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Tels sont ces vers sur le Tigre

Quique pererratam subductus Persida Tigris Deserit, et longo terrarum tractus hiatu Reddil quæsitas jara non quærentibus undas.

2 Martial, VIII, 70, 8.

heurtée, de ses expressions violentes; en attaquant la Pharsale, Pétrone était donc sûr de flatter à la fois les rancunes personnelles et les goûts littéraires de l’empereur.

Mais a-t-il voulu vraiment le faire? Doit-on penser qu’il ait composé son livre avec le désir arrêté d’être agréable au prince et d’amuser la cour? Il peut sembler téméraire, à la distance où nous sommes de l’ouvrage, de chercher à deviner les intentions de l’auteur ; je crois pourtant que l’examen attentif de quelques scènes du Satiricon et l’étude de certains personnages peuvent nous permettre d’entrevoir la vérité.

Parmi ces personnages, Trimalchion est celui peutêtre dont Pétrone s’est occupé avec le plus de complaisance : il n’en était pas non plus, dans cette société, qui fût plus intéressant à observer et plus curieux à décrire. C’est l’affranchi devenu riche et resté grossier, qui , ayant passé rapidement de l’extrême misère à l’extrême opulence, se dédommage par des dépenses insensées des privations qu’il a si longtemps souffertes. Pétrone a voulu . nous faire comprendre par quelques exagérations plaisantes quelles fortunes immenses ces anciens esclaves pouvaient amasser. Trimalchion possède des domaines si étendus, « que l’aile d’un milan se fatigue à les traverser 1 ». Il y entasse des armées de serviteurs qu’il ne connaît pas et dont une partie n’a jamais aperçu son maître. Il n’a besoin de rien acheter, ses champs lui fournissent abondamment tout ce qui lui est nécessaire. On tient chez lui une sorte de journal qui est rédigé sur le modèle du Moniteur officiel de Rome et qu’il se fait lire à ses repas pour s’offrir le spectacle de sa richesse.

1. Le dîner de Trimalchion occupe, dans Pétrone, depuis le chapitre XXVIII jusqu’au chapitre LXXIX.

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En voici une page détachée qui donne l’idée du reste. « Le 7, avant les calendes d’août, dans la terre de Cumes, qui appartient à Trimalchion, il est né 30 garçons et 40 filles. On a enlevé de l’aire et enfermé dans la grange 500 000 boisseaux de blé ; on a réuni dans les étables 500 bœufs de labour. Le même jour, l’esclave Mithridate a été mis en croix pour avoir blasphémé contre le génie du maître. Le même jour, on a fait rentrer en caisse 10 millions de sesterces qu’on n’avait pas pu placer. Le même jour, dans les jardins de Poinpéi, un incendie a éclaté, qui s’était communiqué de la maison du fermier.» — Ici Trimalchion interrompt et se fâche ; ces jardins de Pompéi lui sont inconnus, on en a fait l’acquisition de ses deniers sans le lui dire, et il entend désormais qu’on l’informe, dans un délai de six mois, des domaines qu’il achète. — Le journal continue en analysant les rapports des préposés aux divers services ; rien n’y manque, pas même les faits divers et les récits scandaleux : on y raconte comment un esclave surveillant a répudié son affranchie après l’avoir trouvée avec un baigneur. On nous apprend enfin que les valets de chambre se sont réunis en cour de justice pour entendre et condamner un intendant coupable de quelque méfait. C’est donc vraiment un royaume que gouverne Trimalchion, et dans ses possessions il vit comme un prince. Ses gens imitent ses manières ; ils sont insolents pour les étrangers, durs à leurs serviteurs. Esclaves eux-mêmes et souvent maltraités par leur maître, ils ont des esclaves qu’ils maltraitent pour se venger. Pétrone nous en représente un qui est prêt à punir de mort un de ses serviteurs. Tout le monde lui demande de faire grâce, mais il se fait prier pour y consentir. « Le coquin, dit-il, m’a laissé voler un habit qu’un de mes clients m’avait donné

