Tag., Ann., XIII
suit pas à pas tous les caprices de leurs interminables commérages. Il est d’abord question d’un camarade qu’ils viennent de perdre. « Quel brave homme ! dit l’un d’eux (on est toujours un brave homme quand on vient d’être enterré), il me semble qu’hier je lui parlais encore, et je crois toujours m’entretenir avec lui. Pauvres mortels! nous ne sommes que des outres remplies de vent, et les mouches ont la vie plus dure que nous. Ce sont les médecins qui l’ont tué... Après tout, il n’a pas lieu de se plaindre, on lui a fait un bel enterrement, il avait une bonne bière et un drap magnifique. Il a eu le temps d’affranchir quelques esclaves avant sa mort, et on l’a convenablement pleuré. Il me semble pourtant que sa femme se force pour verser quelques larmes. Que serait-ce s’il ne l’avait pas comblée de bienfaits! Mais que voulezvous? une femme c’est une femme, elle tient toujours des oiseaux de proie ; il faut se garder de leur faire du bien, c’est jeter de l’eau dans un puits. » Un autre est moins louangeur pour le défunt : il trouve qu’il a fait tous les métiers, qu’il était avide, « et qu’il auraitramassé un écu dans la boue avec les dents ». Un troisième abandonne le mort pour se plaindre de tout le monde, il est décidément d’humeur morose et regrette en tout le passé. Autrefois le blé était moins cher, les magistrats plus honnêtes, les dieux plus accommodants. « Quand la terre était sèche, les jeunes filles s’en allaient par les rues couvertes de longues robes, nu-pieds, les cheveux épars, l’âme pure, implorant Jupiter; aussitôt il pleuvait à seaux sur la procession, et tous les assistants s’en retournaient mouillés comme des rats. Aujourd’hui les dieux ne feraient plus un pas pour nous, nous ne croyons à rien, et la campagne souffre. » Son voisin est plus disposé à prendre le temps comme il vient, il ne
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trouve pas qu’en somme on soit trop malheureux. On se plaint partout, et peut-être ailleurs a-t-on plus de raisons de se plaindre. « Si vous allez dans les pays voisins, dit-il, il vous semblera qu’ici les porcs se promènent tout rôtis. » Les jeux publics surtout, pour lesquels il a un goût très vif, l’aident à prendre gaiement la vie. Justement on en prépare en ce moment de magnifiques. On y doit voir des gladiateurs qui ne se feront pas de quartier, des combats de nains et une femme qui sait conduire un char dans l’arène. On y verra aussi, ce qui pique surtout la curiosité publique, l’intendant de Glycon « qui a été saisi pendant qu’il procurait quelques agréments à sa maîtresse ». Glycon l’a condamné aux bêtes, et il réserve au peuple le plaisir de le voir dévorer. C’est sans doute un fort agréable divertissement, mais notre homme trouve qu’il n’est pas complet; il lui faudrait aussi la femme. « Qu’a fait l’esclave, après tout? ce qu’il n’était pas libre de refuser. Celle qui l’a forcé méritait plus que lui de sauter sur les cornes d’un taureau. ». C’est l’opinion de beaucoup de monde; aussi verra-t-on, le jour de la représentation, une bataille s’élever entre les galants et les maris jaloux.
Tels sont les propos qu’échangent ces bonnes gens entre deux verres. Ce qui est le plus piquant, c’est que Pétrone les fait vraiment parler leur langue. Nous avons, grâce à lui, un échantillon exact de la façon dont on s’exprimait au premier siècle dans les rues tortueuses de Suburra. Ces petits marchands, ces manœuvres, ces affranchis qu’il fait parler ont peu de souci de la grammaire. Ils construisent les phrases en dehors de toutes les règles de la syntaxe. Ils confondent les genres, et disent sans se gêner : vinus, cœlus et vasus. Ils allongent les mots ou les abrègent, ils en forment à leur gré
de gracieux ou de barbares, ils emploient les voyelles les unes pour les autres, et prononcent intrépidement Ephigenia pour Iphigénie et bubliotheca pour bibliothèque.
Ne nous laissons pas tromper par ce souci de reproduire exactement la langue et les propos du peuple; gardons-nous d’en conclure que nous avons affaire à quelque écrivain populaire et qu’il a composé son livre pour la canaille de Rome: ce serait une grande erreur. Tout le monde sait combien il est rare qu’un poète, surtout s’il est sorti des rangs inférieurs, chante sa condition et fasse de son métier le sujet de ses vers. On en a paru quelquefois surpris, et pourtant rien ne s’explique plus aisément. Ce n’est pas la coutume qu’on mette son idéal près de soi; cette vie d’imagination, qui inspire les poètes, et que chacun de nous crée à sa fantaisie, est rarement la vie réelle. Nous n’en serions pas si charmés, si c’était celle de tous les jours; il faut d’abord, pour qu’elle nous plaise, qu’elle nous éloigne de nos habitudes et nous promette des plaisirs que nous ne connaissons pas. Les pauvres gens la placent naturellement au-dessus d’eux; ceux au contraire dont la fortune ne peut plus s’accroître et qui sont arrivés au faîte « aspirent à descendre » : au dix-septième siècle, tandis que les bergers rêvaient d’être princes, le passe-temps de certains princes consistait à se faire bergers. Ce besoin de chercher des divertissements et des distractions loin du milieu qu’on fréquente est de tous les temps, mais il devient plus vif chez les classes élevées quand elles ont épuisé tous les plaisirs et que l’abus de l’opulence en a fait naître le dégoût. Il ne leur reste plus alors, pour échapper à l’ennui qui les dévore, que de pénétrer dans ce monde inférieur, dont leur fierté les avait éloignées
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jusque-là, et d’y chercher des spectacles nouveaux, des excitations inconnues. C’est à cette extrémité qu’en était venue, après des excès de tout genre, l’aristocratie romaine du premier siècle. Quand Messaline sortait le soir de son palais, « accompagnée d’une seule servante, et la tête couverte de faux cheveux blonds1 », pour aller courir les bouges honteux de la rue des Toscans, elle était moins poussée par une ardeur de débauche, qu’elle pouvait aisément satisfaire au Palatin, que par un dévergondage de curiosité. C’est aussi la même passion qui poussait Néron à errer la nuit dans les rues de Rome, déguisé en esclave, attaquant les hommes et les femmes, comme un débauché ou un voleur vulgaire, s’attablant dans les cabarets et s’y faisant de méchantes querelles qui finissaient souvent par des coups2. Dans les fète3 qu’il donnait à ses amis, il n’aimait rien tant que de construire des boutiques et des mauvais lieux, devant lesquels il faisait mettre les plus grandes dames de Rome, vêtues en marchandes ou en cabaretières, et qui excitaient les passants à entrer3. Il me semble que le Satiricon se comprend mieux quand on se souvient de ces fêtes. Il est sorti des mêmes besoins, il donnait aussi quelque satisfaction à ces goûts vicieux et dépravés. Pétrone voulait plaire au prince et à ses amis en dépeignant ce monde inférieur qu’ils aimaient à fréquenter un moment pour se reposer de l’autre et réveiller par le contraste leur curiosité éteinte et leurs sens épuisés.
Tout indique du reste que c’est bien pour eux qu’il écrivait, et que, malgré le plaisir qu’il prend à peindre la mauvaise société, il appartenait lui-même à la meil-