurs que dévore déjà la haine ; les Romains peuvent trembler à l’approche du vainqueur, sans que les Furies prennent la peine de venir des enfers pour les effrayer : il leur suffit de songer à Marius et de se souvenir des proscriptions. Ainsi aucune beauté n’est ajoutée à l’ouvrage malgré cette accumulation de mythologie; aucun défaut non plus n’en est retranché. En somme, Pétrone écrit à peu près comme Lucain ; on trouve chez lui de la recherche et des pointes, de l’esprit hors de propos, des pensées brillantes « qui sortent du tissu du discours ». C’étaient les vices du temps ; Pétrone pouvait les reprendre chez un rival ; il lui était difficile de les éviter quand il écrivait lui-même. Il avait beau maltraiter son siècle,

il n’est pas parvenu à lui échapper, et de ce passé qu’il admirait il n’a reproduit que quelques formes vides. On reconnaît, quand on le lit, combien Lucain eut raison de ne pas gâter les poèmes antiques en essayant d’en faire des imitations maladroites, et de chercher des voies nouvelles ; mais il est aisé de comprendre aussi combien cette tentative devait déplaire aux critiques et aux lettrés. Comme ils avaient dans l’esprit un certain type de poésie épique, et qu’ils ne le retrouvaient pas dans la Pharsale, ils refusèrent d’y reconnaître une épopée. Pétrone soutenait que Lucain n’est qu’un historien, Quintilien voulait le ranger plutôt parmi les orateurs, et tous les deux s’accordaient à le mettre hors de la poésie. Le public les laissait dire ; leurs critiques ne l’empêchaient pas d’acheter la Pharsale , de la lire, de l’admirer. « Il y a des gens, fait dire Martial à l’auteur dans une épigramme, qui prétendent que je ne suis pas un poète; mais le libraire qui vend mon livre n’est pas de cette opinion1.»

Pétrone voulait-il plaire à Néron en attaquant Lucain? — Le dîner de Trimalchion. — Contient-il quelques allusions à Néron? — Peintures que fait Pétrone de la vie populaire. — Plaisir que Néron devait y trouver. — Le Satiricon est écrit pour le grand monde et la cour. — Il est du temps où Pétrone était le favori de Néron et composé pour lui plaire. — Sénèque et Pétrone.

Quand on voit Pétrone traiter si sévèrement Lucain, il vient à la pensée qu’il avait peut-être, en agissant

t. XIV, 194 :

Sunt quidam qui me dicuu.t non esse poetam, Sed qui me vendit bibli >pola putat,

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ainsi, quelque désir de plaire à Néron. L’empereur, après avoir été fort lié avec le poète, avait fini par en être jaloux. La passion qu’il ressentait pour la poésie était si vive qu’il ne souffrait pas de rival, et Lucain était devenu son ennemi mortel pour y avoir trop réussi. Il avait d’ailleurs une raison particulière de ne pas l’aimer : dans la haine qu’il lui témoignait, des rivalités d’école pouvaient se joindre aux jalousies de métier. Tous les Césars, jusqu’à lui, avaient affecté d’être irréprochables dans leurs opinions littéraires. Ils étaient classiques, conservateurs, partisans des anciens écrivains et des vieilles maximes. Caligula lui-même, quoique à moitié fou, se moquait spirituellement de Sénèque et de ses nouveautés. C’est aussi aux vieilles écoles et aux principes anciens que se rattachait Néron. La mythologie faisait ses délices, et Stace aurait été son idéal, s’il avait pu le connaître. Ce qui nous reste de ses vers nous montre qu’il aimait l’élégance soutenue, qu’il recherchait la finesse et la grâce. Il veut surtout charmer l’oreille par une harmonie agréable ; ses mots sont choisis avec art, et la façon dont il les oppose ou les rapproche indique avec quel soin il travaillait ses ouvrages l. Martial fait quelque part l’éloge «des savantes poésies de Néron 2 » ; ce sont aussi des poésies pédantes, des œuvres de bel esprit, des poèmes d’école et d’académie. On comprend qu’avec ces principes et ces préférences il ait été choqué des brusqueries de Lucain, de son harmonie

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