pour ma fête. C’est plutôt sa négligence qui m’irrite que la perte de mon vêtement ; il était pourtant de pourpre, mais il avait été lavé une fois. Malgré tout, puisque vous m’en suppliez, je veux bien lui pardonner.» De toutes les personnes qui entourent Trimalcnion, la seule qui n’ait pas pu se faire à sa situation nouvelle, c’est sa femme Fortunata. « Elle remue les écus à la pelle, » et pourtant elle a conservé au milieu de cette opulence tous ces soins d’économie mesquine qui conviennent aux petits ménages. Elle est toujours en mouvement et quitte la table pendant qu’on dîne pour avoir l’œil sur tout le monde. « Ne la connaissez-vous pas? dit son mari, qui la connaît trop. Elle ne prendrait pas un verre d’eau avant d’avoir serré l’argenterie et partagé entre les esclaves les restes du repas. » Quant à Trimalchion, il est devenu un grand seigneur ou du moins il essaye de l’être. Il a pris les goûts du monde, il veut paraître un ami des lettres et des sciences. « Qui pourrait l’accuser d’être un ignorant? Il a deux bibliothèques chez lui. » Il discourt sur l’astrologie et prouve doctement que les orateurs et les cuisiniers ont dû naître sous la même constellation. Il se permet de citer l’histoire, et, quoiqu’il n’en fasse pas toujours un bon usage et qu’il place Annibal au milieu de la guerre de Troie, ses convives n’en sont pas moins émerveillés de son savoir. Comme Sénèque a mis la morale à la mode, il moralise à propos de tout, et, pour rappeler à ceux qu’il invite la fragilité de la vie, il fait apporter un squelette dans la salle à manger. Il se pique d’aimer les arts, il veut paraître épris de musique, si bien que le service se fait chez lui au son des instruments, et que ses valets découpent en cadence. Cependant, lorsqu’il dit toute sa pensée, il avoue qu’en fait d’artistes il ne goûte que les danseurs de cordes et les

joueurs de trompette. Surtout il veut être magnifique. Pour avoir beaucoup de monde à sa table, il prend ses convives dans la rue, sans les connaître. Il les éblouit et les fatigue de son luxe, il ne sait qu’inventer pour les étonner. Chaque service est vraiment un chef-d’œuvre d’imagination qui contient des surprises et exige des commentaires. Cependant, au milieu de cette magnificence, à chaqueinstantse montrent l’ancien esclave et le parvenu. En même temps qu’il comble ses invités, il les insulte. « Buvez ce falerne de cent ans, leur dit-il ; je n’en ai pas fait servir d’aussi bon hier, et cependant les gens qui dînaient valaient beaucoup mieux que vous.» A la fin, le vin échauffe toutes les têtes. Chacun oublie de se retenir et revient à son naturel. Un des amis du maître prend Fortunata par la jambe en manière de plaisanterie, et la fait tomber tout de son long sur son lit. Trimalchion, exaspéré par quelques reproches de sa femme, lui jette son verre à la tête, et il se fait un si grand vacarme, que la garde du quartier, croyant que le feu est à la maison, enfonce les portes et pénètre dans la salle avec des haches et de l’eau pour éteindre l’incendie.

Voilà en quelques mots ce dîner de Trimalchion, qui occupe plus du tiers de l’ouvrage de Pétrone. D’ou vient l’importance que l’auteur a donnée à ce récit, et pourquoi semble-t-il prendre tant de plaisir à le développer? Est-il vrai, comme l’ont soutenu quelques critiques^ qu’en peignant cet affranchi ridicule Pétrone voulait se moquer de l’empereur? Je crois plutôt qu’il voulait lui plaire. Souvenons-nous que Néron était un fort grand seigneur, le dernier des Claudeset des Jules, très fier de sa naissance et de ses aïeux. Il avait toujours vécu dans le meilleur monde. Sa mère et sa femme, Agrippine et Poppée, étaient des personnes d’esprit qu’on remarquait

pour la distinction de leurs manières, et il n’y avait pas de causeur plus spirituel que son ministre Sénèque. Dans cette société distinguée, que fréquentait l’empereur, il était naturel qu’on se moquât de ces parvenus vaniteux, de ces échappés de l’esclavage, qui voulaient imiter les laçons du beau monde. Comme la fortune ne tient pas lieu de tout, ils y réussissaient rarement. L’art de donner à dîner était surtout alors fort important et si compliqué que Yarron avait écrit un ouvrage pour l’enseigner à ses contemporains. L’ « honnête homme » se reconnaissait à Rome à la manière dont il traitait ses convives et au soin qu’il prenait pour ne manquer à aucun de ces usages minutieux dont le temps avait fait des lois. Ces esclaves enrichis ne les respectaient pas toujours, et les fautes qu’ils commettaient n’échappaientpasà ceux qu’ils humiliaient par leur opulence insolente. On avait grand plaisir à les relever, on ne se faisait pas faute d’en rire. Déjà Horace amusait Mécène des maladresses de Nasidienus; Pétrone égaya Néron des folies de Trimalchion. Des deux côtés l’intention est semblable, et le résultat dut être le même. N’oublions pas non plus que Néron détestait son père adoptif, qu’il ne prenait pas la peine de le dissimuler, et que tout ce qu’avait fait ce prince imbécile devenait pour son successeur un objet de risée. On sait que le règne de Claude fut celui des affranchis, et que sous lui ils dominèrent l’empereur et l’empire. Ce pouvoir absolu que Claude leur avait laissé disposait mal Néron pour eux; il était surtout sans pitié pour les anciens favoris de son père. Aussi, s’il fallait essayer de trouver à Trimalchion un modèle, je serais très tenté de croire que Pétrone a voulu peindre ce Pallas, l’amant d’Agrippine, le serviteur préféré de Claude, qui parvint à une si scandaleuse fortune, et mit le sénat et l’empire

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à ses pieds. Cet ancien esclave poussait la vanité jusqu’à ne plus vouloir parler à ses affranchis, et un jour qu’on l’accusait d’avoir tramé je ne sais quel complot avec eux, il répondit « qu’il ne commandait jamais chez lui que des yeux et du geste, et que, s’il fallait de plus longues explications, il écrivait pour ne pas prostituer ses paroles A». Néron, qui lui devait tout, le détestait: il aimait à le poursuivre de ses railleries les plus cruelles, et finit par se débarrasser de lui en l’empoisonnant. Il ne pouvait pas être fâché qu’on fit rire aux dépens de ce parvenu ou de quelqu’un qui lui ressemblait, et Pétrone, en traçant le personnage ridicule de Trimalchion, était assuré de ne pas déplaire à son maître.

Il savait bien aussi qu’il ne risquait pas de le mécontenter, tout grand seigneur qu’était Néron, quand il prenait tant de peine pour peindre au naturel des personnages grossiers et représenter des scènes populaires. C’est assurément une des plus grandes curiosités de son livre. L’auteur nous introduit franchement au milieu du plus bas peuple de Piome. Il nous conduit sur le Forum le soir, à l’heure où l’on vend les objets volés. Il nous montre un de ses héros aux prises avec les marmitons de son auberge, occupé surtout à se défendre « contre une vieille mégère borgne, coiffée d’un torchon sale et chaussée d’une paire de sabots dépareillés ». Au bruit qu’ils font arrive le commissaire du quartier ( procurator in sulœ), qui de cette voix tonnante, qui fait trembler les ivrognes, leur adresse un long discours orné de force solécismes. Quand il s’agit de reproduire les entretiens de ces pauvres gens, Pétrone attrape avec une habileté merveilleuse leur façon de plaisanter et de moraliser. Il

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